Numéro 12 - Février 2006
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Croyances & superstitions
Le Cycle des douze jours
par Elisabeth Féghali
Littérature comparée
Etude comparée des oeuvres de J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis - Partie I
par Shimrod
Etude comparée des oeuvres de J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis - Partie II
par Shimrod
Etats latins d'Orient
La Prise d'Antioche 1/3
par Maxime GOEPP
par Benjamin Saintamon
Linguistique
Introduction à la lexicométrie
par Christian Féghali
Droit médiéval
La lettre de rémission
par Jean-Pierre PHELOUZAT
La terre, la société et le droit
par Jean-Pierre PHELOUZAT
Economie
L'or blanc du Saulnois
par Olivier Petit
Empire Byzantin
La chute de l'Empire byzantin
par Paul Matagne
Croyances & superstitions
L'Ars Moriendi
par Aimeric Vacher
Architecture religieuse
Le Nefin des croisés au Liban (Anf-el-Hajar)
par Elisabeth Féghali
Notre-Dame-des-Vents (Saydet-er-Rih)
par Elisabeth Féghali
Etude comparée des oeuvres de J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis - Partie II

Etude comparée
des oeuvres de J.R.R. Tolkien et C.S Lewis
(deuxième partie)

 

 

II - Etude comparée des Chroniques de Narnia, de C.S. Lewis et de l'univers de la Terre du Milieu de Tolkien

 

        A - Introduction

        Je ne présenterai pas une fois de plus ici la Terre du Milieu (on pourra se référer à mes précédents articles sur Tolkien) mais j'effectuerai par contre une brève introduction au monde de Narnia.
        Toutes mes citations seront issues de l'édition FOLIO JUNIOR chez Gallimard Jeunesse. 

        Ce n'est que dans Le neveu du magicien (1955) que C.S. Lewis révèle enfin à ses jeunes lecteurs la genèse de son univers. A la fin du XIXè siècle, deux petits anglais, Polly et Digory, grâce à des bagues magiques créées par l'oncle Andrew, sont transportés dans plusieurs mondes parallèles avant d'assister à la création de Narnia par une créature merveilleuse à l'apparence de lion : Aslan. (le terme Narnia semble alors désigner tout cet univers alors qu'on verra à partir du cheval et son écuyer que ce n'est qu'un royaume parmi d'autres dans ce nouveau monde féodal). Deux autres "terriens" venus avec eux vont alors être sacrés roi et reine de Narnia par Aslan. Mais Polly et Digory ont, bien malgré eux, amené aussi le Mal dans ce Paradis Terrestre en la personne de la terrible sorcière Jadis. Celle-ci déclare aussitôt la guerre aux Narniens et les deux enfants doivent choisir le camp d'Aslan. Après bien des aventures et une grande bataille, Jadis est exilée et Polly et Digory retournent sur terre.
        Le Lion, la sorcière et l'armoire magique, est donc situé chronologiquement après. Il débute sur notre terre durant la Seconde Guerre Mondiale, alors que les jeunes Peter, Susan, Edmund et Lucy sont recueillis dans une vieille maison campagnarde pour fuir les bombardements sur Londres. En jouant à cache-cache, ils découvrent par hasard dans une armoire une porte donnant sur Narnia. Le temps s'y écoulant différemment, des siècles ont passé depuis sa création. Un terrible hiver s'est abattu sur le pays merveilleux, un hiver magique provoqué par Jadis, devenue la Sorcière Blanche. Elle capture bientôt Edmund et l'ensorcelle tandis que son frère aîné et ses soeurs vont participer à la résistance des étranges créatures de Narnia, menée par Aslan...

 

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©Paulines Baynes



        Je m'arrêterai à ces deux livres, laissant aux lecteurs le soin de découvrir la suite par eux-mêmes. Que l'on sache seulement qu'une bonne partie des épisodes présente des  héros différents (à part Le Prince Caspian logiquement choisi pour être porté prochainement à l'écran), apprenez aussi que l'ambiance du cheval et son écuyer est proche des Mille et Une Nuits et que l'on voyage au-delà de l'horizon avec L'Odyssée du passeur d'aurore...

