Numéro 1 - Mai 1999
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Croyances & superstitions
Les fêtes de Carnaval & le Pétengueule
par Shimrod
Essai libre
La Chevauchée de Valéry
par Shimrod
Le Liban médiéval
La carte du Liban au XIIIe siècle
par François-Xavier Féghali
par Elisabeth Féghali
Le Mouvement Néo-Médiéval
Le Moyen Age de nos jours
par Shimrod
Croyances & superstitions
Autour des reliques et de leur commerce
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - I
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - II
par Elisabeth Féghali
Roman arthurien
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - I
par Elisabeth Féghali
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - II
par Elisabeth Féghali
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - I

Le roman courtois est né en France au milieu du XIIè siècle, exerçant une influence considérable sur toute l'Europe et, ce, bien au delà du Moyen Age. Le mot roman, après avoir désigné la langue vulgaire (ou romane) par opposition à la langue savante qu'est le latin, s'applique à cette époque à tout écrit composé dans cette langue, dite aussi vernaculaire. Le mot courtois, quant à lui, répond à un idéal social et moral que l'on rencontre justement à la cour, ce qu'indique d'ailleurs l'étymologie même du mot, issu de cort (du latin cohortem).

      Ce genre narratif regroupe en son sein divers types : le roman antique, le roman d'aventures, le roman byzantin ou encore le roman breton. Ce dernier, centré autour de la figure mythique du roi Arthur, se rattache à ce que l'on nomme "matière de Bretagne", genre romanesque que Chrétien de Troyes exploite très largement entre 1160 et 1180. La versification du roman courtois s'adapte, elle aussi, à ce genre nouveau. Le poète fait ainsi rimer deux à deux des vers octosyllabiques, au rythme plus allègre que les laisses, assonancées de décasyllabes, des Chansons de Geste.


http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Femmes/flore_ribaude.gif
"Flore, Ribaude"
Livre des clères et nobles femmes de Boccace,
illustration du XIVe siècle.


      Son inspiration, Chrétien de Troyes, la puise dans les légendes antiques et bretonnes et ses aventures se déroulent principalement à la cour du roi Arthur. Pourtant il n'est pas rare de voir évoluer des personnages qui appartiennent à la société française de l'époque. Car en effet, il ne faut pas oublier qu'au Moyen Age, notion d'originalité et création ex nihilo ("à partir de rien") sont souvent des défauts, voire des freins dans l'élaboration d'une oeuvre littéraire. Bien que fondés sur des récits légendaires et fabuleux, les romans courtois n'en demeurent pas moins historiques. Cette intrusion du présent dans le passé permet justement d'en renforcer la véracité. Il n'est pas rare que l'auteur précise qu'il parlera sans farder le moins du monde la vérité : "ou ge ne mantirai de mot".

 


      L'auteur ne peut donc "inventer", ni se détourner d'un schéma classique - attendu et imposé - sous peine d'être soupçonné d'avoir menti. Le mensonge, dans ces conditions, est inconcevable, surtout lorsqu'il s'agit d'offrir au public la vision d'un monde harmonieux.

      Souhaitant donner à lire une oeuvre admirable à jamais, le poète se tourne alors vers un certain modèle, en partie hérité de l'enseignement scolaire et des auteurs anciens. Ces Préceptes d'Ecole, exposés dans de nombreux Arts poétiques, Chrétien de Troyes s'en inspire très nettement. Ovide connaît alors au XIIè siècle un grand succès: monologues, descriptions et portraits que l'on rencontre chez Chrétien de Troyes portent en eux l'esprit et le style de l'auteur de l'Art d'aimer.

      Dans la "fiction" romanesque, subtil mélange d'influence antique et bretonne, la figure d'Iseult la blonde hante nombre de portraits féminins, devenant ainsi le personnage à sublimer :


"Por voir vos di qu'Isolz la blonde
[En vérité, je vous assure que la chevelure]
N'ot les crins tant sors ne luisanz
[si dorée et si fine d'Iseut la blonde]
Que a cesti ne fust neanz."
[ne fut rien en comparaison de la sienne (celle d'Enide).]


