Numéro 1 - Mai 1999
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Croyances & superstitions
Les fêtes de Carnaval & le Pétengueule
par Shimrod
Essai libre
La Chevauchée de Valéry
par Shimrod
Le Liban médiéval
La carte du Liban au XIIIe siècle
par François-Xavier Féghali
par Elisabeth Féghali
Le Mouvement Néo-Médiéval
Le Moyen Age de nos jours
par Shimrod
Croyances & superstitions
Autour des reliques et de leur commerce
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - I
par Elisabeth Féghali
La Danse macabre au cimetière des Saints-Innocents - 1424 - II
par Elisabeth Féghali
Roman arthurien
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - I
par Elisabeth Féghali
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - II
par Elisabeth Féghali
L'art du portrait féminin chez Chrétien de Troyes - II

Dans les romans arthuriens, la beauté physique - signe extérieur de perfection humaine - est la toute première des qualités de l'héroïsme courtois et merveilleux. C'est elle qui conditionne toutes les autres qualités - morales, cette fois-ci - : honneur, sagesse, prouesse, courtoisie ou encore noblesse. Ce n'est donc pas un hasard si Chrétien affirme dans la bouche d'Enide que :


"Li meillor sont li plus sor [blonds]"

(v.968).




Ainsi l'on peut penser que Lunete est brunete parcequ'elle n'est qu'un personnage féminin secondaire.


      Ces qualités n'apparaîtront que chez un personnage que Dame Nature aura distingué. Cette déesse païenne est en fait un topos emprunté à la poésie médio-latine. Par effet de syncrétisme, elle est censée faire oeuvre divine, parant l'héroïne d'une perfection quasi surnaturelle comme l'expose le poète dans Erec et Enide :


"Mout estoit la pucele gente
[La jeune fille était très noble,]
car tote i ot mise s'antante
[car Nature qui l'avait créée]
Nature qui fete l'avoit..."
[y avait mis tous ses soins... ]

Ele meïsmes s'an estoit
[ Car elle s'en était ]
Plus de cinc cenz foiz mervelliee
[ plus de cinq cents fois émerveillée]
Comant une sole foiee
[ d'avoir su former]
Tant bele chose fere sot,
[ une si belle créature]
Car puis tant pener ne se pot
[ car depuis, malgré tous ses efforts]
Qu'ele poïst son essanplaire
[ elle n'avait pu répéter]
An nule guise contrefaire.
[une telle réussite.]
"De ceste tesmoingne Nature
[ Nature elle-même porte témoignage]
c'onques si bele criature
[ que jamais si belle créature]
ne fu veüe an tot le monde."
[ne s'était vue dans le monde.]

(v. 411-423)



"Plus ot que n'est la flor de lis
[Elle avait le front et le visage]
cler et blanc le front et le vis ;
[ plus clairs et plus blancs que n'est la fleur de lis,]
sor la color, par grant mervoille,
[ et la blancheur de son visage]
d'une fresche color vermoille,
[réhaussait merveilleusement]
que Nature li ot donee,
[le teint vermeil que Nature ]
estoit sa face aluminee."
[ lui avait donné. ]

(v. 427-432)




      La scène de la rencontre, qui jalonne tout les romans, est propice à la description du personnage féminin, ce qui ne veut pas dire pour autant qu'à chaque rencontre un personnage sera décrit aussi minutieusement. Toutefois, elle met en scène une dynamique nécessaire à la progression du héros. Et c'est tout naturellement que l'auteur introduit un motif, très souvent employé dans la poésie courtoise et religieuse, provençale et française, mais qui devient ici tout à fait particulier : le "mireor" [miroir ].


"Ce fu cele por verité
[En vérité elle était ]
Qui fu fete por esgarder,
[ faite pour regarder]
Qu'an se poïst an li mirer
[ on aurait pu s'y mirer ]
Aussi com an un mireor ."
[ comme dans un miroir .]

Erec et Enide, (v. 438-441).



       Mireor et le verbe se mirer symbolisent :

  • la beauté extraordinaire de la femme, qui devient le Modèle, l'Exemple à suivre,
  • le visage se fait "miroir de l'âme" dans lequel se reflète celui qui le contemple : le Héros.

