Numéro 10 - Novembre 2004
Editorial
Editorial novembre 2004
par Elisabeth Féghali
Cinéma
Le Roi Arthur
par Shimrod
Le Mouvement Néo-Médiéval
Naissance du Mouvement médiéval - Suite
par Elisabeth Féghali
Hauts Personnages
Jacques de Bayon
par Olivier Petit
Histoire
Les relations entre Byzance et Venise au XIème siècle
par Candice Mendousse
Bandes Dessinées
Les Editions du Triomphe
par Elisabeth Féghali
Le Moyen Age à travers les Petits Formats
par Elisabeth Féghali
Critique de Roman historique
Gros caractères, K7, CD audio et MP3
par Elisabeth Féghali
Actualité DVD
Cadfaël, la série télévisée.
par Elisabeth Féghali
Le Nom de la Rose
par Shimrod
Le Moyen Age du DVD II
par Shimrod
Cadfaël en DVD - Volume 1
par Communiqué de Presse
Sciences & Techniques
Les années bissextiles
par François-Xavier Féghali
Cuisine médiévale
Brouet de cailles
par François-Xavier Féghali
Sabourot de poussins
par François-Xavier Féghali
Le Roi Arthur

Le Roi Arthur
Film américain d'Antoine Fuqua (USA 2003 - France août 2004)

  

Le projet ne s'annonçait pas sous les meilleurs auspices :

http://www.citadelle.org/mediatheque/Neomedieval/Audio/Roi_Arthur_pochette_Zimmer.jpgun réalisateur jusqu'ici étranger au genre médiéval, capable du meilleur ("Training Day") mais surtout du pire ("Un tueur pour cible" et "Les larmes du soleil") associé à un puissant producteur hollywoodien - Jerry Bruckheimer - responsable des plus juteuses bouses de ces 20 dernières années ("Top Gun", "Jours de Tonnerre" et plus récemment "Les ailes de l'enfer" ou "60 secondes chrono"). Un sujet déjà maintes fois (mal)traité et qui ne s'imposait plus vraiment (jetons un voile pudique sur l'une des dernières "oeuvres" mettant en scène l'univers arthurien, "Lancelot", avec Richard Gere et Sean Connery)...

Le traitement particulier de ce nouveau film pouvait seul éveiller notre intérêt : il s'agissait de délaisser pour une fois la légende en revenant aux sources historiques du personnage principal et de ses vaillants compagnons.

Soit. Mais qu'en est-il exactement de ces fameuses "sources historiques" ?

Les sources

Elles tiennent en très peu de choses : un certain Lucius Artorius Castius, chef de guerre à demi Romain et Breton aurait fédéré autour de lui les clans de Brittannia (la future Angleterre) pour résister à l'invasion saxonne entre la fin du IVè et le début du Vème siècle...

Obtenir de plus amples et sérieuses informations sur cet homme ayant vécu durant la période des Ages Obscurs ("Dark Ages"), qui précéde le Moyen Age ("Middle Age") dans l'histoire tourmentée de l'Angleterre, flirte avec l'impossible. Le personnage d'Arthur s'est trouvé ignoré par Gildas et Bede, les tous premiers historiens de "l'Île de Bretagne" aux VIIè et VIIIè siècles.

Il apparaît seulement au IXè siècle dans l'Historia Brittonum de Nennius, comme le vainqueur des Saxons à la bataille du Mont Badon, où il combattit en arborant une image de la Vierge Marie. Les siècles passent et les nouveaux manuscrits apportent leur lot de contradictions, avant que ne naisse la légende :

Les Annales Cambriae du Xè siècle puis les Vies de Saint Gallois (vers 1100) décrivent Arthur comme un tyran...

En 1125, la Gesta Rerum Anglorum de Guillaume de Malmesbury mentionne un vaillant guerrier qui tue à lui seul 900 ennemis au siège du Mont Badon.

En fait, Arthur ne deviendra vraiment un grand roi qu'avec Geoffroy de Monmouth et sa fameuse Historia Regum Britanniae (1136-1138), qui s'inspire de récits oraux et de légendes celtes.