 

        B - Les points communs

        1) Avant tout, s'il fallait comparer le style de cette série de Lewis avec un roman de Tolkien, ce serait plus logiquement avec Bilbo le Hobbit que Le Seigneur des Anneaux, tant le ton la destine aux plus jeunes (de 8 à 14 ou 15 ans). Comme dans Bilbo, l'auteur prend parfois partie et s'adresse directement au lecteur :

 

 

"Le temps, à Narnia, ne s'écoule pas comme dans le nôtre. Si vous y passez cent ans, vous reviendrez quand même dans notre monde le même jour et à l'heure exacte à laquelle vous êtes partis [...] C'est pourquoi, la dernière fois que les enfants Pevensie étaient venus à Narnia [...] c'était comme si le roi Arthur était revenu en Angleterre, puisque certains prétendent que cela doit arriver. Et moi, je prétends que le plus tôt sera le mieux."
(L'odyssée du Passeur d'Aurore, p. 20)

 

2) La genèse de deux univers merveilleux

        Dans la première partie du Silmarillion de Tolkien, appelée Ainulindalë, on assiste à la naissance du monde de Tolkien :

 

 

Alors, les voix des Ainur [sorte d'Archanges NdA], telles des harpes, des luths, des flûtes [...] telles des choeurs aux voix innombrables, commencèrent à tisser le thème d'Ilúvatar dans une harmonie [...] qui dépassa les limites de l'ouïe en hauteur comme en profondeur, les demeures d'Ilúvatar furent pleines à déborder d'une musique dont les échos atteignirent le Vide , et ce ne fut plus le vide [...]. Ils virent un monde nouveau apparaître devant eux, une sphère au milieu du vide...
(Le Silmarillion, J'ai Lu. pp.10-13)

        Il me paraît du plus grand intérêt de la faire suivre par la création de Narnia, telle que nous la décrit Lewis dans Le neveu du magicien :

 

 

"Au coeur des ténèbres, il se passait enfin quelque chose. Une voix s'éleva [...] C'était, au delà de toute comparaison possible, le son le plus pur qu'il eut jamais entendu, d'une telle beauté qu'il était à peine supportable [...]. Deux phénomènes extraordinaires survinrent alors. Le premier fut le concert d'un nombre infini de voix qui s'éleva pour rejoindre la première [...] Le second phénomène fut l'illumination subite des ténèbres par une pléiade d'étoiles"
(Le neveu du magicien, pp114-115)

La comparaison se passe de commentaires...

 

3) Les grands thèmes

a ) Le Bien et le Mal

        Comme tout grand récit mythique, tout texte d'Heroic Fantasy, il s'agit tout d'abord, pour Tolkien comme pour Lewis, de mettre en scène la lutte entre le Bien et le Mal : un monde idyllique se trouve corrompu dès sa naissance par une voix discordante (le demi-dieu Melkor du Silmarillion, Jadis dans Le neveu du magicien). Mais loin de pratiquer le manichéisme, les deux auteurs évoquent la tentation du Mal et sa permanence : Jadis corrompt dès son arrivée à Narnia une foule de créatures, elle ensorcelle le petit Edmund, reste une épée de Damoclès au dessus des Narniens, qui évoquent son possible retour dans Le Prince Caspian... Le demi-dieu Melkor du Silmarillion entraîne avec lui d'autres esprits servants. Après son exil bien des siècles plus tard, il est remplacé par son serviteur Sauron, le futur Seigneur des Anneaux, dont le pouvoir de fascination sur Frodon le Hobbit formera le coeur de la trilogie de Tolkien...