    Et l'on ne peut s'empêcher de penser à la description du héros Clygés :


    "Por la biauté de Clygés retreire
    [ Pour évoquer la beauté de Clygès,]
    Vuel une description feire,
    [ je veux tenter de faire ]
    Dont molt sera briés li passages.
    [ une description succincte.]
    En la flor estoit ses aages,
    [ Il était dans la fleur de l'âge]
    Car ja avoit prés de quinze anz ;
    [ puisqu'il avait près de quinze ans ;]

    ...Si chevol resanbloient d'or
    [ Ses cheveux semblaient de l'or]
    Et sa face rose novel ;
    [ et son visage, une rose qui vient d'éclore ;]
    Nes ot bien fet et boche bele,
    [ Il avait le nez bien fait et une belle bouche,]
    Et fu de si bone estature
    [ sa taille était si bien prise ]
    Com mialz le sot feire Nature ,
    [ et Nature l'avait façonné avec une telle perfection,]
    Que an lui mist trestot a un
    [ qu'il réunissait en lui tous les dons]
    Ce que par parz done a chascun."
    [ qui se répartissaient d'ordinaire entre plusieurs.]

    (Clygès, vers 2743 à 2747 et 2758 à 2764.)



          Au stéréotype féminin correspond un doublet masculin qui fait parfois du jeune homme le pendant de la femme qu'il aime.
          Ainsi on serait en droit de penser que la beauté physique, symbole même des grandes qualités morales, rassemble des personnages de même lignée et qu'elle les conduit vers un destin commun. Les vers qui suivent prouvent effectivement que rien n'est construit au hasard chez Chrétien de Troyes :


    "Devant l'empereor son oncle
    [ Devant l'empereur son oncle]
    Estoit Clygés desafublez.
    [ Clygès avait ôté ses vêtements]
    Un po fu li jorz enublez,
    [ Le ciel était un peu couvert]
    Mes tant estoient bel andui,
    [ mais Clygès et la jeune fille]
    Entre la pucele et celui,
    [ était l'un et l'autre si beaux]
    C'uns rais de leur biauté issoit,
    [ qu'un rayon émanait de leur beauté radieuse,]
    Dont li palés resplandissoit
    [ et faisait resplandir le palais,]
    Tot autresi con li solauz
    [ tout comme le soleil]
    Qui nest molt clers et molt vermauz."
    [ qui se lève si clair et si vermeil. ]

    (Cligès, vers 2734-2742.)




          L'oeuvre de Chrétien de Troyes est avant tout poétique. Son art marque une étape décisive dans ce que nous appelons "création" littéraire en langue vulgaire. A partir d'un support limité - l'octosyllabe - et à l'aide d'adjectifs préétablis, tout un réseau d'images et d'hyperboles éveille l'admiration du lecteur. C'est cette vision médiévale, qui implique une certaine théâtralité (où s'accumule l'emploi d'hyperboles), que l'on rencontre dans la mise en valeur de la beauté féminine.
          Le Moyen Age, loin d'être, comme son nom voudrait nous le faire croire, une obscure transition entre l'Antiquité et la Renaissance, apparaît comme le berceau de notre littérature, de notre parler. Au coeur même de cette si longue période, le génie créateur de la France s'est dessiné à travers l'invention du roman.
          Véritable fondateur du roman moderne, Chrétien de Troyes l'est à plus d'un titre. Non pas qu'il ait été à cette époque (le XIIè siècle), le seul à écrire des récits imprégnés de merveilleux, d'amour et d'aventures, mais plutôt parce qu'il a su magnifier les valeurs morales et porter l'amour à son plus haut niveau.

    http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Femmes/Damoiselle_Macee_de_Leo_Depard.gif
    "Damoiselle Macée de Leo-Depard,
    femme de Jacques Coeur, argentier du roi",
    coiffée d'un hennin démusuré,
    caractéristique des outrances de la fin du Moyen Age, (XVe siècle).


    Elisabeth Féghali

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