Numéro 11 - Octobre 2005
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Linguistique
Vocabulaire utile de codicologie
par Elisabeth Féghali
Nicolas de Gonesse translateur
par Elisabeth Féghali
Valère Maxime translaté par Nicolas de Gonesse
par Elisabeth Féghali
Critique de Roman historique
Moyen Age aux Editions 10-18
par François-Xavier Féghali
Cinéma
Kingdom of Heaven de Ridley Scott
par Shimrod
Hauts Personnages
Saint Abbon
par François-Xavier Féghali
Linguistique
Férir
par Elisabeth Féghali
Devise
par Elisabeth Féghali
Champs sémantiques
La Folie au Moyen Age
par Elisabeth Féghali
Cuisine médiévale
Oyes a la trayson
par François-Xavier Féghali
Cuisson du riz
par François-Xavier Féghali
Nicolas de Gonesse translateur

 

 

Nicolas de Gonesse translateur
des deux derniers livres
des Facta et dicta memorabilia de Valère Maxime

 

La première traduction de Factorum et Dictorum Memorabilium Libri Noven de Valère Maxime fut commencée par Simon de Hesdin en 1375 pour le compte du roi Charles V. Ce docteur en théologie et commandeur de la maison des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem le traduira jusqu'au chapitre quatre du septième livre avant de s'interrompre au plus tard en 1383, année de sa mort. Nicolas de Gonesse, maître ès arts et en théologie, prend sa suite et achève la traduction en 1401 pour le duc Jean de Berry.

 

Nicolas de Gonesse


Co-auteur de la première traduction française de Valère Maxime et premier traducteur en langue vulgaire de Plutarque, Nicolas de Gonesse appartient au XVè siècle et à tout ce qui en fait son originalité.

Né, semble-t-il, en 1364 dans le diocèse de Laon, Nicolas de Gonesse fait de études de théologie à Paris tout en exerçant la régence à la Faculté des arts avant de d'être bachelier en théologie en 1396.

Ne disposant ni de sa date de naissance, ni de son lieu d'origine, seuls son cursus universitaire et ses traductions qui en découlent, offrent quelques points de repères, mais comme le mentionne H. Millet :

" Une étude sur les chanoines de Laon de 1272 à 1412 m'a en effet permis
de rencontrer ce personnage à plusieurs reprises et dans deux sortes de documents :
un registre des délibération du chapitre couvrant
les années 1407 à 1412 et les suppliques adressées au pape
".

 

Et c'est ainsi que ces suppliques permettent avec exactitude à H. Millet de fixer ses date et lieu de naissance en 1364 dans le diocèse de Laon.

 C'est aux environs de 1400, alors qu'il préparait sa licence que Nicolas de Gonesse entreprit d'achever la traduction des deux derniers livres des Facta et dicta memorabilia de Valère Maxime à la demande du duc de Berry. 
Docteur en 1403, il entre peu de temps après au chapitre de Laon et se retrouve à Gênes, avant 1408, comme confesseur du maréchal Boucicaut alors gouverneur de la ville (1366-1421) pour le compte du roi de France. Il revient en France en 1410 et finit par s'établir à Laon tout en restant en contact avec des universitaires parisiens. Après 1413, sa carrière demeure un mystère, on perd sa trace, les documents trouvés à Laon ne fournissent plus de renseignements ; on sait encore qu'il participa au concile de Constance (1414-1418). Mais dès lors rien ne permet plus de situer son oeuvre dans le cours de sa vie.


 Commencée au début de l'année 1400, Nicolas de Gonesse achève la traduction de Valère Maxime le 28 septembre 1401. Il traduit les deux derniers Livres, le premier traducteur Simon de Hesdin s'étant interrompu au chapitre quatre du septième Livre vers 1383. Il reprend le même méthode de traduction que celle de son prédécesseur, accompagnée de gloses mais qu'il enrichit pourtant d'un commentaire très épais.

