Numéro 12 - Février 2006
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Croyances & superstitions
Le Cycle des douze jours
par Elisabeth Féghali
Littérature comparée
Etude comparée des oeuvres de J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis - Partie I
par Shimrod
Etude comparée des oeuvres de J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis - Partie II
par Shimrod
Etats latins d'Orient
La Prise d'Antioche 1/3
par Maxime GOEPP
par Benjamin Saintamon
Linguistique
Introduction à la lexicométrie
par Christian Féghali
Droit médiéval
La lettre de rémission
par Jean-Pierre PHELOUZAT
La terre, la société et le droit
par Jean-Pierre PHELOUZAT
Economie
L'or blanc du Saulnois
par Olivier Petit
Empire Byzantin
La chute de l'Empire byzantin
par Paul Matagne
Croyances & superstitions
L'Ars Moriendi
par Aimeric Vacher
Architecture religieuse
Le Nefin des croisés au Liban (Anf-el-Hajar)
par Elisabeth Féghali
Notre-Dame-des-Vents (Saydet-er-Rih)
par Elisabeth Féghali
L'Ars Moriendi

L'Ars Moriendi
à travers la pièce Everyman

 

 

http://www.citadelle.org/mediatheque/Religion/La_Mort/Triomphe_de_la_mort.jpg
Les pauvres invoquent la Mort
détail du Triomphe de la mort (milieu du XIVe)
fresque d'Andrea Orcagna.

 


        A la fin du 15e siècle, fut créée la pièce Everyman, courte oeuvre anglaise anonyme de 922 vers, archétype de la moralité. Ce genre théâtral, qui apparut au soir du Moyen Age, était encouragé par les autorités religieuses et laïques car, à travers son aspect ludique, amusant et attractif, il enseignait au peuple des valeurs morales et sociales favorables à l'ordre établi et à l'idéal recherché dans le monde occidental chrétien. S'inscrivant dans la tradition littéraire de l'Ars Moriendi du 15e siècle (terme tiré de l'ouvrage le plus  populaire de ce genre qui fut publié en Hollande dans les années 1460 et traduit en anglais par Caxton en 1491), Everyman, au moyen de son héros allégorique symbolisant tout être humain, enseigne à son public la voie à suivre pour mourir l'âme en paix et se voir accorder l'entrée au Paradis.


I - La pièce
       
AL'introduction : la colère de Dieu

        Les 14e et 15e siècles sont une période de transition pour le monde occidental marquée par l'humanisme. De nouvelles valeurs transforment les fondements de la société. Alors que John Wyclif (1320-1384) et ses compagnons lollards condamnent sans succès la richesse et la latinité des textes sacrés, les "miroirs aux princes", traités de bon gouvernement royal (comme le Governance of England de Sir John Fortescue), se multiplient rappelant aux souverains les qualités de justice et de bonté dont ils s'éloignent de plus en plus, se rapprochant davantage de Machiavel que de Saint Louis.
        La première partie de la pièce qui met en scène Dieu et la Mort est une contre-réaction à ces bouleversements. Le monologue de la divinité est clair puisqu'il condamne l'amour que l'homme porte aux biens matériels :

 

"In worldly riches is all their mind"
(vers 26)

et son attitude immorale :

 

"They use the seven deadly sins damnable"
(vers 36)

        Dieu, après réflexion, décide que, puisque :

 

"the worse they be from year to year"
(vers 34)

et que :

 

"ll that liveth appaireth fast"
"therefore I will, in all the haste,
have a reckoning of every man's person
."
(vers 44 à 46)

Dieu envoie donc la Mort chercher Everyman pour qu'il vienne lui rendre des comptes après :

 

"a pilgrimage [...]
which he in no wise may escape."
(vers 78-79)

 

B - La vaine quête d'Everyman

        Le pèlerinage que la Mort propose à Everyman est prétexte à condamner une seconde fois l'humanité et son attitude envers Dieu qui a souffert pour elle sans être "respecté" en retour (vers 32 et 35).

1 - L'arrogance d'Everyman.

