Numéro 10 - Novembre 2004
Editorial
Editorial novembre 2004
par Elisabeth Féghali
Cinéma
Le Roi Arthur
par Shimrod
Le Mouvement Néo-Médiéval
Naissance du Mouvement médiéval - Suite
par Elisabeth Féghali
Hauts Personnages
Jacques de Bayon
par Olivier Petit
Histoire
Les relations entre Byzance et Venise au XIème siècle
par Candice Mendousse
Bandes Dessinées
Les Editions du Triomphe
par Elisabeth Féghali
Le Moyen Age à travers les Petits Formats
par Elisabeth Féghali
Critique de Roman historique
Gros caractères, K7, CD audio et MP3
par Elisabeth Féghali
Actualité DVD
Cadfaël, la série télévisée.
par Elisabeth Féghali
Le Nom de la Rose
par Shimrod
Le Moyen Age du DVD II
par Shimrod
Cadfaël en DVD - Volume 1
par Communiqué de Presse
Sciences & Techniques
Les années bissextiles
par François-Xavier Féghali
Cuisine médiévale
Brouet de cailles
par François-Xavier Féghali
Sabourot de poussins
par François-Xavier Féghali
Naissance du Mouvement médiéval - Suite

Le Moyen Age à travers les écrivains dès l'après Révolution
Théâtre dramatique, Roman historique et Poésie épique...
- Première Suite -

de 1805 à 1889

 

    Comme je l'avais montré dans les articles précédents (cf. le dossier dans Citadelle 9), le Moyen Age avait, au XIXè siècle, envahi la vie de tous les jours. On peut donc se demander si dans cette effervescence, faire revivre à tout prix un passé aussi éloigné que le Moyen Age, ne pouvait justement pas lui nuire ?
Voyons quelques extraits de Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert et Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier, textes souvent caustiques mais non dénués d'humour.

 

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Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier

    A une époque très reculée, qui se perd dans la nuit des âges, il y a bien tantôt trois semaines de cela, le roman moyen âge florissait principalement à Paris et dans la banlieue. La cotte armoriée était en grand honneur ; on ne méprisait pas les coiffures à la Hennin, on estimait fort le pantalon mi-parti ; la dague était hors de prix ; le soulier à poulaine était adoré comme un fétiche. Ce n'étaient qu'ogives, tourelles, colonnettes, verrières coloriées, cathédrales et châteaux forts ; ce n'étaient que damoiselles et damoiseaux, pages et varlets, truands et soudards, galants chevaliers et châtelains féroces; toutes choses certainement plus innocentes que les jeux innocents, et qui ne faisaient de mal à personne.
    Le critique n'avait pas attendu au second roman pour commencer son oeuvre de dépréciation, dès le premier qui avait paru, il s'était enveloppé de son cilice de poil de chameau, et s'était répandu un boisseau de cendre sur la tête ; puis, prenant de sa voix opulente, il s'était mis à crier :

    - Encore du moyen âge, toujours du moyen âge ! qui me délivrera du moyen âge ? - Moyen âge de carton et de terre cuite qui n'a du moyen âge que le nom. - Oh ! les barons de fer, dans leur armure de fer, avec leur coeur de fer dans leur poitrine de fer ! - Oh ! les cathédrales avec leurs rosaces toujours épanouies et leurs verrières en fleurs, avec leurs dentelles de granit, avec leurs trèfles découpés à jour, leurs pignons tailladés en scie, avec leur châsuble de pierre brodée comme un voile de mariée, avec leurs cierges, avec leurs prêtres étincelants, avec leur peuple à genoux, avec leur orgue qui bourdonne et leurs anges planant et battant de l'aile sous les voûtes ! Comme ils m'ont gâté mon moyen âge, mon moyen âge si fin et si coloré ! comme ils l'ont fait disparaître sous une couche de grossier badigeon ! quelles criardes enluminures ! - Ah ! barbouilleurs ignorants, qui croyez avoir fait de la couleur pour avoir plaqué rouge sur bleu, blanc sur noir et vert sur jaune, vous n'avez vu du moyen age que l'écorce, vous n'avez pas deviné l'âme du moyen âge, le sang ne circule pas dans la peau dont vous revêtez vos fantômes, il n'y a pas de coeur dans vos corcelets d'acier, il n'y a pas de jambes dans vos pantalons de tricot, pas de ventre ni de gorge derrière vos jupes armoriées ; ce sont des habits qui ont la forme d'hommes, et voilà tout. - Donc, à bas le moyen âge tel que nous l'ont fait les faiseurs (le grand mot est lâché ! les faiseurs) ! Le moyen âge ne répond à rien maintenant, nous voulons autre chose.