 

Valerius Maximus

 

L'auteur latin du Ier siècle de notre ère, quelque peu délaissé de nos jours, connut tout au long du Moyen Age une fortune littéraire considérable. On trouvait déjà au IVè et au Vè siècles deux abrégés du Factorum et Dictorum Memorabilium Libri Noven. La traduction manuscrite compte, par ailleurs, une soixantaine de manuscrits : production tout à fait comparable à ce que l'on sait de la diffusion du Tite Live français. Parmi ces nombreux exemplaires, deux originaux peuvent être dégagés :

  • le B.N. Fr. 9749 qui est la copie offerte à Charles V
  • le B.N. Fr. 282, copie offerte au duc de Berry dont le nom apparaît d'ailleurs nettement dans le colophon du ms.

Ce dernier ms. contient la traduction complète de l'ouvrage de Valère Maxime effectuée par les deux traducteurs distincts.

La considérable diffusion du texte de Valère Maxime, qu'elle soit en latin ou en langue vulgaire, en fait jusqu'au XIVè siècle l'un des auteurs les plus lus au Moyen Age, à tel point qu'il était devenu un outil indispensable dans l'enseignement de la rhétorique et de la morale. Factorum et Dictorum Memorabilium Libri Noven se présente comme une compilation de faits historiques et anecdotiques empruntés à l'Histoire grecque et à l'Histoire romaine. Ce choix délibéré, l'auteur l'expose dans sa préface dédiée à l'Empereur Tibère :

"Comme les actions et les paroles mémorables des Romains et des nations étrangères sont trop dispersées
dans les autres ouvrages pour qu'on puisse s'en instruire en peu de temps,
j'ai résolu d'en faire, selon un plan méthodique, un choix extrait des historiens célèbres,
pour épargner la peine d'une longue recherche aux lecteurs qui désirent puiser des enseignements dans l'histo
ire."

 

Le recueil, constitué de neuf livres classés selon un point de vue moral, est précieux même si l'auteur poursuit en disant qu'il n'a "d'ailleurs pas voulu tout embrasser". Il contient, sous forme d'exempla, une multitude de renseignements puisés notamment chez Cicéron et chez Tite Live.

Le livre I traite de religion, de présages et de prophéties ; le livre II de coutumes sociales ; les livres III à VI des valeurs morales : fermeté, modération et humanité ; les livres VII et VIII regroupent différents articles tels que la chance, la stratégie militaire, les procès célèbres et l'éloquence.
Quant au livre IX, dont le second chapitre De crudelitate est tiré, Valère Maxime énumère des vitia, comme le goût du luxe, la colère ou bien encore la perfidie.

Au XIVè siècle, le texte latin sera rendu compréhensible aux illiterati, (terme employé par P. Rycher dans son Education et culture dans l'Occident barbare), à l'aide de traductions offertes dans les différentes langues vulgaires : en langue toscane tout d'abord puis en castillan, en catalan, en français bien sûr mais également en allemand. A Paris, Jean le Bon avait inauguré une "politique" de traduction qui permettait à ceux qui n'étaient pas capables de lire facilement des oeuvres antiques d'accéder à cette connaissance, laquelle sera poursuivie par Charles V. A sa mort, en 1380, son exemple ne sera pas entièrement perdu car le duc Jean de Berry s'intéressant aux livres commandera plusieurs traductions (on lui doit certainement l'achèvement de celle de Valère Maxime).

 

Scribes et copies

Avant d'étudier ce qu'est la traduction au Moyen Age, il faut préciser que chaque manuscrit, à la différence du livre imprimé, est unique. En effet, si plusieurs copies d'une même oeuvre sont exécutées, chaque manuscrit diffère singulièrement de l'autre et cela pour diverses raisons.
Le copiste peut commettre des erreurs dues à des oublis ou à des confusions de lettres (la fatigue et le manque d'éclairage n'y sont pas non plus étrangers).On en trouve des exemples aux lignes 410 et 449, où l'on trouve respectivement :

uns uns
mencion mencion
ou ou

Ces itérations sont donc comme nous l'avons souligné plus haut des erreurs d'inattention, mais elles peuvent également servir au copiste de remplissage de lignes, afin d'homogénéiser les colonnes.

