Numéro 1 - Mai 1999
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Croyances & superstitions
Les fêtes de Carnaval & le Pétengueule
par Shimrod
Essai libre
La Chevauchée de Valéry
par Shimrod
Le Liban médiéval
La carte du Liban au XIIIe siècle
par François-Xavier Féghali
par Elisabeth Féghali
Le Mouvement Néo-Médiéval
Le Moyen Age de nos jours
par Shimrod
Croyances & superstitions
Autour des reliques et de leur commerce
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - I
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - II
par Elisabeth Féghali
Roman arthurien
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - I
par Elisabeth Féghali
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - II
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - I

Première partie

accéder à la deuxième partie

http://www.citadelle.org/mediatheque/Religion/La_Mort/Danse_macabre.gifLe XVè siècle, marqué par la Guerre de cent ans (1337-1453), garde en mémoire le souvenir terrible des ravages de la grande Peste de 1348 qui décima près d'un tiers de la population de l'Europe. A cette époque, toute épidémie est considérée comme une peste : grippe, variole, rubéole ou encore coqueluche ! La mortalité infantile reste toujours très élevée, l'espérance de vie est étroite et on meurt d'un simple refroidissement ou d'une indigestion.

Ces temps de grands désordres, le peuple les accepte avec beaucoup de difficultés, d'autant que les plus riches se noient dans un excès de luxe, de faste et de plaisir. La sensibilité de chacun s'en trouve alors exacerbée. Ecrivains, peintres, sculpteurs et musiciens sont nombreux à exprimer cette idée qui obsède tous les esprits : la mort est partout.

Jean Meschinot (1420-1491) dit ainsi dans ses Lunettes des princes :

            

« La guerre avons, mortalité, famine
...Bref misère domine
Nos méchants corps dont le vivre est très court ».


L'homme en cette fin du Moyen Age, entretient avec la grande faucheuse une « relation » tout à fait particulière, dans laquelle transparaît nettement son angoisse. Surgissent des tombeaux, des statues représentant le cadavre nu en décomposition toujours sculpté avec un souci méticuleux du détail, donnant ainsi à voir ce que les siècles précédents avaient réussi à masquer avec leurs gisants reposés et sereins.

http://www.citadelle.org/mediatheque/Religion/La_Mort/Cimetiere_et_enterrement.jpg
Cimetière et Enterrement,
miniature française du XVè siècle.

 

L'image de la mort est partout. Ce phénomène, qu'aucune autre époque n'a connu jusqu'alors, nous renseigne sur la foi de ces hommes et de ces femmes habitués à supporter l'insupportable : regarder la mort en face.

Il serait délicat d'étudier ici toutes les oeuvres médiévales évoquant la mort, tant sa représentation fut multiple, formée de courants divers, qui parfois se mêlent ou évoluent séparément.

Dès la fin du XIIè siècle, le thème de la mort se révèle en littérature. Pourtant sa plus flamboyante expression n'apparaîtra qu'en 1424, à travers la Danse Macabre , fresque peinte sur les murs du charnier des Innocents à Paris. Ce motif a inspiré des générations d'auteurs, plus particulièrement durant les deux derniers siècles du Moyen Age (XIVè et XVè siècles), auteurs tour à tour épouvantés, attirés, révoltés mais, en définitive, toujours très familiers avec la mort.

A cette image obsédante de « la Mort », va progressivement se substituer celle « du mort ». C'est une vision d'horreur qui submerge alors littérature et iconographie.

La Danse Macabre est sans nul doute le fruit d'une longue gestation dont il faut ici examiner les principaux témoignages nécessaires à son éclosion. Ils apparaissent en littérature, bien avant la représentation iconographique.

A l'extrême fin du XIIè siècle, les Vers de la Mort d'Hélinant, moine de Froimont, inaugurent un style nouveau de poésie, dont le motif avait d'ailleurs été annoncé au Vè siècle par Euchère de Lyon (mort entre 450 et 455) dans son De contemptu mundi.