    Et le public, voyant que les feuilletonistes aboyaient au moyen âge, se prit d'une belle passion pour ce pauvre moyen âge qu'ils prétendaient avoir tué du coup. Le moyen âge envahit tout, aidé par l'empêchement des journaux : - drames, mélodrames, romances, nouvelles, poésies, il y eut jusqu'à des vaudevilles moyen âge, et Momus répéta des flonflons féodaux.

    A côté du roman moyen âge verdissait le roman charogne[...].

    C'est vers ce temps que j'ai jeté au feu (après en avoir tiré un double, ainsi que cela se fait toujours) deux superbes et magnifiques drames moyen âge, l'un en vers et l'autre en prose, dont les héros étaient écartelés et bouillis en plein théâtre, ce qui eût été très jovial et aasez inédit."[...]

 

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Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert

Chapitre IV

    "Six mois plus tard, ils étaient devenus des archéologues ; et leur maison ressemblait à un musée.
    Une vieille poutre de bois se dressait dans le vestibule. Les spécimens de géologie encombraient l'escalier ; et une chaîne énorme s'étendait par terre tout le long du corridor.
    Ils avaient décroché la porte entre les deux chambres où ils ne couchaient pas et condamné l'entrée extérieure de la seconde, pour ne faire de ces deux pièces qu'un même appartement.
    Quand on avait franchi le seuil on se heurtait à une auge de pierre (un sarcophage gallo-romain) puis, les yeux étaient frappés par de la quincaillerie.
    Contre le mur en face, une bassinoire dominait deux chenets et une plaque de foyer, qui représentait un moine caressant une bergère. Sur des planchettes tout autour, on voyait des flambeaux, des serrures, des boulons, des écrous. Le sol disparaissait sous des tessons de tuiles rouges. Une table au milieu exhibait les curiosités les plus rares : la carcasse d'un bonnet de Cauchoise, deux urnes d'argile, des médailles, une fiole de verre opalin. Un fauteuil en tapisserie avait sur son dossier un triangle de guipure. Un morceau de cotte de maille ornait la cloison à droite ; et en dessous, des pointes maintenaient horizontalement une hallebarde,
pièce unique.
    La seconde chambre, où l'on descendait par deux marches, renfermait les anciens livres apportés de Paris, et ceux qu'en arrivant ils avaient découverts dans une armoire. Les vantaux en étaient retirés. Ils l'appelaient la bibliothèque.
    L'arbre généalogique de la famille Croixmare occupait seul tout le revers de la porte. Sur le lambris en retour, la figure au pastel d'une dame en costume Louis XV faisait pendant au portrait du père Bouvard. Le chambranle de la glace avait pour décoration un sombrero de feutre noir, et une monstrueuse galoche, pleine de feuilles, les restes d'un nid.
    Deux noix de coco (appartenant à Pécuchet depuis sa jeunesse) flanquaient sur la cheminée un tonneau de faïence, que chevauchait un paysan. Auprès, dans une corbeille de paille, il y avait un décime, rendu par un canard.
    Devant la bibliothèque, se carrait une commode en coquillages, avec des ornements de peluche. Son couvercle supportait un chat tenant une souris dans sa gueule, – pétrification de Saint-Allyre, – une boîte à ouvrage en coquilles mêmement ; et sur cette boîte, une carafe d'eau-de-vie contenait une poire de bon-chrétien.
    Mais le plus beau, c'était dans l'embrasure de la fenêtre, une statue de saint Pierre ! Sa main droite couverte d'un gant serrait la clef du Paradis, de couleur vert pomme ; sa chasuble que des fleurs de lis agrémentaient était bleu ciel, et sa tiare très jaune pointue comme une pagode. Il avait les joues fardées, de gros yeux ronds, la bouche béante, le nez de travers et en trompette. Au-dessus pendait un baldaquin fait d'un vieux tapis où l'on distinguait deux amours dans un cercle de roses – et à ses pieds comme une colonne se levait un pot à beurre, portant ces mots en lettres blanches sur fond chocolat : "Exécuté devant S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulême, à Noron, le 3 d'octobre 1817."
    Pécuchet, de son lit, apercevait tout cela en enfilade – et parfois même il allait jusque dans la chambre de Bouvard, pour allonger la perspective.
    Une place demeurait vide en face de la cotte de maille, celle du bahut renaissance.
    Il n'était pas achevé. Gorju y travaillait encore ; varlopant les panneaux dans le fournil, et les ajustant, les démontant.
    A onze heures, il déjeunait ; causait ensuite avec Mélie, et souvent ne reparaissait plus de toute la journée.
    Pour avoir des morceaux dans le genre du meuble Bouvard et Pécuchet s'étaient mis en campagne. Ce qu'ils rapportaient ne convenait pas. Mais ils avaient rencontré une foule de choses curieuses. Le goût des bibelots leur était venu, puis l'amour du moyen âge.
    D'abord, ils visitèrent les cathédrales ; – et les hautes nefs se mirant dans l'eau des bénitiers, les verreries éblouissantes comme des tentures de pierreries, les tombeaux au fond des chapelles, le jour incertain des cryptes, tout, jusqu'à la fraîcheur des murailles leur causa un frémissement de plaisir, une émotion religieuse.
    Bientôt, ils furent capables de distinguer les époques et dédaigneux des sacristains, ils disaient :