Par contre, à la ligne 326, dans la phrase :

Contre euls excersa Muniatus terribles ou aultes

ou aultes n'est pas s'en rappeler le mot cruaultés (mot qui, nous le verrons prochainement dans le relevé lexical, apparaît pas moins de 80 fois du folio [359a] au folio [372b] !). En outre, la notion de propriété d'un texte n'existant pas à cette époque, le copiste pouvait tout aussi bien le corriger ou l'améliorer à se guise si celui-ci lui semblait incompréhensible. Giuseppe Di Stefano note à ce propos que le copiste du ms. Fr. 282 qui nous intéresse était particulièrement négligent.
Le respect scrupuleux du texte d'un auteur n'était donc au Moyen Age pas encore admis. Si l'on regarde le travail de Nicolas de Gonesse de plus près, on s'aperçoit immédiatement que le texte antique a été soumis a un étrange traitement. On ne peut pas encore parler de traduction comme on l'entend de nos jours, ce qu'explique J. Monfrin :

 

"Il semble bien que l'on ait rarement eu, avant la fin du moyen Age, le souci historique et philologique
de laisser ou de retrouver l'oeuvre d'un auteur sous la forme exacte que celui-ci avait voulu donner.
Suivant une idée généralement répandue, tout écrit destiné à instruire est perfectible
et du moment qu'on le transcrit et qu'on le traduit, on ne voit aucune raison pour ne pas le modifier au goût du jour
ou l'améliorer en le complétant à l'aide de renseignements puisés à d'autres sources
."

 

Le traducteur au Moyen Age


Nicolas de Gonesse reprend la même méthode que celle utilisée par Simon de Hesdin, à savoir qu'il enrichit le texte initial de gloses, de commentaires et d'allusions (voire de citations) aux auteurs de l'Antiquité, aux Saintes Ecritures (ou aux Pères de l'Eglise) et parfois même à des écrivains qui lui sont contemporains.
Les rois, à qui étaient destinés ces traductions, cherchaient des instructions et des exemples. L'histoire politique de Rome pouvait donc inspirer aux souverains modernes des principes de gouvernement : le récit des cruautés des romains et des étrangers ainsi détaillée par N. de Gonesse se veut donc un outil plus complet et mieux adapté à la culture de ceux qui ne pouvaient lire couramment les grandes sommes antiques.
Car ici, les faits rapportés appartiennent à l'Histoire de rome des origines jusqu'à l'époque de Tibère, mais chaque rubrique présente des exemples "romains" et "étrangers" comme l'explique Simon de Hesdin dans sa préface du ms. B.N. Fr. 282 au feuillet [1c] :

"Item, est assavoir que, aussy que Valerius met premierement
les examples des Rommains et puis met les examples des autres
gens que il appelle externa, c'est a dire estranges
...".


La démarche du traducteur au Moyen Age est donc loin de répondre aux critères modernes de la taduction. Il s'agit de "translater", ce qui autorise une interprétation. Simon de Hesdin justifie ansi son entreprise et sa manière de traduire dans son prologue au folio [1c] du ms. Fr. 282 :

 

"Item, il est assavoir que mon entencion n'est ne fust oncques de translater cest livre de mot en mot,
car se seroit aussy comme impossible de le translater en telle maniere,
et que sentence y feust trouvee entendable ne delitable, au moins en la plus grant partie ;
et les causes si sont la briefve et estrange maniere de parler, la difficulté du latin et le merveilleux stile du livre
."


 

Le translateur procède d'abord à un important effort de conversion, il faut que la pensée qui a été déjà formulée dans une langue, ici le latin, puisse être véhiculée en langue vulgaire de façon à ne pas dénaturer le texte original et le rendre accessible à un public qui ne maîtrise plus la langue de départ. Ce qui a le plus frappé les anciens, comme le souligne Simon de Hesdin, c'est la briéveté (concision) latine. Laurent de Premierfait dit dans sa préface au De senectute de Sénèque que :

 

"[...] Ce qui me semble trop brief ou trop obscur,
je le alongiray en exposant par mots et par sentence
."


 

R. Dragonetti, "Propos sur la traduction" dans Hommage à Jean Dufournet, rappelle que :

 

"Les scribes du Moyen Age concevaient le travail de l'écriture comme une activité transférentielle
qu'ils appelaient non pas "traduction" mais "translation",
ce qui signifiait en règle générale non pas traduire au sens moderne du mot,
mais adapter, réécrire le modèle selon une libre invention tropologique
(...)"


