Numéro 10 - Novembre 2004
Editorial
Editorial novembre 2004
par Elisabeth Féghali
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Sabourot de poussins
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Les relations entre Byzance et Venise au XIème siècle

Les relations entre 
Byzance et Venise au XIe siècle

Le Chrysobulle de 1084

 

 

Au XIème siècle, l'Empire Byzantin subit de nombreux remous politiques. Le pouvoir mal assuré des souverains, époux des héritières du trône Zoé et Théodora, engendre des dissensions et des rivalités. Les ennemis aux frontières s'agitent et menacent l'intégrité de l'Empire byzantin.
La décadence des institutions affaiblit l'administration. L'argent sort plus vite qu'il ne rentre dans les caisses du trésor impérial, et le faste de la cour n'arrange en rien la situation. Les propriétaires de domaines soumis aux recrutements militaires préfèrent payer un impôt plutôt qu'envoyer des hommes combattre. L'Empire est donc obligé d'employer des mercenaires pour défendre un état dont les richesses et le luxe légendaires attisent toutes les convoitises.

      En 1081, l'Empire Byzantin passe aux mains des Comnènes, riche famille de l'aristocratie militaire byzantine. Lorsque Alexis Ier accède au trône impérial, la situation est peu brillante : le trésor est quasiment vide, les Turcs ont envahi une partie de l'Asie Mineure et du Moyen-Orient, les Balkans s'agitent et les Normands sont en Italie. Néanmoins, il décide de restaurer le prestige de l'Empire en commençant par se mesurer aux Turcs qui menacent de trop près Constantinople. Puis il se tourne vers les terres italiennes.

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Alexis Ier Comnène et Hugues le Grand

      Passage entre l'orient et l'occident, le nord et le sud, l'Italie était au centre des intérêts économiques, politiques et culturels de la méditerranée. Elle possédait donc une valeur particulière aux yeux de cet Empire, antique descendant de la prestigieuse Rome. Bien que Byzance ne sache pas toujours la protéger contre les attaques incessantes de l'occident et de l'Afrique, elle ne l'abandonna jamais.

      Robert Guiscard et ses aventuriers normands n'étaient pas les premiers à vouloir s'installer en Italie, pour  y imposer leurs lois et leur culture. Des Huns d'Attila aux Musulmans du Xème siècle en passant par les Lombards, l'Italie fut rarement épargnée par les vagues d'envahisseurs qui touchaient l'Europe. Elle intégrait les traces de leurs cultures successives, et devenait barbare, lombarde ou arabe.

      Au XIème  siècle, l'Italie était byzantine. Divisée en Thémes et en Duchés, gouvernée par des officiels byzantins, elle était unifiée sans l'être. Les problèmes politiques de la capitale de l 'Empire isolaient les provinces éloignées, et les administrateurs livrés à eux-mêmes pouvaient difficilement protéger leurs terres contre les envahisseurs mieux armés et mieux organisés militairement.

      Ainsi entre 1029 et 1075, les Normands se rendirent maîtres de la Sicile, d'une partie du sud de l'Italie (1068, Rome ; 1071, Bari ; 1073, Amalfi…), et s'installèrent même sur les côtes Dalmates. Jusqu'en 1081, les dissensions politiques de l'Empire avaient plutôt servi les Normands. Aussi en 1081, lorsque Alexis Ier devint empereur, Robert Guiscard soutint l'un de ses concurrents. L'échec de son champion ne l'empêcha pas de poursuivre ses conquêtes, et le 17 juin 1081, il était devant Dyrrachium(1) en Dalmatie.