Wace traduira son texte et usera de son génie créatif pour l'adapter à sa façon vers 1150. Son Roman de Brut va amplifier le succès du personnage d'Arthur, qui glissera définitivement hors de l'histoire objective pour devenir un héros national, tel Charlemagne. Wace sera le premier à mentionner la Table Ronde et Excalibur...

Inutile donc a fortiori d'évoquer ici les célèbres textes ultérieurs de Gautier Map ou Chrétien de Troyes, qui ne font qu'enrichir le personnage d'un point de vue purement littéraire... 

Le Roi Arthur, hors sujet dans Citadelle ?

On conviendra que les initiateurs de ce nouveau projet au cinéma tenaient un canevas assez lâche sur lequel broder commodément. Mais l'angle choisi a tout de même réservé quelques surprises aux passionnés de l'univers arthurien...

Nous nous trouvons transportés au milieu du Vème siècle, au nord-est de l'Empire Romain, pour découvrir le jeune Lancelot, issu d'une peuplade de farouches Sarmates et bientôt enrôlé pour 20 ans sous la bannière de l'Aigle. Il rejoindra sur Britannia une unité de cavalerie d'élite, commandée par Artorius Castius, un officier à moitié Romain et Breton... Bien des années plus tard, alors que des hordes saxonnes envahissent l'île et que le service des vétérans Sarmates touche à sa fin, Arthur se voit confier une "dernière mission": retrouver de nobles Romains isolés près des lignes ennemies et les escorter jusqu'au mur d'Hadrien, dernière ligne de défense de la colonie romaine en déroute... Dans leur périple, Arthur et ses chevaliers pourront-ils compter sur les autochtones de Britannia, des peuplades Pictes menés par Merlin et sa combative fille Guenièvre ?

De boueuses batailles au son de la musique de Hans Zimmer, compositeur de la bande originale de "Gladiator" de Ridley Scott...

Une histoire surgie de l'imagination de David Franzoni , producteur et co-scénariste du même "Gladiator"...

Clive Owen dans le rôle-titre, revêtu d'une armure de centurion romain, ses regards tourmentés rappelant ceux de Russel Crowe (toujours dans "Gladiator")...

Sous une abondance de détails suspects, le spectateur se frotte les yeux et constate qu'il est en train de regarder... un PEPLUM !

Dès le succès mondial du film de Ridley Scott en 2000, il fut ainsi question de profiter du nouvel engouement pour ce genre moribond depuis des décennies. C'est ainsi que germa dans l'esprit de David Franzoni l'idée de revenir aux racines du mythe arthurien, alors que l'Empire Romain vacille... S'il a pu compter sur un scénario audacieux, Antoine Fuqua a-t-il pour autant réalisé un chef d'oeuvre ?

On ne peut nier certaines qualités au film : prenant donc le parti de tourner le dos au merveilleux, il fut mené par une recherche d'authenticité. Le tournage prit pour cadre les rudes paysages d'Irlande, magnifiés par la neige. Le casting fut au diapason, avec des acteurs pour la plupart inconnus et d'origine anglaise : Clive Owen, déjà cité, mais aussi Ioan Gruffudd, convainquant dans le rôle de Lancelot. Seuls Guenièvre (Keira Knightley, découverte dans "Pirates des Caraïbes") et le chef Saxon Eric (Stellan Skarsgard, inoubliable dans "Breaking the Waves"), avaient derrière eux une carrière internationale.

Il s'agissait en outre de laisser de côté l'idéal chevaleresque rêvé par les troubadours pour dépeindre Arthur et ses chevaliers tels qu'ils devaient être : des survivants endurcis par de multiples combats sanglants, des mercenaires sans réel idéal enrôlés par Rome. Le film évite ainsi trop de manichéisme. Seul Arthur - ainsi que le rapporte l'Historia Brittonum de Nennius - a développé une morale chrétienne et devra convaincre ses hommes de risquer leur vie pour un enjeu qui les dépasse : ramener derrière le mur d'Hadrien des patriciens romains, dont le futur pape Leon 1er...