 

La volonté de chacun est donc de rendre un exposé clair et la technique de traduction de se faire non pas de mot en mot mais, comme le précise Simon de Hesdin plus loin dans son prologue :

 

" [...] de sentence a sentence, et de faire de fort latin, cler et entendable rommant,
si que chascun le puist entendre, et, ou la sentence sera obscure pour l'ignorance de l'ystoire
ou pour autre quelconques cause, de la desclairier a mon pouvoir
."


 

La concision du latin ne permet donc pas une traduction littérale mais justifie au contraire la recherches des équivalences et de ce fait la liberté par rapport au modèle. Il serait donc un peu réducteur de considérer Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse comme de simples traducteurs de Valère Maxime. Il ne sont pas uniquement cela et la translation (mot employé dans l'incipit du ms.) résume ce travail tout à fait particulier et parfaitement complet.

Le texte français est enrichi de gloses, de commentaires, d'explications, de définitions et d'additions (cette dernière constituant à elle seule une partie bien distincte dans l'oeuvre est tout à fait caractéristique et comme le précise Giuseppe Di Stefano, nettement plus importante chez Nicolas de Gonesse).
Les gloses précèdent et introduisent la translation proprement dite. Elles visent à expliquer dans un premier temps la translation qui va suivre au risque de répéter deux fois la même chose et parfois même d'expliquer une chose que la translation contredira, car il n'est pas rare que Nicolas de Gonesse explique correctement et translate de travers, et vice et versa.
L'auteur de la translation donne souvent au texte l'aspect d'un dictionnaire encyclopédique dans la mesure où il tient absolument à rendre sa traduction accessible à son public. On trouve ainsi à la ligne 141 la définition du mot urne :

 

"[...] en un certain vaissel c'on appelloit urne".


 

Le traducteur procède par analogies puisque le mot vaissel appartient déjà à un contexte historique spécifique.

A la ligne 102, l'explication du mot proscrips est donnée de la façon suivante :

 

"[...] selonc ce que dist Grecisius, sont ceux des quels les richesses sont confisquees."


 

Le bon traducteur, comme le souligne Giuseppe Di Stefano, est celui qui travaille par transposition, c'est-à-dire qu'il connaît suffisamment les réalités des deux mondes évoqués (ici la culture latine et la civilisation française médiévale) et peut ainsi établir des équivalences précises. Il le fait le plus souvent par l'emploi de la tournure "il estoit lors de coustume" :

"[...] il estoit lors de coustume que l'en ardoit les corps des mors
et les cendres on reservoit en un certain vaissel
."
(l.141)

"c'estoit lors de coustume que aus sepulcres de ceulz qui avient esté tués,
ou sacrefioit aucune personne qui avoit esté cause ou occasion de la mort du deffunt
."
(l. 172-173)



Le recours à la définition rend compte de l'érudition de l'auteur, de sa propre expérience livresque sans oublier, comme dit plus haut, une équivalence précise qui est soulignée avec l'emploi du mot tournois :

 

"Gimpnaise estoit la place et le lieu ouquel il faisoit les exercices corporels
comme de liuter, de jeter la pierre, de faire tournois et choses semblables
."
(l. 558-559)


Soucieux d'exactitude, il n'hésite pas à comparer ses sources ni même à en souligner les discordances :

 

"Trace qui est en la lettre nous puets .II. choses signifier :
premierement il segnifie une région assés prochainne a Grece
en laquelle est maintenant Constantinoble qui jadis fu appellee Bisance,
mais je n'ay nulle part trouvé que la gent de cest region soit plus cruele que les autres
et pourtant dist un expositeur que Trace ou texte de Valere
signifie une region de Inde la Majeure en laquelle les filz ont a coustune
de saler les entrailles de leurs peres et de leurs meres et aprés les mengier,
si comme tesmoigne monseigneur saint Jherome en son livre Des Nobles Hommes,
et pourtant monseigneur saint Thomas l'appostre aians horreur de la cruaulté de ceste gent
".
(l. 513 et sv.)


 

Le travail par transposition s'observe encore par l'emploi de l'élément métalinguistique "que nous appelons" qui réduit le plus possible la distance entre les signifiés :


"Theutones que nous appelons Alemens, lesquels il vainquist
et sourmonta au piès des Alpes que nous appellons aujourdui les mons de Mongieu
."
(l. 212)

"[...] c'est assavoir les habitants de l'isle que nous appellons maintenant Engleterre [...]"
(l. 1273)

 

Elément qui remplit, comme l'indique Giuseppe Di Stefano dans son Essais sur le Moyen français :

 

"la fonction essentielle, de trait d'union entre les deux mondes évoqués dans le texte français."