 

http://www.citadelle.org/mediatheque/Religion/La_Mort/Banquet_salle_chateau.jpg
Loisir seigneurial : banquet dans le grand salle du château,
Les serviteurs et musiciens sont des diables,
Bréviaire d'amour, rédigé en Provence au XIIIe siècle.


Le thème commun aux deux oeuvres, et qui sera par la suite celui d'innombrables auteurs, est le mépris du monde. Car même horrible, la mort n'est rien comparée aux tourments encourus par ceux qui oublient son approche (cf. Citadelle N°5, l'Ars Moriendi et l'Ars Vivendi) :

            

« Fui , lecherie [gourmandise] ! Fui, luxure !
De si chier morsel [morceau] n'ai je cure.
Mieuz aim mes pois et ma poree [purée] ».
(explicit)

 

Hélinant de Froimont n'hésite pas à apostropher la Mort au début de chaque douzain (grande nouveauté !), donnant ainsi à voir dans une brillante succession d'images hallucinantes (procédé qui n'est pas sans rappeler l'hypotypose), destinée à frapper le plus grand nombre, même s'il fustige en particulier les épicuriens de son temps et les adeptes de la philosophie du carpe diem.
Tout doit être mis en oeuvre pour réveiller les consciences et remettre l'homme sur le droit chemin :

            

« Hé Dieus ! pourquoi désirer tant
la joie empoisonnée de la chair
qui corrompt tant notre nature
et qui a si courte durée ?
Après elle se paye si cher ! ... »
(Vers de la Mort, Explicit)

 

Très célèbres au Moyen Age (ce qu'atteste un grand nombre de copies), les 55 strophes de douzains octosyllabiques, rimant en aab/ aab/ bba/ bba, sont écrites entre 1194 et 1197. Elles seront baptisées « strophes de Hélinant » car ce moine de Froimont reste l'auteur connu le plus ancien à utiliser cette forme.

http://www.citadelle.org/mediatheque/Religion/La_Mort/Triomphe_de_la_mort.jpg
Les pauvres invoquent la mort
détail du Triomphe de la mort (milieu du XIVe),
fresque d'Andrea Orcagna.


Chacune des strophes développe l'idée que la crainte de la mort est salutaire, que le bonheur n'étant pas de ce monde, il faut au plus tôt se détacher des biens matériels et veiller au salut de son âme :


            

« Que vaut quanque [tout ce que] li siecles [monde] fait ?
Morz en une eure tot desfait...
»
« Que vaut biautez [beauté], que vaut richece,
Que vaut honeurs ? que vaut hautece
[grandeur],
Puis que morz [mort] tot a sa devise [tout à sa guise]
Fait sor nos pluie et secherece... »
(Hélinand de Froimond, Vers de la Mort, strophes XXVIII et XXIX)



Le caractère égalitaire de la mort, qui balaye tout, énoncé par le poète ne masque pas la dure réalité, mais il demeure cependant l'unique consolation des pauvres.

Chacun se trouve ici logé à la même enseigne. La mort, heureusement égale pour tous, remet tout en ordre. Tous les auteurs condamnent à travers elle la vie de cours, alors des plus brillantes, qui est prétexte aux pires débordements :

            

« Mort, qui jamais ne sera lasse
de renverser les rangs, les places,
comme j'aimerai aux deux rois
Dire, si j'en avais l'audace,
Comment de ton couteau de chasse,
Tu rases ceux qui ont de quoi.
Les hauts placés par toi déchoient ;
Tu réduis en cendre les rois... »

« Mort, tu abats en un seul jour
Le roi à l'abri de sa tour
Et le pauvre dans son village... »
(Hélinand de Froimond, Vers de la Mort, strophes XX et XXI)

 

 
 http://www.citadelle.org/mediatheque/Religion/La_Mort/Rencontre_trois_morts_et_trois_vifs.jpg
La Rencontre des trois morts et des trois vifs
Livre d'Heures, Folio 17, 1460. Tours.