Erec et Enide, (v.424-426)



      Le portrait, essentiellement symbolique, doit répondre à plusieurs critères. En effet, l'héroïne est toujours décrite suivant un ordre immuable qui se fait toujours du haut vers le bas, en partant de la chevelure.
      Le poète décrit d'abord les cheveux "de fin or [d'or fin], sor [brillant] et luisant" ; le front "clerc, haut, blanc et plain [lisse]" ; les sourcils "bien fais et large entrueil [bien dessinés et espacés comme il convient]" ; les yeux "vair [brillant, vif], riant, cler et fendu [bien dessiné]" ; le nez "droit et estendu [fin]"... Les oreilles qui rappellent sans doute celles du roi Marc et sa disgrâce physique sont un sujet tabou. On se souviendra des paroles du nain Froncin : "le roi Marc a des oreilles de cheval" (cf. Tristan de Béroul).
      L'évocation du corps vient parachever ce tableau qui donne à voir la disposition harmonieuse des traits :

http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Femmes/jeune_fille_pres_fontaine.jpg
jeune fille près de la fontaine
Heures de Pierre de Laval, XVe siècle.



"Tot remire jusqu'a la hanche :
[ Il l'admire de haut en bas jusqu'aux hanches :]
le manton et la gorge blanche,
[son menton, sa gorge blanche,]
flans et costez et braz et mains."
[ ses flans et côtés, ses bras et ses mains.]

(Erec et Enide, v. 1483-1485)




      On le voit bien l'évocation du corps est savamment dosée :

N'avoit robe ne main ne plus,
[Elle ne possédait aucune autre robe]
et tant estoit li chainses viez
[et sa tunique était si vieille]
que as cotes estoit perciez :
[qu'elle était percée aux coudes]
povre estoit la robe dehors,
[Si ses vêtements étaient bien pauvres]
mes desoz estoit biax li cors."
[par contre son corps en dessous était très beau]

Erec et Enide, (v. 406-410)



Car le portrait de la gente dame doit s'attarder sur son visage, il doit en effet débuter par la "lumineuse" chevelure pour décrire minutieusement, trait par trait, le front, les yeux, le nez, la bouche et le menton.

      Toutes les héroïnes obéissent à ce stéréotype : Nicolette (blonde elle aussi) ressemble à Enide, double magnifié d'Iseult.

XI. - Or se chante.
[C'est par cette formule que commencent tous les couplets en vers de la Chante-fable]
"Estoilete, je te voi,
Que la lune trait a soi.
Nicolete est avuec toi,
M'amaiëte o le blont poil.
[Ma petite amie aux cheveux blonds]
Je cuit Dieus la vout avoir
Por la lumiere de soir,
[Pour que la lumière du soir]
Que par li plus bele soit."
[par elle soit plus belle]

Aucassin et Nicolete

 

      A l'inverse, le portrait de la fée, personnage merveilleux par excellence, débute par le corps afin d'en révéler toute la sensualité :

"Ele ert vestue en itel guise
[ La dame était vêtue ]
de chainse blanc e de chemise,
[ d'une chemise blanche et d'une tunique à manches (portée selon la coutume par dessus la chemise) ]
que tuit li costé li pareient,
[ lacées des deux côtés ]
ki de dous parz lacié esteient.
[ pour laisser apparaître ses flancs ]
Le cors ot gent, basse la hanche,
[ son corps était harmonieux, ses hanches bien dessinées ]
Le col plus blanc que neif sur branche ;
[ son cou plus blanc que la neige sur la branche ; ]
Les uiz ot vairs e blanc le vis,
[ ses yeux brillaient dans son visage clair ]
Bele buche, nes bien asis,
[ où se détachaient sa belle bouche, son nez parfait, ]
Les surcilz bruns e bel le frunt
[ ses sourcils bruns, son beau front, ]
E le chief cresp e alkes blunt ;
[ ses cheveux bouclés et très blonds : ]
Fils d'or ne gete tel luur
[ un fil d'or a moins d'éclat ]
Cum si chevel cuntre le jur."
[ que ses cheveux à la lumière du jour. ]

Marie de France, Lai de Lanval, (565-576).