 


La culture de Nicolas de Gonesse, on le voit, est très étendue. Au chapitre deux du livre IX, il est fréquent de trouver des références à des oeuvres précises d'auteurs classiques comme :

De Politiques d'Aristote,
La Cité de Dieu de saint Augustin,
L'Abreviacion Titus Livius d'Anneus Florus,
l'Istoire de Jugurte parfois intitulée Jugurtin de Saluste,
Les Hystoires d'Orose et d'Eutrope,
les livre des Cesariens de Suetone,
Des Benefices de Sénèque,
De l'Ormeste du monde d'Orose,
L'Abbreviacion Trogus Pompeius de Justin,
De la Cosmographie de Pomponius Mela,
le livre des Heroydes, c'est-à-dire Des nobles femmes d'Ovide.

Il fait également allusion à :

  • Grecisius (Grecisme) qu'il évoque pour donner la définition du mot proscription,
  • Helinans, qu'il ne cite qu'une fois :



"Toutevoyes Helinans dist soy avoir trouvé en uns experimins que Metridates
pour la paour qu'il avoit de estre intoxiqués tous les jours,
a jun prenoit .xx. fueilles de rue
avec .II. nois et .II. fiques et melloit un peu de sel avesques,
et ceci le preserva que le venin qu'il prist ne le peust faire mourir".

 

  • Lucain dans "si comme tesmoingne Lucan en son premier livre..."
  • Sans doute Théodoret de Cyr, théologien grec du Vè siècle, quand il cite :

"Ceste cruaulté est touchiee en Theodolet ou l'aucteur dist ainsy :
"Ypolitus seva perit accusante noverca. Distrattus vigis Phocas agigantibus undis",
c'est a dire que Ypolitus perit par l'accusation de sa crueuse marrastre,
il destrais en charrete par les balainnes esmouvans les yaues
".

  • Eusebe
  • Methodius

Ne se limitant pas aux auteurs antiques, on trouvera, comme je l'ai dit plus haut, des références aux Saintes Ecritures :

  • Le livre de Ester
  • Saint Jherome en son livre des Nobles Hommes
  • L'Euvangile de Saint Matieu

puis celles d'oeuvres plus récentes comme La Cité de Dieu de Saint Augustin, le livre de Consolacion de Boece, le ruine des Nobles Hommes et Des Nobles Femmes de Boccace. Ses recherches le conduisent à faire une allusion toute particulière à Guillaume de Nangis avec :

"Mais j'ay trouvé en une autre cronique que compila fere Guillaume de Maugis, moyne de Saint Denis en France."

 Guillaume de nangis (il se donne le surnom de Nangacio) fut moine à l'abbaye de Saint Denis dans la seconde moitié du XIIIè siècle. Il a exercé la fonction d'archiviste et a eu également une activité historiographique particulièrement importante. L'oeuvre à laquelle Nicolas de Gonesse fait ici référence, est sans doute sa chronique universelle ou Chronicon qui couvre l'Histoire du monde depuis la Création jusqu'en 1300.


 

Les mots AUCTEURS et TRANSLATEURS : signification et occurences


Pour la partie qui est l'objet de cette étude, c'est-à-dire la transcription des feuillets [359a] à [372b], et qui recouvre le chapitre deux du neuvième Livre intitulé De crudelitate, le mot "Translateur" est employé 73 fois tandis que le mot "Aucteur" n'apparaît que 53 fois.