      Devant cette menace grandissante, Alexis Ier qui venait de se confronter aux Turcs, décida d'agir. Cependant ses forces militaires ne lui permettaient pas de combattre à sa guise un ennemi aussi à l'aise sur terre que sur mer.
Il fit donc envoyer des missives à deux des grands ennemis des Normands : L'Empereur Germanique et le Pape, sans grands espoirs cependant. En effet quelques temps auparavant, le Pape avait requit l'aide des Normands pour lutter contre le roi de France et l'Empereur Germanique. Quant à ce dernier il était trop content de voir péricliter l'Empire Byzantin sous les coups de ses propres ennemis. Il faut rappeler le sentiment de "sehnsucht nach suden"(2) qui animait  les souverains germaniques depuis la dynastie Ottonienne, et qui les poussaient à conquérir cette Italie si difficile à unifier.
 Ne pouvant obtenir l'aide de grande puissance politique, Alexis Ier se tourna vers une toute autre puissance : Venise.

      Venise, port lagunaire de l'Adriatique nord, est, au début de son histoire, une constellation d'îlots occupés par des italiens fuyant les Huns, puis les Lombards. Pêcheurs, puis commerçants, les Vénitiens prirent très vite conscience de l'importance stratégique de l'emplacement de leur ville. Erigée en Duché byzantin au VIIIème siècle, Venise devint une des charnières économiques entre l'Occident, l'Orient et l'Afrique. Au XIème siècle, elle possède une flotte puissante, et son économie est plus que florissante. Cependant, il existe encore des barrières commerciales qui freinent l'expansion de ses marchands et de leurs commerces. Les ports sont surveillés, les douanes restrictives et les codes commerciaux trop rigides.

      La prise d'Amalfi par les Normands en 1073 lui permit de monopoliser les grâces des Empereurs Byzantins. Mais sa vraie progression commerciale elle l'acquit avec le Chrysobulle(3) d'Alexis Ier Comnène.

      En juin 1081, Alexis Ier fit donc appel aux Vénitiens en leur promettant des concessions commerciales importantes.
Il était convenu que la flotte vénitienne arrivât en même temps que l'armée d'Alexis Ier, mais elle parvint à destination avec trois jours d'avance. Au bout de deux jours, elle fit subir une défaite aux Normands qui brûlèrent leurs propres vaisseaux(4).
Mais l'Empereur tarda à tenir ses promesses, et les Vénitiens ne participèrent pas à la bataille du 18 octobre 1081 où l'armée byzantine fut vaincue. Certains historiens(5) avancent même que la prise de Dyrrachium par les Normands se fit avec l'aide de certains Vénitiens.

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Alexis Ier Comnène et Hugues le Grand

      En 1082, Alexis Ier arriva à provoquer une insurrection parmi  les vassaux Normands d'Italie, et Robert Guiscard du rentrer sur ses terres, laissant la guerre contre l'Empereur Byzantin aux mains de son fils Bohémond. Ce dernier avait l'ordre de suivre la voie Egnatia, pour arriver sur Constantinople en traversant les Balkans. Il ne fit rien de cela, et jusqu'en 1084 la guerre se limita à des prises de villes dans les Balkans par Bohémond, tandis qu'Alexis provoquait la marche du roi de France Henri IV sur Rome.

      En 1083, les Vénitiens, certainement mus par de nouvelles promesses d'Alexis Ier, retournèrent à Dyrrachium et l'occupèrent pendant quinze jours puis se retirèrent pour l'hivernage. Au printemps 1084, ils allèrent jusqu'à Corfou et s'arrêtèrent.

      Durant l'été 1084, un changement de Doge intervint à Venise. Domenico Selvo, Doge depuis 1071, dont la femme était grecque et le poussait à une politique pro-byzantine, fut déposé. Vitale Farlier fut élu à sa place au Dogat, et Byzance s'inquiéta. Les Vénitiens, en commerçants internationaux, désiraient l'issue de cette guerre qui immobilisait de nombreux bateaux à des fins militaires. Les promesses byzantines ne suffisaient plus aux marchands de Venise. Ils voulaient des actes concrets.

      Les historiens placent généralement le Chrysobulle d'Alexis Ier en 1082. Néanmoins, il subsiste encore des doutes pour la datation de cet acte, car les copies retrouvées comportent de nombreuses erreurs. Il paraît plus probable que le Chrysobulle qui nous intéresse soit daté de 1084. La position de force de Venise expliquerait les nombreuses concessions faites par l'Empereur, qui scellait ainsi l'avenir économique de Byzance.
En effet, en plus des titres honorifiques et des sommes versées en récompenses, Alexis Ier promettait l'ouverture de certains ports aux marchands vénitiens.