 

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© Paulines Baynes

 

b) La Nature

        Tolkien et Lewis développent dans leurs oeuvres un même amour de la Nature et du Passé. Grands randonneurs, tous deux sont à la fois fascinés par les arbres - Tolkien adorait grimper dans leur ramure étant petit - et détestent les machines, qu'ils ont vu à l'oeuvre durant la Première Guerre Mondiale (Au début des années 50, Tolkien pestera contre la pollution et le bruit des voitures avec ces mots sans appel :

 

 

"C'est la vie moderne. Mordor parmi nous !"
(J.R.R. Tolkien, une biographie, p.197)

En opposition à cela, nos deux écrivains ont mis en scène des arbres qui bougent et parlent : Tolkien, bien sûr, avec ses fameux Ents, mais aussi Lewis, dont la naissance de ces créatures est annoncée par Aslan, créant tout être à la surface de Narnia : "que les arbres marchent".  Les arbres vivants auront un vrai rôle dans Le Prince Caspian où sont soulignées les préoccupations écologiques de Lewis :

 

 

"Depuis que les humains sont entrés dans le pays, abattant les arbres et polluant les cours d'eau, les dryades et les naïades sont tombées dans un profond sommeil [...] Pour peu que les arbres se mettent en colère, nos ennemis deviendraient fous de terreur..." 
(Le Prince Caspian, pp. 87-88)

Plus loin, on pense à l'Elfe Legolas, confronté aux Ents dans Les Deux Tours :

 

 

"Et elle [Lucy] fut envahie par une immense nostalgie pour les jours anciens, où les arbres de Narnia pouvaient parler."
(Les Deux Tours)

Aux pages 166-167 du Prince Caspian, une scène rappelle irrésistiblement la fin de la bataille du gouffre de Helm (toujours Les Deux Tours), au cours de laquelle les Orcs survivants se voient attaqués par les Ents de Fangorn :

 

 

"Des guerriers à l'aspect redoutable devinrent tous blancs, regardèrent avec terreur [...] quelque chose qui se trouvait derrière eux, et puis jetèrent leurs armes en criant  -"Le bois ! le bois ! La fin du monde !" [...] Imaginez que ce bois [...] se précipite vers vous et qu'il n'est plus composé d'arbres, mais de personnages immenses, qui pourtant ressemblent encore à des arbres, parce que leurs longs bras se balancent comme des branches..."
(Le Prince Caspian, pp. 166-167)


 Il est aussi plein d'intérêt de souligner le curieux parallèle entre la Vieille Forêt de la Comté, qui endort les Hobbits dans La Communauté de l'Anneau et le Bois-d'entre-les-Mondes, un bois qui dégageait une impression de vie et menace de tout faire oublier à Polly et Digory (Le neveu du magicien, p.38).
        Afin de ne pas noyer mon exposé sur de trop nombreux exemples (que le lecteur curieux pourra rechercher avec profit de son côté), je terminerais cette partie en comparant des Arbres ultimes, dont l'existence sacrée dépasse leur condition de végétaux : d'une part, il y a Telperion et Laurelin, les deux Arbres de Valinor, dispensateurs de lumière et de sécurité au paradis terrestre de Tolkien :

 

 

"L'un avait des feuilles vert sombre dont l'envers brillait comme de l'argent, et il répandait ses fleurs innombrables comme une inépuisable rosée de lumière argentée..."
(Le Silmarillion, p.40)

 D'autre part, la création de Lewis : le jeune Diggory reçoit pour mission du Lion Aslan de ramener la graine de l'arbre qui protègera Narnia du Mal. Une fois plantée, un arbre gigantesque se met à pousser :

 

 

"Ses branches ne formaient pas d'ombre mais une lumière particulière et sous chaque feuille avaient éclos des pommes argentées semblables à des étoiles."
(Le neveu du magicien)

        Tolkien et Lewis furent inspirés dans leurs créations sylvestres par les étranges dessins d'Arthur Rackham (illustrateur, entre autres, de Alice au Pays des Merveilles). Leur passion commune et leur amitié fut rappelée en outre par Tolkien à travers l'émouvant  personnage de l'Ent Sylvebarbe dans Les deux Tours, comme le note Mr Carpenter :

 

 

[Tolkien] "calqua la manière de parler de Sylvebarbe sur la grosse voix de CS Lewis"
(J.R.R. Tolkien, une biographie,  p.178)


  
          
C - Principales divergences entre leurs oeuvres

        Si les univers de J.R.R. Tolkien et de C.S. Lewis ont eu tous deux autant de succès, ce n'est pas uniquement grâce à leurs points communs. Il convient de souligner leur originalité propre à travers leur manière d'aborder les religions existantes ou de bâtir une mythologie bien à eux.

