Numéro 1 - Mai 1999
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Croyances & superstitions
Les fêtes de Carnaval & le Pétengueule
par Shimrod
Essai libre
La Chevauchée de Valéry
par Shimrod
Le Liban médiéval
La carte du Liban au XIIIe siècle
par François-Xavier Féghali
par Elisabeth Féghali
Le Mouvement Néo-Médiéval
Le Moyen Age de nos jours
par Shimrod
Croyances & superstitions
Autour des reliques et de leur commerce
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - I
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - II
par Elisabeth Féghali
Roman arthurien
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - I
par Elisabeth Féghali
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - II
par Elisabeth Féghali
Les fêtes de Carnaval & le Pétengueule

A une époque où la maladie et la mort sont omniprésentes, où le travail rythme la vie de chacun (la notion de vacances est inconnue au Moyen Age), tout peut être prétexte au défoulement et aux fêtes. Fort nombreuses, on en compte à l'époque pas moins d'une centaine dont Noël et Pâques qui célèbrent la naissance et la mort du Christ ; la Saint-Jean-Baptiste, et ses feux de joie, marque, le 21 juin, la venue de l'été ; l'Assomption de la Vierge est célébrée le 15 août.

http://www.citadelle.org/mediatheque/Fetes_et_festivites/petengueule.gifMais ces réjouissances liées aux fêtes religieuses ne sont pas toutes des cérémonies solennelles. L'exemple le plus représentatif des mouvements populaires médiévaux reste le Carnaval (carne levare, «supprimer la viande»). Cette entrée en Carême, qui voit l'ordre de la société se renverser, tire probablement son origine des fêtes grecques en l'honneur de Dionysos et des saturnales romaines.

Beaucoup d'historiens modernes s'accordent avec le chancelier Jean Gerson (1363-1429), théologien et prédicateur, pour voir dans les jeux carnavalesques la soupape de sécurité de la cocotte-minute sociale ; une récréation de l'autorité qui permet à l'homme de se défouler, «comme on donne de l'air au vin nouveau pour éviter que le tonneau n'éclate».

Durant cette liesse, la liberté de parole et d'action domine, tout est prétexte à rire à gorge déployée et à se moquer des institutions. Un chroniqueur rapporte par exemple qu'à Metz, en 1498, un géant d'osier à l'allure effrayante, armé d'un long bâton, fut promené dans les rues de la ville, accompagné par une foule de seigneurs et dames, bourgeois et gens d'Eglise, tous brillamment déguisés. Le jour de Mardi Gras, une géante le rejoignit pour un nouveau défilé. Le géant et la géante furent ensuite conduits à l'église, où un prêtre, un «fol» déguisé, les maria après un discours truffé de facéties. Puis le cortège nuptial les mena tous deux dans une chambre pour qu'ils y «fassent des jeunes»...

Le Géant, ou l'homme sauvage (les hommes se travestissaient en bêtes sauvages et on se souvient des célèbres fêtes de Fous et de l'Ane), a une place centrale dans les fêtes de Carnaval qui mettent en scène la Démesure et l'apologie des fonctions corporelles. Ce n'est pas pour rien que Rabelais a fait naître Gargantua un 3 février, jour de la saint Blaise, en Carnaval...

Autre exemple de bouleversement social à Amiens, où les royaumes et principautés de «Sottie» frappaient leur propre monnaie pour parodier le pouvoir et distribuer à pleines poignées cette monnaie de singe à la foule des pauvres qui, pour l'occasion, se mettaient à parler millions !

On se rappellera sans doute du vivant tableau que brosse Victor Hugo à l'occasion de l'élection du Pape des Fous, au chapitre V «Quasimodo», du premier Livre de Notre-Dame de Paris, dont l'action se situe en 1482. Le bon peuple choisira pour un jour la figure la plus laide qui apparaîtra à la vitre brisée d'une petite chapelle :

  «Les grimaces commencèrent [...] qu'on se figure une série de visages présentant successivement toutes les formes géométriques ; [...] toutes les expressions humaines, depuis la colère jusqu'à la luxure ; tous les âges, depuis les rides du nouveau-né jusqu'aux rides de la vieille moribonde ; toutes les fantasmagories religieuses, depuis Faune jusqu'à Belzébuth, [...] en un mot, un kaléidoscope humain. [...] Il n'y avait plus ni écoliers, ni ambassadeurs, ni bourgeois, ni homme, ni femme ; plus de Clopin Trouillefou, de Gilles Lecornu, de Marie Quatrelivres, de Robin Poussepain. Tout s'effaçait dans la licence commune.
[...] - Guillemette Maugerepuis, regarde dons ce mufle de taureau, il ne lui manque que les cornes. Ce n'est pas ton mari ?
- Une autre !
- Ventre du pape ! qu'est-ce que cette grimace là ?
- Holàhée ! c'est tricher. On ne doit montrer que son visage

Cette évocation du Carnaval est aussi amusante que représentative du phénomène : l'irrespect envers l'autorité religieuse, le renversement des valeurs et la grivoiserie.

Dans sa vie quotidienne, entre la mortalité galopante et l'omniprésence de l'Eglise, l'homme médiéval a les pieds sur terre et la tête déjà au ciel : il faut tenir pour viles les choses terrestres et être prêt à tout moment à rejoindre le Créateur. Durant le Carnaval, au contraire, le corps est à la fête, comme peut en témoigner le jeu du pétengueule (cf. illustration de Shimrod).

Ce divertissement, qui peut nous sembler aujourd'hui grossier et répugnant, n'est pas aussi vain qu'il n'y paraît si on se penche sur l'étymologie du mot folie, venant de fol, « enflure, bosse, grosseur », puis de folis, « soufflet, sac, outre rempli de vide ». Ainsi, faire le fou en temps de Carnaval, c'est montrer à tous le vide que l'on a dans la tête, c'est-à-dire la déraison, mais aussi exhaler par tous les orifices l'air qui nous emplit !

De plus, une croyance populaire donnait un sens sacré aux flatulences :

 

« Car le diable croyait sans faille que l'âme par le cul s'en aille. »
(Rutebeuf)

 

Les confréries des fous proposaient avec le pétengueule une image de la circulation purificatrice et ininterrompue du souffle...

Les clochers des églises Rhénanes, comme à Bâle, ornés d'un roi Lécheur, témoignent aussi de l'existence de confréries carnavalesques de Lèche-Culs...

Pour l'homme médiéval, tout est donc prétexte à la fête. La permissivité est totale aussi bien dans l'attitude (postures burlesques, violences diverses, déguisements) que dans le langage (calembours, jargons, accumulations d'injures, fantaisie verbale...). Devant un tel spectacle l'Eglise s'est-elle tue, on est en droit de le penser.

Mais rien d'étonnant à cela puisqu'il s'agissait de se préparer à la longue période d'abstinence, de temps maigre et de diète sévère comprise entre le mercredi des Cendres et le dimanche de Pâques.

Shimrod

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