    – "Ah! une abside romane ! Cela est du XIIe siècle ! voilà que nous retombons dans le flamboyant ! "

    Ils tâchaient de comprendre les symboles sculptés sur les chapiteaux, comme les deux griffons de Marigny becquetant un arbre en fleurs. Pécuchet vit une satire dans les chantres à mâchoire grotesque qui terminent les cintres de Feuguerolles ; et pour l'exubérance de l'homme obscène couvrant un des meneaux d'Hérouville, cela prouvait, suivant Bouvard, que nos aïeux avaient chéri la gaudriole.
    Ils arrivèrent à ne plus tolérer la moindre marque de décadence. Tout était de la décadence – et ils déploraient le vandalisme, tonnaient contre le badigeon.
    Mais le style d'un monument ne s'accorde pas toujours avec la date qu'on lui suppose. Le plein cintre, au XIIIe siècle domine encore dans la Provence. L'ogive est peut-être fort ancienne ! et des auteurs contestent l'antériorité du roman sur le gothique. Ce défaut de certitude les contrariait.
    Après les églises ils étudièrent les châteaux-forts, ceux de Domfront et de Falaise. Ils admiraient sous la porte les rainures de la herse, et parvenus au sommet, ils voyaient d'abord toute la campagne, puis les toits de la ville, les rues s'entrecroisant, des charrettes sur la place, des femmes au lavoir. Le mur dévalait à pic jusqu'aux broussailles des douves, et ils pâlissaient en songeant que des hommes avaient monté là, suspendus à des échelles. Ils se seraient risqués dans les souterrains, mais Bouvard avait pour obstacle son ventre, et Pécuchet la crainte des vipères.
    Ils voulurent connaître les vieux manoirs, Curcy, Bully, Fontenay-le-Marmion, Argouges. Parfois, à l'angle des bâtiments, derrière le fumier se dresse une tour carlovingienne. La cuisine garnie de bancs en pierre fait songer à des ripailles féodales. D'autres ont un aspect exclusivement farouche, avec leurs trois enceintes encore visibles, des meurtrières sous l'escalier, de longues tourelles à pans aigus. Puis, on arrive dans un appartement, où une fenêtre du temps des Valois ciselée comme un ivoire laisse entrer le soleil quichauffe sur le parquet des grains de colza, répandus. Des abbayes servent de grange. Les inscriptions des pierres tombales sont effacées. Au milieu des champs, un pignon reste debout, et du haut en bas est revêtu d'un lierre que le vent fait trembler.
    Quantité de choses excitaient leurs convoitises, un pot d'étain, une boucle de strass, des indiennes à grands ramages. Le manque d'argent les retenait.
   Par un hasard providentiel, ils déterrèrent à Balleroy, chez un étameur, un vitrail gothique, et il fut assez grand pour couvrir près du fauteuil la partie droite de la croisée jusqu'au deuxième carreau. Le clocher de Chavignolles se montrait dans le lointain, produisant un effet splendide.
    Avec un bas d'armoire, Gorju fabriqua un prie-Dieu pour mettre sous le vitrail, car il flattait leur manie. Elle était si forte qu'ils regrettaient les monuments sur lesquels on ne sait rien du tout, – comme la maison de plaisance des évêques de Séez.