        Loin d'avoir peur de la Mort qui vient le chercher, Everyman se montre arrogant, confirmant les craintes de Dieu vis-à-vis de l'humanité. Il déclare au messager divin non seulement qu'il n'est en aucun cas prêt à paraître devant Dieu pour faire état de ses bonnes et mauvaises actions :

 

"Full unready I am such reckoning to give"
(vers 113)

mais qu'en outre il est prêt à le payer 1 000 livres s'il accepte de revenir un autre jour :

 

("Yes, a thousand pound shalt thou have
And defer this matter till another day
"
(vers 122-123)

 

La Mort, outrée, lui déclare que nul :

 

"ne by pope, emperor, king, duke, ne princes"
(vers 126)

ne peut lui échapper ; ajoutant que la vie comme les biens terrestres ne sont point acquis mais prêtés par Dieu :

 

"Nay, nay, it was but lent thee"
(vers 164)

Qui plus est, quelles que soient les richesses proposées, elle ne pourrait accéder à sa demande puisque le monde entier peut lui appartenir :

 

"For, and I would receive gifts great,
All the world I might get
"
(vers 127-128)

Tout ce qu'elle peut lui accorder, après qu'il le lui eut demandé :

 

"Shall I have no company from this vale terrestrial
Of mine acquaintance, that way me to lead?
"
(vers 155-156)

c'est qu'il fasse son pèlerinage avec des compagnons fidèles, garants de sa vie exemplaire, pour lui épargner toute solitude :

 

"Yes, if any be so hardy"
(vers 157)

Mais attention, le délai d'un jour qu'il veut :

 

"Now, gentle Death, spare me till to-morrow"
(vers 173)

n'est pas acceptable, la Mort frappe lorsqu'elle le souhaite et sans aucun avertissement :

 

"But to the heart suddenly I shall smite
Without any advisement.
"
(vers 178-179)

 

2. L'impossible quête de compagnons de voyage.

        Les premières personnes vers lesquelles se tourne l'infortuné héros de la pièce sont tout d'abord des allégories représentant l'humanité : Amitié, Cousin et Parenté. La première (vers 184-377) semble tout indiquée puisqu'Everyman a partagé avec elle toutes les joies et tous les plaisirs de la vie

 

"We have in the world so many a day
Be good friends in sport and play.
"
(vers 200-201)

Mais tel est le problème, Amitié n'est à ses côtés que pour les bons moments et refuse de le suivre dans le tourment. Quand aux liens familiaux, ils ne sont d'aucune utilité pour obliger Parenté et Cousin (qui prétexte qu'il "have the cramp in my toe" vers 356) à venir.
        Déçu, Everyman se tourne alors vers ce qui le touche dans sa vie même ; et tout d'abord vers les biens qu'il a su engranger durant son existence (vers 378-462). Puisqu'il a veillé sur Biens et l'a adoré plus que tout

 

"All my life I have loved riches;"
(vers 388)

il l'accompagnera sûrement. Une fois encore, Everyman essuie un refus

 

" [...] I am, to brittle, I may not endure;" (vers 425)

"For my love is contrary to the love everlasting." (vers 430)

 

C. La révélation.

        C'est alors que Bonnes Actions et Savoir viennent à la rescousse d'Everyman (vers 480-540). A son appel, Bonnes Actions apparaît mais en bien mauvais point (" Here I lie, cold in the ground " vers 486) puisqu'Everyman est un grand pécheur (" Thy sins hath me sore bound " vers 487). Elle accepte de venir comparaître avec lui devant Dieu mais ne peut le faire dans cet état pitoyable ; état qu'elle doit à la vie égoïste d'Everyman :

 

"I would full fain [volontiers], but I cannot stand, verily."
(vers 498)

Elle lui conseille alors de faire appel à Savoir, sa soeur. Cette dernière le mène spots

alors auprès de Confession (vers 540-669) qui seule peut lui apporter le salut. Everyman demande alors à cette entité de le laver de tout péché :

 

"Wash from me the spots of vice unclean"
(vers 546)


et d'aider Bonnes Actions à se remettre de son mal :

 

"Help my Good Deeds for my piteous exclamation."
(vers 553)

Confession lui demande alors de faire pénitence :