      En Automne 1084, Guiscard prépara une nouvelle expédition, mais le mauvais temps empêcha les flottes ennemies de se rencontrer avant novembre 1084. S'en suivit une série de trois batailles. Les Vénitiens gagnèrent les deux premières, mais Guiscard sortit vainqueur du dernier et décisif combat avant l'hivernage. En 1085, lorsque Robert Guiscard voulut reprendre les hostilités, il tomba malade et mourut en juillet 1085.
C'est donc la mort de Robert Guiscard qui mit fin (temporairement) à l'avancée des Normands sur l'Empire Byzantin, et non les navires vénitiens. Néanmoins l'Empereur honora ses promesses.

 -

      Au XIème siècle, tous les pays ont soumis le commerce à des lois, et marchands et marchandises suivent les codes et juridictions des ports dans lesquels ils s'arrêtent.

      Dans l'Empire Byzantin, le commerce était minutieusement réglementé par un réseau administratif et douanier très important. Ainsi l'Eparque, magistrat civil, qui détenait les pouvoirs suprêmes après l'Empereur, organisait l'économie dans la capitale. Son livre nous montre la rigueur des contrôles sur les produits alimentaires, de luxe et d'exportation. Les marchandises qui entraient et sortaient de Byzance étaient taxées, qu'elles soient juste en transit, qu'elles viennent de l'empire ou non. Certaines étaient même prohibées parce qu'elles étaient trop précieuses (et donc réservées à usage impérial), ou plus simplement  parce qu'elles faisaient concurrence aux produits locaux.

      Les marchands étaient cantonnés dans leurs bateaux ou dans des Mitata, sortes de chambres dans lesquelles ils pouvaient dormir et manger contre une rente durant trois mois. Ces Mitata se trouvaient à un endroit précis du port, et les marchands ne pouvaient les quitter que pour circuler dans des zones délimitées de la ville.

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      Le Chrysobulle de 1084 mit les Vénitiens hors de portée de leurs concurrents car ils leurs permit de contourner les lois et les codes juridiques byzantins.

      En effet, Alexis Ier donna des titres honorifiques, des récompenses et des rentes, mais surtout il accorda aux vénitiens des bâtiments dans Byzance. Ces installations ne devaient pas trop changer des Mitata, à la différence près que les marchands n'avaient plus besoin de payer pour y séjourner. L'Empereur n'innovait pas dans l'officialisation de la permanence d'étrangers dans la ville, car il existait déjà d'autres quartiers de commerçants en dehors des murs. C'est au niveau de l'emplacement de ces bâtiments que résidait l'originalité de l'acte impérial, puisqu'ils se trouvaient à l'intérieur des murs.
      En leur donnant une certaine liberté de circulation, l'Empire tentait d'intégrer les Vénitiens et leurs richesses dans les siennes.

      Mais l'acquisition la plus importante pour Venise fut cette liste interminable de ports impériaux cité à la fin du document. L'Empire lui permettait par cette simple liste, de commercer dans des zones jusqu'alors réservées aux Byzantins. Elle se voyait ainsi exempte de taxes, et en situation de monopole sur certaines marchandises.

      Seule la Mer Noire lui était interdite. Néanmoins les ports de la Mer Noire restaient des zones de transit majeurs dans les échanges commerciaux entre l'Asie et l'Occident. Et cela, malgré le travail de détournement des routes commerciales par les Vénitiens (vers les villes où ils étaient présents).

      Trelizonde et Cherzon apportaient à elles seules les produits slaves comme le miel, la cire, les fourrures, le bois, le blé, l'ambre, le lin , les esclaves, et les produits asiatiques comme les soies de Chine, les cotons de Syrie, des pierres précieuses, des épices, des parfums et des aromates.
 Les Vénitiens y accédaient par les ports de Cheroneses, Abydos, ou Rodosto, mais aussi par ceux de Syrie et d'Anatolie comme Phocée, Antioche et Theologos.