1) Lewis : un auteur ouvertement chrétien.

        Après sa conversion grâce à Tolkien, on l'a vu, Lewis écrivit plusieurs ouvrages religieux. Son projet, avec le monde de Narnia, était de divertir les enfants tout en leur enseignant, de façon plus ou moins allégorique, les dogmes du christianisme. 
        Même s'il développe un univers où règne la fantaisie la plus absolue, Lewis prend soin de ne pas le couper du système de références judéo-chrétien : en effet, il confronte avec ce monde parallèle de petits anglais éduqués dans le respect de la religion chrétienne. Le lecteur découvre ainsi Narnia avec les commentaires des enfants ou de l'auteur lui même. Dès le début de la série, dans Le neveu du magicien, abondent des expressions telles que Dieu du Ciel (p.115) ou gloire aux cieux ! Aslan appelle les jeunes héros Fils d'Adam (p.154), filles d'Eve (p. 166). Il précise à la toute fin du Prince Caspian :

 

 

"Vous descendez du Seigneur Adam et de la Dame Eve."
(Le Prince Caspian)


Ce système de référence chrétien est bien présent tout au long de la série. Un nouvel exemple parmi d'autres dans L'odyssée du Passeur d'Aurore :

 

 

Des livres plus grands que toutes les bibles d'église que vous avez jamais pu voir...
(L'odyssée du Passeur d'Aurore, p.160)

 Expressions et situations font souvent écho à la Bible. Les injonctions d'Aslan à l'aube de Narnia :

 

 

"que les bêtes parlent. Que les eaux divines soient."
(Le neveu du magicien, p.134)

 font aussitôt penser à l'ordre divin dans la Genèse : que la lumière soit ! De même, quand Aslan prend à part un couple de chacune des bêtes créées pour leur faire le don de la parole, la situation évoque l'Arche de Noé. Ce n'est pas non plus par hasard si l'harmonie initiale de ce véritable Paradis Terrestre est rompue par une femme : la sorcière Jadis croquera même une pomme interdite à la fin du roman...
        D'autre part, s'impose dans Les Chroniques de Narnia comme dans la Bible l'idée d'un monde dévolu à l'homme : en effet, même si Aslan a l'apparence physique d'un lion et qu'il commence par créer des animaux, ce sont les humains qui sont appelés à régner sur cet univers, en la personne du cocher et de sa femme, désignés comme premiers roi et reine de Narnia. Des êtres simples, élus parmi la multitude pour guider les générations à venir... Voilà qui peut faire penser aux prophètes ou aux apôtres du Christ.
        Ce parallèle nous amène directement à nous attarder sur la figure d'Aslan, qui symbolise assez clairement Dieu le Père durant la création de Narnia, mais surtout Dieu le Fils dans les tomes suivants : le choix d'un lion, animal symbolisant la royauté, couronné d'une crinière comme on le serait d'une auréole, est déjà assez parlant. Ce personnage se montre d'ailleurs au fil des livres quasi omnipotent et omniscient. Il lit dans les coeurs, touche les êtres bons et effraie les mauvais. Il fait parfois naître le remord et le sens de la faute en ceux qui peuvent encore espérer une rédemption, comme Diggory dans Le neveu du magicien ou le jeune Edmund, dans Le lion, la sorcière et l'armoire magique. Plus intéressant encore dans ce dernier roman : Aslan s'offre en sacrifice à ses ennemis et ressuscite à la fin. Il prend même l'apparence d'un agneau blanc dans L'odyssée du Passeur d'Aurore et mène la lutte des forces du Bien au moment de l'Apocalypse figurée par l'ultime tome de la série La dernière bataille. Laissons à Edmund le soin de le définir plus en détails dans L'odyssée du Passeur d'Aurore :

 

 

"C'est le grand lion, le fils de l'Empereur d'au-delà-des-mers, qui m'a sauvé et qui a sauvé Narnia. (L'odyssée du Passeur d'Aurore)