 

"And a precious jewel I will give thee,
called penance, voider 
[annihilateur] of adversity;"
(vers 557-558)

ce qu'il accepte de faire :

 

"For now I will my penance begin;"
(vers 574)

Alors seulement, Bonnes Actions se lève, guérie, et peut accompagner Everyman :

 

"Therefore with Everyman I will go, and not spare ;
His good works I will help him to declare
"
(vers 621-622)

       

         Everyman est maintenant prêt à rejoindre Dieu mais Bonnes Actions lui dit que trois autres compagnons doivent être contactés :

 

"Yet must thou lead with thee
Three persons of great might.
"
(vers 657-658)

Sagesse, Force et Beauté. Trois individus auxquels Savoir ajoute les Cinq Sens :

 

"Also ye must call to mind
Your Five Wits as for your counsellors.
"
(vers 663) (670-787)


tout en admonestant Everyman et lui intimant d'aller voir un prêtre pour recevoir les derniers sacrements :

 

"Go to priesthood, I you advise,
And receive of him in any wise
The holy sacrament and ointment together;
"
(vers 707-709)

Everyman fait donc ainsi. Cependant, ses trois nouveaux compagnons et ses Cinq Sens refusent aussi de l'accompagner ; Force et Beauté ne peuvent qu'abandonner le héros à son sort car la détérioration du corps engendrée par la vieillesse et la mort les anéantit (Beauté " I look not behind me " vers 803 / Force " Ye be old enough, I understand " vers 817); Sagesse, dépendante de la force, ne peut rester auprès de lui (" For when Strength goeth before I follow after evermore " vers 835-836).

        Alors, finalement, Everyman, accompagné de ses Bonnes Actions, entre dans sa tombe. Savoir ne l'a pas fait mais reste avec lui jusqu'à ce passage.


II. De l'enseignement de la morale.
       
A. Le message premier.

        La question première que pose l'auteur de cette moralité est : "Que doit faire un homme pour être sauvé de la damnation ?" Pour y répondre, il fait suivre au spectateur deux voies, chacune lui enseignant une leçon.

1. De la brièveté de la vie terrestre.

        Le résultat des efforts d'Everyman et de sa quête de compagnons de pèlerinage est le suivant : d'une part, Amitié, Cousin, Parenté, Biens, Sagesse, Force, Beauté et les Cinq Sens ne sont pas en mesure ou ne souhaitent pas accompagner Everyman dans l'au-delà ; d'autre part, seule Bonnes Actions, assistée de Savoir et Confession, accepte de participer au pèlerinage.
        L'enseignement de cette première réflexion est simple. Les concepts matériels de la vie terrestre ne sont que futilités aux yeux de Dieu et, loin d'être éternellement acquis, ne sont que des chimères. Aussi fragile que la vie humaine que Dieu peut interrompre à tout moment et sans discrimination. Ainsi, s'il faut en profiter durant notre séjour sur terre (comme le rappelle Biens "But if thou had loved me moderatly during" vers 431), il est dangereux pour l'âme de leur accorder une importance irraisonnée et de les placer au-dessus de la morale chrétienne.

2. La route vers la rédemption.

        Le salut ne vient à Everyman que lorsqu'il se tourne enfin vers Dieu, après sa quête infructueuse pour trouver des compagnons de voyage. Bonnes Actions, seul être à pouvoir trouver grâce aux yeux de Dieu, accepterait de venir avec lui mais n'en a pas la force, accablée par ses péchés. Ce n'est qu'après avoir été guidé par Confession, symbole de la Sainte Mère l'Eglise, qu'il est lavé de son mal et que Bonnes Actions peut se montrer sous son meilleur jour.
       La rédemption, selon le dramaturge, n'est donc accordée qu'en suivant deux préceptes en totale contradiction avec le concept de prédestination qui sera cher à Calvin et Zwingli au 16e siècle : soit après avoir renoncé à chérir les bienfaits illusoires de la vie terrestre, en étant un homme de bien ; soit en se tournant vers Dieu, par la Confession et l'administration des derniers sacrements.