       Les ports d'Andrinople, Salonique et Constantinople apportaient le sel de Transylvanie, les minerais de Serbie et les richesses des Balkans.

      Alexandrie, alors sous influence arabe, était perdue pour l'Empire, et n'est donc pas citée dans le Chrysobulle. Néanmoins, il faut la mentionner, car elle était le point de ralliement des routes commerciales de la Mer Rouge, de l'Océan Indien et de l'Afrique, convoyant épices, ivoire, pierres précieuses et métaux rares, auxquels accédaient les Vénitiens par les ports du Moyen-Orient.

      L'adriatique appartenaient déjà aux Vénitiens. Ils y maintenaient l'ordre avec leurs bateaux et y régissaient le commerce maritime depuis longtemps. Avec le Chrysobulle de 1084, ils étendirent leurs influences bien au delà des ports qu'ils côtoyaient. Ainsi, Alexis Ier leur donna accès à toutes les marchandises échangées et vendues en méditerranée, non sans se réserver quelques points stratégiques.

       En effet, avec le détroit de la Mer Noire, Byzance conservait la gestion de la plus grande partie des produits slaves et asiatiques. Les marchandises arrivant dans les mains des Vénitiens avaient donc déjà subi les taxations byzantines. Par ailleurs seuls les marchands de Venise étaient exempts de certaines taxes, les autres payaient le prix fort .

      D'autre part, le contrôle de toutes les petites îles de la Méditerranée orientale permettait à l'Empire d'imposer des taxes très élevées aux navires qui y faisaient escale pour se ravitailler. Et tous les navires y faisaient escale. Charnières entre les zones commerciales, ces îles étaient prépondérantes pour les navires marchands, et l'Empire le sachant n'entendait pas les céder.

      Ainsi, malgré les nombreuses concession du Chrysobulle, Byzance gardait quelques mesures de contrôle stratégiques, afin d'éviter le monopole par Venise (ou par quelques autres d'ailleurs) de certaines marchandises essentielles comme le blé.

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Byzance
Crédit : Byzantina

 

      L'Empire allait vers la fin logique  de sa politique de contrôle des routes internationales. Le Chrysobulle aurait pu mettre en péril l'économie byzantine, et l'Empereur Alexis Ier Comnène est souvent accusé d'avoir provoqué le déclin définitif de l'Empire, qui s'opéra à la fin du XIIème siècle.

      Il est vrai que toutes les routes commerciales terrestres étaient aux mains d'ennemis comme les Turcs ou les Petchenègues. En donnant à Venise la priorité sur les routes maritimes, Alexis Ier dépréciait la place des marchands byzantins plus taxés que les Vénitiens, et stoppait le développement d'une éventuelle flotte commerciale byzantine.
Le risque était pris, et sur le moment, la situation ne se révéla pas si défavorable que cela du point de vue économique. L'Empereur ne pouvait pas savoir que ses successeurs suivraient son exemple, et conforteraient les Vénitiens dans une place prédominante, qu'ils ne quitteraient plus jusqu'au XVIIème siècle.

      L'Empire Byzantin avait fait le choix de permettre à Venise de reconstituer un tissus économique que Byzance n'était plus capable d'assumer, tout en  essayant de conserver une place centrale dans les échanges méditerranéens. 

Candice Mendousse

Notes

(1)  Durrazzo

(2)  "aspiration vers le sud", J. Le Goff, La civilisation de l'occident médiéval, p.65

(3)  Un Chrysobulle est un acte écrit de l'empereur byzantin. Ce document, dont il ne reste que des copies, est sujet à de nombreuses controverses.

(4) Les bateaux ne devaient plus pouvoir leur servir à cause des combats, ce qui expliquerait ce geste. Certains documents expliquent que Robert Guiscard fit cela pour donner du courage à ses hommes…

(5)  M. E. Martin, "the venetians in the Byzantine Empire before 1204", Byzantinische Forschungen, XIII, 1988, pp201-214

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