Numéro 1 - Mai 1999
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Croyances & superstitions
Les fêtes de Carnaval & le Pétengueule
par Shimrod
Essai libre
La Chevauchée de Valéry
par Shimrod
Le Liban médiéval
La carte du Liban au XIIIe siècle
par François-Xavier Féghali
par Elisabeth Féghali
Le Mouvement Néo-Médiéval
Le Moyen Age de nos jours
par Shimrod
Croyances & superstitions
Autour des reliques et de leur commerce
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - I
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - II
par Elisabeth Féghali
Roman arthurien
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - I
par Elisabeth Féghali
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - II
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - II

Au cimetière des Innocents, situé en plein coeur de la ville, au spectacle de la sinistre farandole se mêlait une vision d'horreur bien réelle : celle du cadavre et de la charogne ensevelies dans un sol qui avait accueilli déjà tant de morts et que les passants ne pouvaient ignorer. En effet, selon les calculs de M. Hericart de Thury, durant 700 ans près de 1.200.000 cadavres furent entassés dans ce cimetière, le plus important de Paris.

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L'inhumation
Livre d'Heures, France, 1475.
En effet, à l'intérieur des trois murs de clôture, sous les auvents se trouvait un charnier où l'on entassait les ossements une fois que la terre avait achevé son travail de décomposition. L'air y était à ce point irrespirable que Corrozet souligne dans Les Antiquitez de Paris que la terre était :

« si pourrissante, qu'un corps humain y était consumé en neuf jours».



Et Michaut de rajouter que les corps des « biens nés » étaient justement plus puants que les autres parce qu'ils avaient été mieux nourris :

« ... viandes [nourritures] delicatives [de choix], qui apres leur coruption
sont plus infectes que grosses
[grossières] viandes. »

(Michaud, Dance aux aveugles).


Cette terre revêtait alors un caractère sacré et nombreux étaient ceux qui souhaitaient y être enterrés, comme le duc Jean de Berry qui fit sculpter, en 1408 au portail de l'église, la légende des trois morts et des trois vifs.

Situé en bordure d'une des grandes voies de l'ancienne Lutèce (originairement hors de Paris), ce vaste terrain vague que Philippe Auguste fit entourer de murs en 1186, ne semblait pas le moins du monde incommoder les parisiens qui s'y pressaient nombreux pour trouver libraires, marchands, marchandes de mode, ou autres écrivains publics, ces fameux « secrétaires des Saints-Innocents ». J. Huizinga dans Le déclin du Moyen Age souligne que :

« Ce charnier des Innocents servait au XVè siècle de promenade populaire
dans une des parties les plus fréquentées de Paris,
à côté de l'église des Innocents démolie en 1786,
laquelle s'élevait au coin de la rue Saint-Denis
et de l'ancienne rue aux fers, vers l'angle nord-ouest
du square des Innocents ».


C'était également l'endroit privilégié des prédicateurs qui y prêchaient sans repos, frappant doublement l'esprit du public. L'auteur anonyme du Journal d'un bourgeois de Paris rapporte que frère Richard, un moine franciscain, y prêcha 10 jours consécutifs, le dos tourné à la Danse Macabre et face aux boutiques.

Le cimetière a malheureusement disparu en 1786. Son encombrement l'avait rendu un foyer d'infections au milieu de Paris et le Parlement ordonna sa fermeture. Le sol fut alors excavé, la terre passée à la claie, et les ossements portés dans les carrières de la rive gauche, qui prirent par la suite le nom de catacombes. On a donc détruit la fresque pour agrandir une des rues voisines. E. Mâle s'étonne « qu'aucun artiste ait daigné en prendre une copie ».

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Le chartreux et le sergent
La danse macabre de Guyot Marchant


Pourtant dès 1485 l'imprimeur parisien Guyot Marchand publia une (première) version englobant textes et gravures. Ces dernières, peu fiables, ne s'accordent pas exactement avec ce que révèlent deux manuscrits de Saint-Victor, les B.N. lat. 14904 et fr. 25550, qui disent renfermer « Les vers de la danse macabre, tels qu'ils sont au cimetière des Innocents », et E. Mâle de constater dans son Art religieux de la fin du Moyen Age que :

« Si, on lit avec quelque attention les vers qui accompagnent les gravures,
on s'aperçoit tout de suite que ce sont précisément ceux des deux manuscrits de Saint-Victor.
[...] Guyot Marchant avait donc tout simplement copié les inscriptions du cimetière des Innocents ».