    – "Bayeux", dit M. de Caumont, "devait avoir un théâtre.» Ils en cherchèrent la place inutilement.

   Le village de Montrecy contient un pré célèbre, par des médailles d'empereurs qu'on y a découvertes autrefois. Ils comptaient y faire une belle récolte. Le gardien leur en refusa l'entrée.
    Ils ne furent pas plus heureux sur la communication qui existait entre une citerne de Falaise et le faubourg de Caen. Des canards qu'on y avait introduits reparurent à Vaucelles, en grognant : "Can, can, can" d'où est venu le nom de la ville.
    Aucune démarche ne leur coûtait, aucun sacrifice.
    A l'auberge de Mesnil-Villement, en 1816, M. Galeron eut un déjeuner pour la somme de quatre sols. Ils y firent le même repas, et constatèrent avec surprise que les choses ne se passaient plus comme çà !
    Quel est le fondateur de l'abbaye de Sainte-Anne ? Existe-t-il une parenté entre Marin-Onfroy, qui importa au XIIe siècle une nouvelle espèce de pommes, et Onfroy gouverneur d'Hastings, à l'époque de la conquête ? Comment se procurer l'Astucieuse Pythonisse, comédie en vers d'un certain Dutrezor, faite à Bayeux, et actuellement des plus rares ? Sous Louis XVI, Hérambert Dupaty, ou Dupastis Hérambert, composa un ouvrage, qui n'a jamais paru, plein d'anecdotes sur Argentan : il s'agissait de retrouver ces anecdotes. Que sont devenus les mémoires autographes de Mme Dubois de la Pierre, consultés pour l'histoire inédite de Laigle, par Louis Dasprès, desservant de Saint-Martin ? Autant de problèmes, de points curieux à éclaircir.
    Mais souvent un faible indice met sur la voie d'une découverte inappréciable.
    Donc, ils revêtirent leurs blouses, afin de ne pas donner l'éveil ; – et sous l'apparence de colporteurs, ils se présentaient dans les maisons, demandant à acheter de vieux papiers. On leur en vendit des tas. C'étaient des cahiers d'école, des factures, d'anciens journaux, rien d'utile.
    Enfin, Bouvard et Pécuchet s'adressèrent à Larsonneur.
    Il était perdu dans le celticisme, et répondant sommairement à leurs questions en fit d'autres.
    Avaient-ils observé autour d'eux des traces de la religion du chien comme on en voit à Montargis ; et des détails spéciaux, sur les feux de la Saint-Jean, les mariages, les dictons populaires, etc. ? Il les priait même de recueillir pour lui, quelques-unes de ces haches en silex, appelées alors des celtoe, et que les druides employaient dans "leurs criminels holocaustes".
    Par Gorju, ils s'en procurèrent une douzaine, lui expédièrent la moins grande, les autres enrichirent le muséum.
    Ils s'y promenaient avec amour, le balayaient eux-mêmes, en avaient parlé à toutes leurs connaissances.
    Un après-midi, Mme Bordin, et M. Marescot se présentèrent pour le voir.
    Bouvard les reçut, et commença la démonstration par le vestibule.
    La poutre n'était rien moins que l'ancien gibet de Falaise, d'après le menuisier qui l'avait vendue – lequel tenait ce renseignement de son grand-père.
    La grosse chaîne dans le corridor provenait des oubliettes du donjon de Torteval. Elle ressemblait suivant le notaire, aux chaînes des bornes devant les cours d'honneur. Bouvard était convaincu qu'elle servait autrefois à lier les captifs. Et il ouvrit la porte de la première chambre.