Keira Knightley interprète avec fougue une Guenièvre telle qu'on ne l'a jamais vu auparavant : fille du chef Picte Merlin, sorte de druide hirsute, elle charme Arthur pour le convaincre d'aider son peuple et n'hésite pas à se battre en première ligne avec lui.

Première critique...

Les auteurs du film justifient l'attitude du personnage de Guenièvre, tout compte fait très moderne, par le fait que la société Picte était matriarcale et que les femmes se battaient comme les hommes. Mais ce choix ne visait-il pas avant tout à plaire au public actuel ? (cf. mon article "Jeux de rôles et réalités médiévales", chapitre 2, sur la place de la femme dans la Société médiévale). Le doute s'accroît avec la tenue de guerre très légère de Guenièvre : une sorte de maillot de cuir deux pièces, et la peau couverte de tatouages plutôt "tendance"...

De même, l'athéisme plus ou moins affiché des compagnons d'Arthur, ainsi que la dénonciation de la duplicité des hommes d'église témoignent-ils d'un souci d'exactitude historique ou de cette nécessité de plaire à de jeunes spectateurs ? On est en droit de penser qu'une vision plus conforme aux textes de Chrétien de Troyes, avec de pieux chevaliers qui assistent à la messe à chacune de leur halte dans un château, remporterait moins leur adhésion... Toute foi, tout mysticisme sont laissés de côté, il n'est nulle question ici de quête du Graal. Merlin n'a plus qu'un rôle politique. Balayés également les relations troubles entre Arthur, Guenièvre - qu'il n'épouse d'ailleurs qu'à la toute fin du film - et le beau Lancelot. L'attirance entre Guenièvre et le meilleur chevalier est réduite tout au plus à un bref échange de regards. Doit-on à une frileuse censure la disparition de Lancelot durant le dernier combat ? Un comble quand on sait que tout l'univers arthurien s'articule autour des relations d'équilibre-déséquilibre générées par ces trois personnages !

Autre problème provenant des hommes d'Arthur : Galaad, Gauvain, Tristan, Bors, Dagonet. Des personnages caractérisés sans raison valable, tous interchangeables, ou presque ! En vertu de quelles recherches "historiques" ou de quelle symbolique fait-on porter un aigle et manier le cimeterre à Tristan ? Que l'on me corrige si je me trompe, mais je n'ai jamais entendu parler d'un "Dagonet", qu'il se soit fait connaître au Vè siècle ou ait été l'un des chevaliers de la Table Ronde... Pourquoi ne pas avoir pensé à mettre en scène Perceval ? Les "personnalités" de ces hommes ne sont finalement que de pauvres clichés tirés d'un film de guerre basique.

Les différents affrontements et surtout le combat sur le lac glacé sont filmés avec un certain savoir-faire mais soulèvent deux remarques : comment tout d'abord concilier l'exigence de réalisme historique et l'autocensure dans la violence pour conserver un film tout public ? "Braveheart" osait montrer la brutalité des luttes à l'arme blanche. Ici, pas une goutte de sang ! D'autre part, la bataille du lac est peut-être un des meilleurs moments du film mais elle doit beaucoup à Eisenstein et à la scène finale de son "Alexandre Nevski"...

Pour conclure

Une approche "historique" du personnage d'Arthur était intéressante sur le papier mais, étant donné le peu d'informations fiables dont on dispose sur lui, le scénariste du film de Antoine Fuqua s'est trouvé à l'origine d'une contradiction majeure : afin de raconter une histoire qui mette de côté la légende connue de tous, il s'est vu obligé d'extrapoler, de combiner les "vérités" possibles autour d'Arthur, bref de développer une nouvelle légende, débarrassée  de ses éléments ouvertement merveilleux mais tout aussi peu fidèle, sans doute, à ce qui a pu se passer réellement sur Britannia aux IVè ou Vè siècles  de notre ère. Cette initiative mérite quelque respect mais on est en droit de préférer la magie et la poésie d'Excalibur...

Shimrod

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