Ce mépris du monde, on le trouve également dans le Dit des trois morts et des trois vifs dont la rédaction la plus ancienne, en langue vulgaire, est conservée dans trois manuscrits datant du XIIIè siècle et que l'on attribue à Baudouin de Condé (mort en 1280).
Au total, ce sont, en tout, cinq poèmes qui narrent la rencontre de trois jeunes gens de haute lignée (duc, comte et fils de roi) avec trois horribles cadavres au corps en décomposition et aux paroles causant l'effroi : « d'avance mirez-vous en nous ».
L'horreur de la mort est alors rendue dans sa plus cruelle réalité et sa plus repoussante laideur :

 

            

« C'étaient trois morts de vers mangés
Laids et défigurés de corps.
... Voyez comme chacun a laids
La poitrine, le ventre et le dos
... Mort et vers y font le pis
Qu'ils peuvent. Cela se voit bien
Aux bouches, aux nez et aux yeux. »

(Dit des trois morts et des trois vifs.)

 
 
 Cette « légende » connaît une diffusion iconographique extraordinaire. Elle a inspiré la fresque du Campo Santo de Pise (vers 1385) et précède d'un siècle la Danse macabre du cimetière des Innocents à Paris.
S'il existe entre la « légende » des trois morts et des trois vifs et la Danse macabre plus d'un point commun, c'est sous la plume de Jean Le Fèvre que ce motif s'est vraiment révélé au public.
Il apparaît en effet pour la première fois en français dans le Respit de la Mort, écrit en 1376 :

            

« Je fis de Macabré la Dance
Qui toutes gens maine a sa tresche [ronde]
Et a la fosse les adresche [conduit]
Qui es leur derraine [dernière] maison. »


L'étymologie de l'adjectif Macabre demeure encore floue. Il semblerait que ce mot, à l'origine un nom propre, soit issu de la forme [makabre], transcrite avec ou sans accent, et pourrait renvoyer au terme Maccabbée que l'on trouve dans la liturgie des défunts. On a trouvé beaucoup d'autres étymologies au mot macabre... Emile Mâle, dans son Art religieux de la fin du Moyen Age en France, les condamne toutes et, en outre, il serait assez long de les évoquer ici.

On connaît à la même époque d'autres danses macabres écrites, comme le poème espagnol La Dança general de la muerte, datant de la fin du XIVè siècle. Pourtant la version qui assure au motif popularité et diffusion iconographiques au-delà du Moyen Age, demeure l'ensemble des fresques peintes par un auteur anonyme en 1424 au cimetière parisien des Saints-Innocents :

            

« L'an 1424 fut faite la danse macabre aux Innocents,
et fut commencee environ le moys d'août et achevee au carême ensuivant ».
(Journal d'un bourgeois de Paris). 


Des légendes versifiées viennent enrichir les différents tableaux. Le texte, formé de 68 couplets de 8 vers, a longtemps été attribué à Jean Gerson (1363-1429), thèse qu'il faut de nos jours abandonner puisqu'il quitta Paris en 1415 pour n'y plus revenir.

Des inscriptions (cf. édition de 1485 de Guyot Marchant et les manuscrits de Saint-Victor, mentionnés plus loin) permettent de connaître avec certitude les noms des personnages peints.

http://www.citadelle.org/mediatheque/Religion/La_Mort/cure_et_laboureur.jpg
Le curé et le laboureur
La danse macabre
de Guyot Marchant


Insistant toujours sur le fait que la grande faucheuse n'épargne personne et nivelle toutes les conditions sociales, chaque mort de la danse macabre entraîne avec lui un vivant, sans que ce dernier puisse faire mine de résister.

Toutefois le mort fait montre d'un peu de pitié à l'égard du laboureur :


            

« Laboureur qui en soing et peine
Avez vécu tout votre temps, ...
De mort devez être content,
Car de grand soucy vous délivre. »
(Dance macabre , édition de Guyot Marchant)

 
Ce pouvoir égalisateur rassure quelque peu car richesses, honneurs, splendeurs et gloires ne sont rien au moment du trépas :

            

« On ne scet on si ces trois autreffois
Ont estés ducs, barons, contes ou roys ».
(Dance macabre , édition de Guyot Marchant)

 

Les privilèges sont punis, tout comme les abus :

            

« Le plus gras et le premier pourry ».
(Dance macabre , édition de Guyot Marchant)

 
http://www.citadelle.org/mediatheque/Religion/La_Mort/Legende_trois_mort_et_trois_vifs.jpg
Légende des trois morts et des trois vifs
Fresque du XIVe siècle
Monastère de Saint-Benoît, Subiaco.
 