    – "Pourquoi toutes ces tuiles ? " s'écria Mme Bordin.

    – "Pour chauffer les étuves ! mais un peu d'ordre, s'il vous plaît ! Ceci est un tombeau découvert dans une auberge où on l'employait comme abreuvoir."

    Ensuite, Bouvard prit les deux urnes pleines d'une terre, qui était de la cendre humaine, et il approcha de ses yeux la fiole, afin de montrer par quelle méthode les Romains y versaient des pleurs.

    – "Mais on ne voit chez vous que des choses lugubres ! "

    Effectivement, c'était un peu sérieux pour une dame, et alors il tira d'un carton plusieurs monnaies de cuivre, avec un denier d'argent.
    Mme Bordin demanda au notaire, quelle somme aujourd'hui cela pourrait valoir.
    La cotte de maille qu'il examinait, lui échappa des doigts ; des anneaux se rompirent. Bouvard dissimula son mécontentement.
    Il eut même l'obligeance de décrocher la hallebarde – et se courbant, levant les bras, battant du talon, il faisait mine de faucher les jarrets d'un cheval, de pointer comme à la baïonnette, d'assommer un ennemi. La veuve, intérieurement, le trouva un rude gaillard.
    Elle fut enthousiasmée par la commode en coquillages. Le chat de Saint-Allyre l'étonna beaucoup, la poire dans la carafe un peu moins. Puis arrivant à la cheminée :

    – "Ah! voilà un chapeau qui aurait besoin de raccommodage.»

    Trois trous, des marques de balles, en perçaient les bords.
    C'était celui d'un chef de voleurs sous le Directoire, David de La Bazoque, pris en trahison, et tué immédiatement.

    – "Tant mieux, on a bien fait ! " dit Mme Bordin.

    Marescot souriait devant les objets d'une façon dédaigneuse. Il ne comprenait pas cette galoche qui avait été l'enseigne d'un marchand de chaussures, ni pourquoi le tonneau de faïence, un vulgaire pichet de cidre ; et le Saint-Pierre, franchement, était lamentable avec sa physionomie d'ivrogne.
    Mme Bordin fit cette remarque :

    – "Il a dû vous coûter bon, tout de même ? "

    – "Oh pas trop ! pas trop ! "

    Un couvreur d'ardoises l'avait donné pour quinze francs.
    Ensuite, elle blâma, vu l'inconvenance, le décolletage de la dame en perruque poudrée.

    – "Où est le mal ?"reprit Bouvard, "quand on possède quelque chose de beau ?" 

    Et il ajouta plus bas :

    – "Comme vous, je suis sûr ?"

    Le notaire leur tournait le dos, étudiant les branches de la famille Croixmare. Elle ne répondit rien, mais se mit à jouer avec sa longue chaîne de montre. Ses seins bombaient le taffetas noir de son corsage ; et les cils un peu rapprochés, elle baissait le menton, comme une tourterelle qui se rengorge. Puis d'un air ingénu :

    – "Comment s'appelait cette dame ? "

    – "On l'ignore ; c'est une maîtresse du Régent, vous savez, celui qui a fait tant de farces.

    – "Je crois bien ; les mémoires du temps ! ..."

    Et le notaire, sans finir sa phrase déplora cet exemple d'un prince, entraîné par ses passions.

    – "Mais vous êtes tous comme ça ! "

    Les deux hommes se récrièrent ; et un dialogue s'en suivit sur les femmes, sur l'amour. Marescot affirma qu'il existe beaucoup d'unions heureuses. – Parfois même, sans qu'on s'en doute, on a près de soi, ce qu'il faudrait pour son bonheur. L'allusion était directe. Les joues de la veuve s'empourprèrent ; mais se remettant presque aussitôt :

    – "Nous n'avons plus l'âge des folies ! n'est-ce pas monsieur Bouvard ? "

    – "Eh ! eh ! moi, je ne dis pas ça ! " et il offrit son bras pour revenir dans l'autre chambre. "Faites attention aux marches. Très bien ! Maintenant, observez le vitrail."