Ces deux mots, écrit en capitales dorées dans le manuscrit, introduisent des paragraphes bien distincts.
Le translateur reprend le plus souvent les premiers des paragraphes du texte latin, mais également des débuts de phrases du texte dont il fait des paragraphes.
Par le terme TRANSLATEUR, Nicolas de Gonesse indique qu'il intervient en commentant et glosant le texte de Valère Maxime. On peut évoquer le passage du folio [360d] qui reprend "trois moult grandes victoires" dans lequel Nicolas de Gonesse semble reprendre très fidèlement le paragraphe XXXVIII intitulé Guerre contre les Cimbres, les Teutons et les Tigurins de L'Epitomé de Florus, tome I, pp. 86 à 90, dans la collections Les Belles Lettres, Paris, 1967.
Ce travail derecherche est assez pointilleux et il vise à illustrer au mieux la lettre de valère Maxime à l'aide d'exemples très précis
Par le terme AUCTEUR, il "translate" le texte antique.
La partie ADDICIONS se distingue, quant à elle, nettement et apparaît à la fin de chaque chapitre comme une extension au texte de Valère Maxime et plus précisément comme "la touche personnelle" du translateur :

"... aussy je pense a mettre en la fin de aucuns des chappitres a
la fois aucuns examples par maniere de addicion, lesquelles ne
sont pas en ce livre, car, aussy que Valerius dit en son proheme,
il n'ot mie voulenté de tout comprendre, et aussy ne puet un
homme bonnement avoir la memoire de tout
."
(ms. B.N. Fr. 282, folio [1c])

 Une traduction fidèle est donc difficile et le translateur carint sans doute de ne pas être à la hauteur du merveilleux stile. Ainsi aura-t-il recours à l'itération afin de palier au manque de correspondant français au vocable latin. Cette accumulation de termes, on la retrouve aussi bien dans l'une que dans l'autre partie. Les propositions dichotomiques du type : "tuer et mettre a mort", "occis et mis a mort" semblent nécessaires à Nicolas de Gonesse pour mettre en relief la cruauté notoire des personnages décrits. La dénomination double "descirés et derompus" est l'équivalent au seul terme latin "lacerata".
C'est grâce aux traductions que le vocabulaire français va s'enrichir de mots nouveaux que l'ont nomme communément latinismes et hellénismes. Sur ce modèle, Pierre Besuire a sans doute forgé les mots : chose publique, confedere ou encore remedier. Il semblerait que les mots conitative et conitacion (hapax, n'apparaissant qu'aux lignes 7763 et 765) soient calqués sur conitor, "faire des efforts ensemble" et tirés de la traduction latine de la Politique d'Aristote. On trouverait ainsi d'autres exemples, comme des adjectifs et des substantifs suffixés du type cheveleureux ou pueple bataillieres...

 

 

          Le travail du translateur est donc, comme on l'entend au XIVè siècle, à une époque où les esprits sont imprégnés d'humanisme, enrichit de commentaires, de gloses, et d'addicions qui vont facoriser la connaissance du passé et la diffusion d'oeuvres antiques, ce que souligne Gaston Paris :

"Ces traductions pour la plupart aussi lourdes que peu fidèles
n'en préparaient pas moins dans les esprits la grande révolution
qui, en les ramenant vers la culture antique et en leur
fournissant dans le monde gréco-romain un terme de
comparaison avec le monde chrétien, devait peu à peu
transformer celui-ci et créer l'europe moderne
."
(cité par J. Rychner dans La traduction de Tite Live par Pierre Bersuire)

 

ce que font amplement Nicolas de Gonesse et Simon de Hesdin par une série de commentaires, de concordances, de citations, de définitions et d'addicions à la partie originale dans lesquels se dégagent nettement leur propre culture et leur érudition. Une connaissance très étendue et très variée chez Nicolas de Gonasse et qui saute aux yeux.
En effet, lorsque l'on examine le manuscrit B.N. Fr. 282 conservé à la Bibliothèque Nationale, rue de Richelieu à Paris (il l'était à l'époque de l'exercice en 1997), on s'aperçoit que les deux chapitres traduits par Nicolas de Gonesse représentent le tiers du manuscrit, les deux tiers étant réservés à la "traduction" effectuée par Simon de Hesdin, des sept premiers chapitres.

On aura donc compris qu'il n'existe pas encore à cette époque de traduction au sens moderne où nous l'entendons, car le public ne maîtrise plus la langue et n'a plus les connaissances suffisantes pour appréhender le texte ancien. Les grands seigneurs les lisaient ou se les faisaient lire et les diverses copies ont eu le grand mérite de familiariser les lecteurs avec des noms et des faits même si ces derniers étaient le plus souvent présentés de façon anecdotiques voire fantaisiste.