Ce sont eux qui nous livrent les noms exacts des personnages représentés.





      La Danse macabre du cimetière des Saints-Innocents assura le succès au thème et sa diffusion iconographique en France :

- La Chaise-Dieu en Haute-Loire (1480),
- La Ferté-Loupière dans l'Yonne (XVIè),
- Kermaria-an-Isquit dans les Côtes-d'Armor (1450-1460)




 http://www.citadelle.org/mediatheque/Religion/La_Mort/Danse_macabre_Chaise-Dieu.jpg
L'amoureux, l'avocat, le ménestrel, le curé, le laboureur.
Danse macabre de la Chaise-Dieu (Haute-Loire)
D'après le relevé de M. Yperman.




Celles, sculptées, de Cherbourg et de Rouen (l'aître Saint-Maclou) ont partiellement disparu et l'on cherchera en vain celles d'Amiens (dans le cloître des Macchabées), de Blois (sous les arcades du château) et de Dijon (dans le cloître de la Sainte-Chapelle Ducale en 1436).
Les gravures de bois renforcèrent sa diffusion : celles de Guyot Marchant ou la série encore plus importante de Holbein (intitulées Les Simulacres de la Mort, parurent à Lyon en 1538. Ce serait en somme, une nouvelle illustration du Mors de la pomme 1470).
Le succès de Guyot Marchant rendit jaloux Vérard, le plus fameux éditeur du temps, qui mit en vente une Danse macabre étrangement semblable à celle de son confrère. Le public lui fit un si bon accueil que bientôt les imprimeurs de province (Lyon, Troyes ...) voulurent avoir la leur. L'engouement fut tel que la danse macabre entra dans l'illustration des Livres d'Heures (cf. illustration ci-dessus).

Villon, et nombre d'auteurs, partagea cette obsession dans son Testament.

La danse macabre prit souvent une forme de bal masqué, comme à Paris en 1422 et à Bruges en 1449. Des hommes déguisés en squelettes dansaient avec des personnages incarnant les différentes classes de la société.

      Ce motif s'est propagé en Allemagne. Toutes les danses macabres allemandes sont françaises d'inspiration :

- Il y avait deux danses macabres à Bâle : celle de Klingenthal, couvent des femmes au Petit-Bâle, et celle du couvent des Dominicains au Grand-Bâle en 1448 (pendant le concile de Bâle),
- Eglise Sainte-Marie à Lübeck peinte en 1463, qui restaurée depuis trahit par une foule de détails son origine. C'est elle qui a inspiré les principales danses macabres des pays du Nord : celle de Berlin, celle de Reval et les gravures Danoises du XVIe siècle.

Et en Angleterre :

http://www.citadelle.org/mediatheque/Religion/La_Mort/Triomphe_de_la_mort_au_14e.jpg
Triomphe de la mort
XIVe siècle.


- Au cimetière du Pardon, Saint-Paul, à Londres en 1440, disparu en 1549. Faite à l'imitation de celle de Paris : un moine, John Lydgate, qui revenait de France et qui avait vu l'original, avait traduit en anglais les vers du Cimetière des Innocents (selon Chreiber).



      Le motif des Trois morts et des trois vifs orne encore des églises de campagne, comme celle de Widford dans l'Oxfordshire et des pages de manuscrits, tel le Psautier de Lisle, remontant aux premier quart du XIVè siècle. On le trouve dans l'église de Skiby au Danemark. S'inspirant également de cette « légende », l'Italie est restée un cas isolé avec Le Triomphe de la Mort (vers 1350) au Campo Santo de Pise.

 




Bibliographie (en cours)

ALEXANDRE-BIDON (Danièle) La Mort au Moyen Age (XIIIe -XVIe siècle), La Vie Quotidienne, Hachette, 1998.

HUIZINGA (Johan) L'automne du Moyen Age, Paris, 1975.




Elisabeth Féghali


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