    On y distinguait un manteau d'écarlate et les deux ailes d'un ange – tout le reste se perdant sous les plombs qui tenaient en équilibre les nombreuses cassures du verre. Le jour diminuait ; des ombres s'allongeaient ; Mme Bordin était devenue sérieuse.
    Bouvard s'éloigna, et reparut, affublé d'une couverture de laine, puis s'agenouilla devant le prie-Dieu, les coudes en dehors, la face dans les mains, la lueur du soleil tombant sur sa calvitie ; –et il avait conscience de cet effet, car il dit :

    – "Est-ce que je n'ai pas l'air d'un moine du moyen âge ? "

    Ensuite, il leva le front obliquement, les yeux noyés, faisant prendre à sa figure une expression mystique. On entendit dans le corridor la voix grave de Pécuchet :

    – "N'aie pas peur ! c'est moi."

    Et il entra, la tête complètement recouverte d'un casque – un pot de fer à oreillons pointus.

    Bouvard ne quitta pas le prie-Dieu. Les deux autres restaient debout. Une minute se passa dans l'ébahissement.
    Mme Bordin parut un peu froide à Pécuchet. Cependant, il voulut savoir si on lui avait tout montré.

    – "Il me semble"

    Et désignant la muraille :

    – "Ah ! pardon ! nous aurons ici un objet que l'on restaure en ce moment."

    La veuve et Marescot se retirèrent.
    Les deux amis avaient imaginé de feindre une concurrence. Ils allaient en courses l'un sans l'autre, le second faisant des offres supérieures à celles du premier. Pécuchet ainsi venait d'obtenir le casque.
    Bouvard l'en félicita et reçut des éloges à propos de la couverture. Mélie avec des cordons, l'arrangea en manière de froc. Ils la mettaient à tour de rôle, pour recevoir les visites.
    Ils eurent celles de Girbal, de Foureau, du capitaine Heurtaux, puis de personnes inférieures, Langlois, Beljambe, leurs fermiers, jusqu'aux servantes des voisins ; – et chaque fois, ils recommençaient leurs explications, montraient la place où serait le bahut, affectaient de la modestie, réclamaient de l'indulgence pour l'encombrement.
    Pécuchet, ces jours-là, portait le bonnet de zouave qu'il avait autrefois à Paris, l'estimant plus en rapport avec le milieu artistique. A un certain moment, il se coiffait du casque, et le penchait sur la nuque, afin de dégager son visage. Bouvard n'oubliait pas la manoeuvre de la hallebarde ; enfin, d'un coup d'oeil ils se demandaient si le visiteur méritait que l'on fît "le moine du moyen âge".
    Quelle émotion quand s'arrêta devant leur grille, la voiture de M. de Faverges ! Il n'avait qu'un mot à dire. Voici la chose.
    Hurel, son homme d'affaires, lui avait appris que cherchant partout des documents ils avaient acheté de vieux papiers à la ferme de la Aubrye.
    Rien de plus vrai.
    N'y avaient-ils pas découvert, des lettres du baron de Gonneval, ancien aide de camp du duc d'Angoulême, et qui avait séjourné à la Aubrye ? On désirait cette correspondance, pour des intérêts de famille.
    Elle n'était pas chez eux. Mais ils détenaient une chose qui l'intéressait s'il daignait les suivre, jusqu'à leur bibliothèque.
    Jamais pareilles bottes vernies n'avaient craqué dans le corridor. Elles se heurtèrent contre le sarcophage. Il faillit même écraser plusieurs tuiles, tourna le fauteuil, descendit deux marches – et parvenus dans la seconde chambre, ils lui firent voir sous le baldaquin, devant le saint Pierre, le pot à beurre, exécuté à Noron.
    Bouvard et Pécuchet avaient cru que la date, quelquefois, pouvait servir.
    Le gentilhomme par politesse inspecta leur musée. – Il répétait : "Charmant, très bien ! " tout en se donnant sur la bouche de petits coups avec le pommeau de sa badine, – pour sa part, il les remerciait d'avoir sauvé ces débris du moyen âge, époque de foi religieuse et de dévouements chevaleresques. il aimait le progrès, – et se fût livré, comme eux, à ces études intéressantes. – Mais la Politique, le conseil général, l'Agriculture, un véritable tourbillon l'en détournait !