Le verbe "sauvé" appartient bien sûr ici plus au registre spirituel que physique... Le pays d'Aslan se trouve tout à l'Est, à l'extrême limite du monde inventé par Lewis, alors que Valinor, le Paradis de Tolkien, se trouve à l'Ouest. En médiévistes éclairés, nos auteurs reprennent tous deux la symbolique de l'étendue d'eau, qui marque une séparation entre le monde des vivants et celui des morts depuis l'Antiquité, ainsi que l'idée d'un monde plat : Lewis le présente comme tel et Tolkien raconte dans Le Silmarillion que la Terre du Milieu était plate avant le Troisième Age et le cataclysme qui mit Valinor hors de portée des Elfes et des humains, coupables d'orgueil).

        Si l'univers de Lewis existe en parallèle avec notre époque moderne, celui de Tolkien se situe dans le passé de notre globe, passé si lointain qu'il ne permet pas de référence directe au christianisme. Tolkien, quoique catholique convaincu, a pris le parti dans son oeuvre de n'évoquer aucune religion connue. Dans Le Silmarillion, certains critiques chercheront sans doute à voir Dieu derrière Ilúvatar, ses archanges avec les Ainur et Lucifer à travers Melkor mais l'auteur ne souhaitait pas que l'on développe ce genre d'analyse. Dans Bilbo le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux, il fera même abstraction de toute présence divine : nul prêtre, nul lieu de culte, nul symbole religieux dans ses deux ouvrages les plus célèbres...si l'on excepte la brève évocation de Elbereth, à travers la fiole magique remise à Frodon par Galadriel.
        A l'inverse de la vision toute biblique de son ami C.S. Lewis d'ailleurs, l'univers de Tolkien n'a pas été dévolu aux Humains. Ilúvatar a commencé par créer d'autres esprits puis les Premiers Nés - les Elfes - suivis par les Nains et enfin les Hommes, lesquels n'ont pas la place la plus importante dans Le Silmarillion. Même chose dans Bilbo, dont les héros sont un Hobbit et douze Nains (le magicien Gandalf n'a que l'apparence d'un homme). Ce n'est qu'avec Le Seigneur des Anneaux que l'on bascule des Ages Féeriques à l'Age des Hommes. Evolution que Tolkien dépeint avec amertume et nostalgie...

 

2) Le cycle arthurien

        En tant que professeur de littérature médiévale et en tant que chrétien, Lewis ne pouvait pas ignorer dans son oeuvre l'univers rendu célèbre par Chrétien de Troyes. J'ai cité plus haut son commentaire sur le retour du roi Arthur dans L'odyssée du Passeur d'Aurore. Afin de montrer l'influence du cycle arthurien sur le monde de Narnia, j'aimerai m'attarder sur une scène tirée du même tome. Elle met en valeur l'un des personnages les plus amusants et hauts en couleurs de la série : il s'agit de la souris parlante Ripitchip, qui apparaît déjà dans Le Prince Caspian. Malgré sa petite taille, Ripitchip tout dévoué à son suzerain et d'une folle témérité. Il incarne les mêmes valeurs chevaleresques que Lancelot du Lac ou Perceval. Dans L'odyssée du Passeur d'Aurore, les voyageurs découvrent une île où est dressée une table, sur laquelle était servi un banquet comme on n'en avait jamais vu (p.202). Trois chevaliers y sont attablés, endormis dans un sommeil magique. Le jeune Edmund - découvert dans Le lion, la sorcière et l'armoire magique - propose de retourner passer la nuit au bateau :

 

 

"Tout cet endroit sent la magie et le danger.
- Je suis totalement d'accord avec le roi Edmund, dit Ripitchip, en ce qui concerne l'équipage du bateau en général. Mais quant à moi, je vais m'asseoir à cette table et y rester jusqu'au lever du soleil.
- Mais pourquoi donc ? s'étonna Eustache.
Parce que ceci est une très belle aventure, expliqua la souris."