On voit, dans cette Danse macabre, défiler une série de trente couples masculins (les femmes sont ici exclues) formés d'un mort nu, parfois drapé, à la maigreur causant l'effroi et d'un vivant aux traits repus et aux vêtements bigarrés. Chaque vif est censé représenter les différents états de la société, selon une hiérarchie bien établie. Un ecclésiastique doit tout d'abord alterner avec un laïc et c'est ainsi que les couples morts/vifs se succèdent :

· Pape
· Empereur
· Cardinal
· Roi
· Patriarche
· Connétable
· Archevêque
· Chevalier
· Evêque
· Ecuyer
· Abbé
· Bailli
· «Ministre»
· Bourgeois
· Chanoine
· Marchand
· Chartreux
· Sergent
· Moine
· Usurier
· Médecin
· Amoureux
· Avocat
· Ménestrel
· Curé
· Laboureur
· Cordelier
· Enfant
· Clerc
· Ermite



Point de femmes donc. Il faudra attendre Martial d'Auvergne (né entre 1430 et 1435) pour voir évoluer une Danse macabré des femmes (attestation plausible fondée sur l'étude du manuscrit B.N. fr 25 434). C'est l'imprimeur parisien Guyot Marchant qui, le premier, publiera cette version en 1486.

http://www.citadelle.org/mediatheque/Religion/La_Mort/penitents_entourant_un_moribond.jpg
Pénitents entourant un moribond
La "bonne mort" est le souci de chacun,
alors on prie et dit des messes pour le repos de l'âme.


A la différence des Vers de la Mort d'Hélinant de Froimont, ce n'est plus « la Mort » que l'on veut représenter, mais bien plutôt « le mort ». Si dans la « légende » n'interviennent que trois cadavres, ils n'entraînent pas encore dans une ronde infernale des personnages de toutes conditions sociales et de tous âges. Ils se contentent d'adresser au vivant une terrible leçon : je me présente à toi qui vis encore, mais souviens t'en désormais, je suis ce que tu seras tout à l'heure. C'est dans cet esprit que Guyot Marchant intitule sa Danse macabre : Le Miroir salutaire, soulignant l'avertissement lancé par les trois cadavres momifiés :

 

 

            

Le premier mort :
« Se nous vous aportons nouvelles
Qui ne soient ne bonnes ne belles
A plaisance ou a desplaisance
Prendre vous fault en pacience
Car ne peult estre autrement.
Beaux amis tout premierement
Non obstant quelconque richesse :
Puissance, Honneur, force ou jeunesse
Nous vous denonçons tout de voir
Qui vous convient mort recepvoir
Une mort helas, si douloureuse,
Si amere, sy angoisseuse,
Que les mors qui en sont delivré,
Ne vouldroient jamais revivre
Pour morir encor de tel mort.
Et apres quant vous serés mort
Tout ainsi que pouvres truans,
Vous serés hydeux, et puans.
Des nostres, et de noz livree,
Et vous ames seront livree.
Je n'en dis plus : mais c'est du pire.
Il me souffit assez de dire
De vos meschans corps la misere,
Qui ne sont pas d'autre matere
Certainnement ne que nous sommes.
Na guère estions puissans hommes
Or hommes telz commes voyez.
Se vous voulés si pourvoyez
Et bien y devez pourveoir
Quant en nous vous povez veoir
Comme de vous il adviendra
Et quel louier mort vous rendra
Car voz corps qui sont plens d'ordure
Aller fera a pourriture.
Telz comme vous un temps nous fumes
Tel serés vous comme nous sommes. »
(Dit des trois morts et des trois vifs, édition de Guyot Marchant de 1486.
Planche III transcrite par E. Féghali)




Accès au forums

Identifiant
Mot de passe
  1. Perdu votre mot de passe ?
  2. Pour vous inscrire aux forums