    – "Après vous, toutefois, on n'aurait que des glanes ; car bientôt, vous aurez pris toutes les curiosités du département."

    – "Sans amour-propre, nous le pensons" dit Pécuchet.

    Cependant, on pouvait en découvrir encore à Chavignolles, par exemple, il y avait contre le mur du cimetière dans la ruelle, un bénitier, enfoui sous les herbes, depuis un temps immémorial.
    Ils furent heureux du renseignement, puis échangèrent un regard signifiant "est-ce la peine ? " ; mais déjà le Comte ouvrait la porte.
    Mélie, qui se trouvait derrière, s'enfuit brusquement.
    Comme il passait dans la cour, il remarqua Gorju, en train de fumer sa pipe, les bras croisés.

    – "Vous employez ce garçon ! Hum ! un jour d'émeute je ne m'y fierais pas."

    Et M. de Faverges remonta dans son tilbury.
    Pourquoi leur bonne semblait-elle en avoir peur ?
    Ils la questionnèrent ; et elle conta qu'elle avait servi dans sa ferme. C'était cette petite fille qui versait à boire aux moissonneuses quand ils étaient venus. Deux ans plus tard, on l'avait prise comme aide, au château et renvoyée "par suite de faux rapports".
    Pour Gorju, que lui reprocher ? Il était fort habile, et leur marquait infiniment de considération.
    Le lendemain, dès l'aube, ils se rendirent au cimetière.
    Bouvard, avec sa canne, tâta à la place indiquée. Un corps dur sonna. Ils arrachèrent quelques orties, et découvrirent une cuvette en grès, un font baptismal où des plantes poussaient.
    On n'a pas coutume cependant d'enfouir les fonts baptismaux hors des églises.
    Pécuchet en fit un dessin, Bouvard la description ; et ils envoyèrent le tout à Larsonneur.
    Sa réponse fut immédiate.

– "Victoire, mes chers confrères ! Incontestablement, c'est une cuve druidique."

    Toutefois qu'ils y prissent garde ! La hache était douteuse, et autant pour lui que pour eux-mêmes il leur indiquait une série d'ouvrages à consulter.
    Larsonneur confessait en post-scriptum, son envie de connaître cette cuve – ce qui aurait lieu, à quelque jour, quand il ferait le voyage de la Bretagne.
    Alors Bouvard et Pécuchet se plongèrent dans l'archéologie celtique.
    D'après cette science, les anciens Gaulois, nos aïeux, adoraient Kirk et Kron, Taranis, Ésus, Nétalemnia, le Ciel et la Terre, le Vent, les Eaux, – et, par-dessus tout, le grand Teutatès, qui est le Saturne des Païens. – Car Saturne, quand il régnait en Phénicie épousa une nymphe nommée Anobret, dont il eut un enfant appelé Jeüd, – et Anobret a les traits de Sara, Jeüd fut sacrifié (ou près de l'être) comme Isaac ; – donc Saturne est Abraham, d'où il faut conclure que la religion des Gaulois avait les mêmes principes que celle des Juifs.

 