      Dans l'extrait qui suit, où il est question de Blanchefleur, si le poète s'écarte quelque peu de la rhétorique, il n'en demeure pas moins un exemple dans lequel on trouve toutes les composantes d'une beauté canonique :



"Les chaveus tiex, s'estre poïst...
[ses cheveux étaient tels, chose incroyable]
Que il fuissent tot de fin or,
[Qu'on aurait dit qu'ils étaient faits d'or fin,]
Tant estoient luisant et sor.
[Tant leur blondeur était éclatante.]
Le front ot haut et blanc et plain
[Elle avait le front haut, blanc et lisse]
Comme s'il fust ovrez a main,
[comme s'il avait été poli à la main,]
Et que de main d'ome ovrez fust
[exécuté par la main même d'un sculpteur]
De pierre ou d'yvoire ou de fust.
[dans la pierre, l'ivoire ou le bois.]
Sorciex bien fais et large entrueil,
[ses sourcils étaient bien fournis et espacés comme il convient, ]
En la teste furent li oeil
[son visage était illuminé par des yeux]
Vair et rïant, cler et fendu ;
[brillants, pétillants, clairs et bien dessinés ;]
Le nez ot droit et estendu,
[son nez formait une ligne bien droite,]
Et miex avenoit en son vis
[Et sur son visage contrastait bien mieux]
Li vermeus sor le blanc assis
[la couleur vermeille avec le blanc]
Que li sinoples sor l'argent."
[que le rouge sur l'argent.]

Chrétien de Troyes, Le Roman de Perceval
ou Le Conte du Graal, (v.1811 à 1825).


http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Femmes/compagne_de_sainte_Marguerite.jpg
compagne de sainte Marguerite d'Orient à Loches
Livre d'Heures d'Etienne Chevalier,
exécuté par Jean Fouquet au XVe siècle.


      Outre l'évocation du corps, qui n'est pas systématique, cette description du personnage féminin vaut pour toutes les héroïnes romanesques. Le lecteur moderne sera sans doute quelque peu déçu, trouvant des femmes sorties d'un même moule, à l'expression figée. Ainsi le portrait d'Enide rappelle celui, précédemment énoncé, de Blanchefleur :


Por voir vos di qu'Isolz la blonde
[En vérité, je vous assure que la chevelure]
N'ot les crins tant sors ne luisanz
[si dorée et si fine d'Iseut la blonde]
Que a cesti ne fust neanz.
[ne fut rien en comparaison de la sienne (celle d'Enide).]
Plus ot que n'est la flor de lis
[elle avait le front et le visage plus clairs]
Cler et blanc le front et le vis ;
[et plus blancs que n'est la fleur de lis,]
Sor la blanchor, par grant mervoille,
[et la blancheur de son visage]
D'une fresche color vermoille,
[réhaussait merveilleusement]
Que Nature li ot donee,
Estoit sa face anluminee.
[le teint vermeil que Nature lui avait donné.]
Si oel si grant clarté rendoient
[ses deux yeux renvoyaient une si grande lumière]
Que deus estoiles ressanbloient.
[qu'ils ressemblaient à deux étoiles.]
Onques Dex ne sot fere mialz
[Jamais Dieu n'avait su faire aussi bien]
Le nes, la boche ne les ialz.
[un nez, une bouche et des yeux.]


Chrétien de Troyes,
Erec et Enide, (v.424-436).



      On le voit, la perfection de la dame ne peut transparaître qu'à grands renforts d'adjectifs obligés, cités plus haut, destinés à faire ressortir l'élément essentiel : l'éclat du teint.


"Tant s'est la pucele hastee
[La jeune fille (Fénice) arriva]
Que elle est el palés venue,
[en hâte au palais]
Chief descovert et face nue,
[tête et visage découverts]
Et la luor de sa biauté
[l'éclat de sa beauté dispensait]
Rant el palés plus grant clarté
[dans tout le palais une clarté plus vive]
Ne feïssent quatre escharboncle."
[que n'auraient pu produire quatre escarboucles.]

(Cligès, vers 2728-2733.)




      La "blanchor" du teint doit trancher avec la couleur "vermeille" des joues et des lèvres (charnues et rouges comme des cerises). 



      Les adjectifs : sor, luisan, cler, blan, riant, vair, anluminee et clarté se regroupent dans un même champ sémantique, celui de la lumière. Ces jeux de lumières, qui complètent le portrait, soulignent que l'héroïne doit avoir un visage radieux, signe même de sa beauté et de son noble lignage. En effet au Moyen Age, et jusqu'au début du XXè siècle, le visage hâlé est un signe de vilainie. Une femme de qualité se doit de ne pas exposer son visage aux rayons du soleil.

 

Elisabeth Féghali

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