B. Les paradoxes cachés.

        En répondant à la question du salut par une représentation dramatique simple, l'auteur se devait d'éviter de distordre la doctrine chrétienne.

1. Adam, Jésus et les Bonnes Actions.

        Dans la moralité qui le met en scène, Everyman est sauvé et peut rejoindre Dieu sereinement grâce à ses bonnes actions. Cependant, la simplicité du message risque de froisser la vérité biblique. Selon celle-ci, l'Homme, en raison de la faute primordiale d'Adam, est voué à une certaine forme de damnation dont il ne peut se sauver seul, malgré tous les efforts qu'il pourrait déployer. Seul le sacrifice du Christ a été en mesure de lui apporter la rédemption qu'il recherchait :

 

"To get them life I suffered to be dead;"
(vers 32)

 
        Apparaît donc ici un premier paradoxe : bien que l'homme soit incapable de se sauver seul de la damnation et que le sacrifice du Christ l'ait fait pour lui, il continue d'être jugé sur sa conduite pour être en droit d'atteindre la plénitude. L'auteur parvient à surmonter la difficulté engendrée par cette contradiction. Sans renier l'importance de la crucifixion, il affirme que ce sacrifice n'est pas suffisant en lui-même. Il ne dispense pas l'humanité de suivre les règles imposées par le précepte de charité chrétienne. L'art de bien mourir est aussi art de bien vivre.

2. L'appartenance à l'Eglise.

        Le Christ est mort sur la croix pour sauver l'humanité. Ce qui implique une certaine forme de prédestination, chacun ayant reçu du Sauveur suffisamment de grâce pour sauver son âme. Toutefois, Everyman ne peut aspirer au Paradis qu'après être revenu dans le giron de l'Eglise à travers les sacrements ordonnés par le prêtre :

 

"God will you to salvation bring.
For priesthood exceedeth all other things;
To us Holy Scripture they do teach,
And converteth man from sin heaven to reach;
"
(Vers 631-634)

Tel est le second paradoxe auquel fut confronté l'auteur d'Everyman. Le Christ est mort pour tous les hommes mais l'homme ne peut accéder au Paradis que s'il accepte la tutelle de l'Eglise. Toute personne refusant la supériorité de l'autorité ecclésiastique est de fait exclue du bonheur éternel quelque soit sa bonne volonté.
        L'auteur, après avoir usé longuement de symboles, explique finalement et sans détour le moyen d'accéder au Paradis. Celui-ci est donné par Savoir et Cinq Sens, dans la dernière partie de la pièce, pendant que le prêtre prend soin d'Everyman :

Savoir :

 

"If priests be good, it is so surely.
But when Jesus hanged on the cross with great smart
[splendeur],
There he gave out his blessed heart
The same sacrament in great torment:
He sold them not to us, that Lord Omnipotent
. [...]



Cinq Sens :

 

I trust to God no such may we find;
Therefore let us priesthood honour,
And follow their doctrine for our souls' succour.
We be their sheep, and they shepherds be
By whom we all kept in surety."

 
        Ainsi, une fois encore, l'auteur parvient à éviter un paradoxe hérésiarque. Dieu a bien sauvé l'humanité entière mais il faut néanmoins se mettre sous la protection de l'Eglise pour éviter de s'écarter de la parole divine. Conséquemment, l'Eglise ne se substitue pas à Dieu mais cette instution est un prolongement de la volonté divine puisque

 

"Everyman, God gave priest that dignity
And setteth them in his stead 
[à sa place] among us to be;"
(vers 747-748)


 

Conclusion


        Everyman est une moralité ancrée dans son temps. Elle tente, à travers le destin d'un homme, de rendre la mort acceptable tout en enseignant à son public la bonne manière pour ne pas en être effrayé. Loin d'être un illuminé suivant aveuglément les préceptes de l'Eglise, l'auteur fait montre d'un certain sens de la critique et de la réflexion. D'une part, il est à même de résoudre efficacement des paradoxes tout en les expliquant avec facilité. D'autre part, il dénonce de manière évidente la vente des indulgences qui mine l'Eglise.

Aimeric Vacher

Everyman : The text

Medieval Sourcebook: Everyman, 15th Century

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