(L'odyssée du Passeur d'Aurore, p.207)

        Sa nature et, par là même, celle de tous les chevaliers de la Table Ronde, se trouve tout entière contenue dans cette dernière réplique ! Sa vie est consacrée à "chercher aventure". Le risque de mourir dans cette entreprise importe peu quand il s'agit de découvrir quelque merveille susceptible de mettre ses qualités à l'épreuve et d'esbaudir par son récit gentes dames et doulx seigneurs une fois revenu à la cour du roi.
        La suite de cette scène évoque irrésistiblement Perceval le Gallois et le fameux banquet au château du Graal, avec l'étrange défilé devant le chevalier, rendu muet d'étonnement : les jeunes héros passent la nuit à la Table Mystérieuse en compagnie de Ripitchip. Une jeune fille d'une grande beauté fait son apparition et les invite à manger. Les voyageurs remarquent alors sur la table un mystérieux couteau de pierre, que Lucy reconnaît :

 

 

"C'est avec un couteau comme celui-là que la Sorcière Blanche a tué Aslan à la Table de Pierre, il y a longtemps.
C'est celui-là même, dit la jeune fille, et on l'a apporté ici pour qu'il y soit conservé et honoré jusqu'à la fin du monde."
(L'Odyssée du passeur d'Aurore)

        Voilà un objet qui fonctionne en totale référence avec deux autres, portés en procession dans le château du Roi Pêcheur : la lance qui perça le flanc du Christ et le Graal lui-même, la coupe qui recueillit son sang !
        Un vieillard à la barbe d'argent se présente ensuite à la Table Mystérieuse.

 

 

"Il paraissait si doux et si grave que, une fois de plus, les voyageurs se levèrent et restèrent debout en silence."
(p.215)

Ce personnage étrange leur fera bien des révélations concernant la suite de leur quête...

        C'est justement parce que l'univers de Chrétien de Troyes était trop imprégné de religion chrétienne que Tolkien, pour sa part, n'y a pas fait référence dans son oeuvre. Il découvrit pourtant avec enthousiasme le Moyen Anglais grâce à Sir Gawain and the Green Knight (Sire Gauvain et le Chevalier Vert). J'ai signalé dans Citadelle n°7 qu'il en avait établit d'ailleurs une nouvelle et décisive traduction en 1925. Dans les années 30, Tolkien écrivit même un poème intitulé La chute d'Arthur, resté inachevé. Humphrey Carpenter rapporte que :

 

 

"ce fut sa seule incursion dans le cycle du roi Arthur, dont les légendes lui plaisaient depuis l'enfance mais qu'il trouvait trop orné, extravagant, incohérent et répétitif."
(J.R.R. Tolkien, une biographie, p.155)

L'auteur du Seigneur des Anneaux eut une autre raison de fermer son univers à l'influence du monde arthurien, une raison qui paraîtra peu justifiable aux lecteurs de l'Hexagone : il n'était pas francophile, c'est le moins que l'on puisse dire. Son projet de créer une mythologie pour l'Angleterre lui sembla incompatible avec des mythes véhiculant trop de valeurs étrangères à son pays. On précisera pour sa défense que la France ne fut toujours associée pour lui qu'aux tranchées de 1916 et à la perte de ses amis d'enfance...

 

3) Mythologie originale ou « patchwork » ?

        Tolkien, même s'il a emprunté ses nains, ses trolls et ses dragons au folklore nordique - via L'Anneau des Nibelungen - a donc cherché à développer sa propre mythologie : Valar, Istarii, Balrogs, Orcs, Ents et Hobbits ont surgi de son imagination fertile. Même ses Elfes, jusqu'alors de petites créatures ailées tirées du folklore celte, prennent une tout autre apparence. Son univers est parfaitement cohérent, articulé autour de langues très sérieusement développées et vise à une "illusion d'historicité", avec des interactions entre les différents peuples exposées sur plusieurs millénaires.