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Chapitre V

    "Ils lurent d'abord Walter Scott.
    Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau.
    Les hommes du passé qui n'étaient pour eux que des fantômes ou des noms devinrent des êtres vivants, rois, princes, sorciers, valets, garde-chasses, moines, bohémiens, marchands et soldats, qui délibèrent, combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent, chantent et prient, dans la salle d'armes des châteaux, sur le banc noir des auberges, par les rues tortueuses des villes, sous l'auvent des échoppes, dans le cloître des monastères. Des paysages artistement composés, entourent les scènes comme un décor de théâtre. On suit des yeux un cavalier qui galope le long des grèves. On aspire au milieu des genêts la fraîcheur du vent, la lune éclaire des lacs où glisse un bateau, le soleil fait reluire les cuirasses, la pluie tombe sur les huttes de feuillage. Sans connaître les modèles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes, et l'illusion était complète. L'hiver s'y passa.
    Leur déjeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux bouts de la cheminée ; et en face l'un de l'autre, avec un livre à la main, ils lisaient silencieusement. Quand le jour baissait, ils allaient se promener sur la grande route, dînaient en hâte, et continuaient leur lecture dans la nuit. Pour se garantir de la lampe Bouvard avait des conserves bleues, Pécuchet portait la visière de sa casquette inclinée sur le front.
    Germaine n'était pas partie, et Gorju, de temps à autre, venait fouir au jardin, car ils avaient cédé par indifférence, oubli des choses matérielles.
    Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manière d'une lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme des boeufs, gais comme des pinsons, entrent et partent brusquement, sautent des toits sur le pavé, reçoivent d'affreuses blessures dont ils guérissent, sont crus morts et reparaissent. Il y a des trappes sous les planchers, des antidotes, des déguisements et tout se mêle, court et se débrouille, sans une minute pour la réflexion. L'amour conserve de la décence, le fanatisme est gai, les massacres font sourire.
    Rendus difficiles par ces deux maîtres, ils ne purent tolérer le fatras de Bélisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy ni d'Arlincourt.
    La couleur de Frédéric Soulié (comme celle du bibliophile Jacob) leur parut insuffisante, et M. Villemain les scandalisa en montrant, page 85 de son Lascaris, une Espagnole qui fume une pipe, "une longue pipe arabe", au milieu du XVe siècle.
    Pécuchet consultait la Biographie universelle et il entreprit de réviser Dumas au point de vue de la science.
    L'auteur, dans les Deux Diane, se trompe de dates. Le mariage du Dauphin François eut lieu le 15 octobre 1548, et non le 20 mars 1549. Comment sait-il (voir le Page du Duc de Savoie) que Catherine de Médicis, après la mort de son époux, voulait recommencer la guerre ? Il est peu probable qu'on ait couronné le duc d'Anjou, la nuit, dans une église, épisode qui agrémente la Dame de Montsoreau. La Reine Margot, principalement, fourmille d'erreurs. Le duc de Nevers n'était pas absent. Il opina au conseil avant la Saint-Barthélémy. Et Henri de Navarre ne suivit pas la procession quatre jours après. Et Henri III ne revint pas de Pologne aussi vite. D'ailleurs, combien de rengaînes ! Le miracle de l'aubépine, le balcon de Charles IX, les gants empoisonnés de Jeanne d'Albret ;
- Pécuchet n'eut plus confiance en Dumas. 
    Il perdit même tout respect pour Walter Scott, à cause des bévues de son Quentin Durward. Le meurtre de l'évêque de Liège est avancé de quinze ans. La femme de Robert de Lamarck était Jeanne d'Arschel et non Hameline de Croy. Loin d'être tué par un soldat, il fut mis à mort par Maximilien, et la figure du Téméraire, quand on trouva son cadavre, n'exprimait aucune menace, puisque les loups l'avaient à demi dévorée.
    Bouvard n'en continua pas moins Walter Scott, mais finit par s'ennuyer de la répétition des mêmes effets. L'héroïne, ordinairement, vit à la campagne avec son père, et l'amoureux, un enfant volé, est rétabli dans ses droits et triomphe de ses rivaux. Il y a toujours un mendiant philosophe, un châtelain bourru, des jeunes filles pures, des valets facétieux et d'interminables dialogues, une pruderie bête, manque complet de profondeur.
    En haine du bric-à-brac, Bouvard prit George Sand.
    Il s'enthousiasma pour les belles adultères et les nobles amants, aurait voulu être Jacques, Simon, Bénédict, Lélio, et habiter Venise ! Il poussait des soupirs, ne savait pas ce qu'il avait, se trouvait lui- même changé.
    Pécuchet, travaillant la littérature historique, étudiait les pièces de théâtre. Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre Charlemagne, plusieurs Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d'Arc, et bien des marquises de Pompadour, et des conspirations de Cellamare .
    Presque toutes lui parurent encore plus bêtes que les romans. Car il existe pour le théâtre une histoire convenue, que rien ne peut détruire. Louis XI ne manquera pas de s'agenouiller devant les figurines de son chapeau ; Henri IV sera constamment jovial, Marie Stuart pleureuse, Richelieu cruel ; enfin, tous les caractères se montrent d'un seul bloc, par amour des idées simples et respect de l'ignorance, si bien que le dramaturge, loin d'élever abaisse ; au lieu d'instruire abrutit.[...]"

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