Cette présence de l'Antiquité a été une préparation nécessaire pour que le public puisse aborder, comme l'entendait l'humanisme au XVIè siècle, des oeuvres plus difficiles.

Elisabeth Féghali

 

 

BIBLIOGRAPHIE


CORPUS
B.N. Fr. 282 (Folios [259 a]  à [372 b] )
Traduction effectuée par Nicolas de GONESSE de Valère MAXIME.
MAXIME Valère. - Paroles et Actions Mémorables. - t. 1, 2 et 3, L. I à IX. -
MAXIME Valère. - Faits et Dits Mémorables. - t.1, L. I à III. - Paris, Les Belles Lettres, coll. Universités de France. - 1995.

DICTIONNAIRES
GODEFROY  (F.). - Lexique de l'ancien français. - Paris, Champion. - 1994.
GREIMAS  (A.J.). - Dictionnaire de l'ancien français, le Moyen Age. - Paris, Larousse. - 1979, nouvelle présentation 1995.
GREIMAS  (A.J.) et KEANE (T.M.). - Dictionnaire du moyen français, la Renaissance. - Paris, Larousse. - 1992.

SUR LA CIVILISATION  ET LA LITTERATURE ROMAINES
GRIMAL  (P.). - La civilisation romaine. - Paris, Arthaud / Les Grandes Civilisations. - 1984. - 383 p.
HOWATSON  (M.C.). - Dictionnaire de L'Antiquité, mythologie, littérature, civilisation. - Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins. - 1993. - 1066 p.


SUR LE MOYEN AGE
GALLY  (M.) et MARCHELLO-NIZIA (Ch.). - Littérature de L'Europe médiévale. - Paris, Magnard. - 1985. - 598  p.
HASENOHR  (G.)  et  ZINK  (M.). - Dictionnaire des lettres françaises : le Moyen Age. - Paris, Fayard / La Pochothèque. - 1964, nouvelle édition 1992.

ETUDES SUR LES TRADUCTEURS
BURIDANT  (Cl.). - "Jean de MEUN et Jean de Vignay, traducteurs", in Etudes de langue et de littérature françaises offertes à André LANLY. - Publication Nancy III. -1980, p. 51-56.
DI STEFANO (G.). - "Ricerche su Nicolas de Gonesse traduttore di Valerio Massimo", in Studi Francesi, tome 26, 1965, p. 201-221.
DI STEFANO (G.). - "Tendenze culturali del primo Umanesimo francese", in Studi Francesi, tome 27, 1965, p. 401-422.
DI STEFANO (G.). - Essais sur le moyen français, Padova, 1977, p. 25-67 (Ydioma Tripharium, 4).
DI STEFANO  (G.). - "Nicolas de Gonesse et la culture italienne", in CAIEF. - t. 23, 1971, p. 27-44.
DI STEFANO  (G.). - "La découverte de Plutarque en France", in Romania. - t. 86, 1965, p. 463-468.
MATHEY-MAILLE  (L.). - "Traduction et création", Ecriture et modes de pensée au Moyen Age, VIIIè - XVè s. - Paris, Presses de L'Ecole Normale Supèrieure. - 1993. - p.
MILLET  (H.). - "Nouveaux documents sur Nicolas de GONESSE, traducteur de Valère MAXIME", in Romania. - t. 102, 1981, p. 110-114.
LUSIGNAN  (S.). - Colloque international du CNRS. - "La topique de la Translatio Studii et les traductions françaises de textes savants au XIVè siècle", Traduction et traducteurs au Moyen Age. - Paris, Editions du CNRS. - 1989. - p. 303 à 307.
MARCHELLO-NIZIA  (Ch.). - Histoire de la langue française aux XIVè et XVè siècles. - Paris, Dunod. - 1992. - 378 p.
MONFRIN  (J.). - "Humanisme et traductions au Moyen Age", L'Humanisme médiéval dans les littératures romanes du XIIè au XIVè siècle. - Paris, Klincksieck. - 1964. - p. 217-246.
MONFRIN  (J.). - "Les traducteurs et leur public en France au Moyen Age", L'Humanisme médiéval dans les littératures du XIIè  au XIVè siècle. - Paris, Klincksieck. - 1964. - p. 247-264.

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