 

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©Paulines Baynes

 


        Il n'en est pas de même pour C.S. Lewis. Il a inventé quelques créatures - les Cruels, les Nullipotes et les Touille-Marais - mais, dans les sociétés féodales qu'il décrit, vit surtout un véritable bestiaire issu de la mythologie grecque : Faunes et Satyres croisent Minotaures, Centaures, Pegases, Licornes, Dryades et Naïades, Furies, Gorgones, Salamandres, Sirènes et Tritons, jusqu'au dieu Bacchus et sa procession de Bacchantes. Excusez du peu. Ajoutons à cela des castors, corbeaux et souris parlants, des créatures fantastiques plus traditionnelles telles que Vampires, Loups-garous, fées Carabosses et Goules mais aussi Djinns et Phoenix. Un foisonnement qui ravira sans doute les plus jeunes lecteurs mais fera sourciller les autres... Comme cerise sur ce gâteau plutôt indigeste, Lewis convoque même le Père Noël à la fin de Le lion, la sorcière et l'armoire magique !

        Pour conclure cette partie sur les inspirations de Lewis, citons aussi Peter Pan de James Barrie. Comme ce dernier, Lewis dépeint un monde merveilleux existant en parallèle avec le nôtre mais que seuls les enfants peuvent rejoindre. Ils en constituent en effet les seules clés d'accès, les seuls dénominateurs communs (dans Le neveu du magicien, des bagues vertes permettent aux jeunes héros d'accéder à Narnia, alors qu'une armoire en devient le moyen dans Le lion, la sorcière et l'armoire magique, un cor dans Le Prince Caspian ou un tableau dans L'odyssée du Passeur d'Aurore...). Comme pour Wendy dans Peter Pan, le passage à l'âge adulte signe la fin du voyage au pays merveilleux. A la fin du Prince Caspian, Peter, l'aîné des quatre enfants, annonce aux plus jeunes, Edmund et Lucy :

 

 

"Oh, vous deux, vous y retournerez [...], tout du moins d'après ce qu'il [Aslan] a dit, je suis pratiquement certain que vous y reviendrez un jour. Mais ni Susan, ni moi. Il dit que nous devenons trop vieux."
(Le Prince Caspian)

De même, à la fin de L'odyssée du Passeur d'Aurore, Aslan fait une remarque semblable à Lucy :

 

 

"Ton frère et toi ne reviendrez jamais à Narnia [...] Vous êtes trop âgés"
(L'odyssée du Passeur d'Aurore, p 259)

Dans cet emprunt de Lewis, faut-il déceler une nouvelle influence de son ami Tolkien ? Ce dernier avait vu jouer Peter Pan en 1910 au théâtre de Birmingham et avait alors noté dans son journal :

 

 

[...] "indescriptible mais ne l'oublierai jamais, aussi longtemps que je vivrai"
(J.R.R. Tolkien, une biographie, p.52)

        Enfin, le concept initial de l'univers de Lewis exposé dans Le lion, la sorcière et l'armoire magique - l'idée d'un univers de fantaisie caché derrière une porte - est aussi tiré de Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll, autre grand nom qu'a donné le corps enseignant d'Oxford à la littérature pour la jeunesse...

 

Conclusion

        Qu'ils soient en grande partie originaux ou fruits d'une fusion entre diverses influences, les univers de Tolkien et Lewis se révèlent passionnants à découvrir, forts des liens tissés par leurs créateurs au cours des décennies passées. Des liens innombrables qui appelleraient encore bien d'autres études.
        L'adaptation du premier livre de Lewis au cinéma, ciblant de plus jeunes spectateurs que celle que son collègue et ami Tolkien, a cependant connu une aussi bonne fortune : il a rapporté plus de 530 millions de dollars de recettes mondiales et Disney, confiant dans ce juteux filon, vient de mettre en chantier le tome 4 de la série : Le Prince Caspian...
        En regard de ces productions à gros budget, j'invite les lecteurs curieux et anglophones à rechercher la série télévisée adaptée de Narnia à partir de 1989 par la BBC : 9 heures de métrage pour illustrer Le lion, la sorcière..., Le prince Caspian, L'odyssée du Passeur d'Aurore et Le fauteuil d'argent. Une adaptation sans gros moyens mais, paraît-il, fidèle à l'esprit de la série !
        Ceux préférant découvrir une tranche de la vie de C.S. Lewis pourront visionner l'émouvant Les Ombres du coeur, film réalisé en 1994 par Richard Attenborough, avec Anthony Hopkins dans le rôle du professeur d'Oxford...

Shimrod



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