Numéro 15 - Janvier 2008
Li Cris le Herault
Editorial
par Elisabeth Féghali
Croyances & superstitions
De l'usage des animaux
par François-Xavier Féghali
Etats latins d'Orient
La Prise d'Antioche 3/3
par Maxime GOEPP
par Benjamin Saintamon
Critique de Roman historique
Un Yankee à la Cour du Roi Arthur
par Shimrod
Linguistique
Traire, trayre, treire, trere, verbe
par François-Xavier Féghali
Architecture religieuse
Reconstitution de la Chapelle de Planès
par François-Xavier Féghali
Critique de Roman historique
Sorties Romans Historiques
par François-Xavier Féghali
Cuisine médiévale
Recette du grave d'écrevisses
par François-Xavier Féghali
Recette du grave d'alouettes
par François-Xavier Féghali
Jeux & divertissements
The Guild 2
par François-Xavier Féghali
Un Yankee à la Cour du Roi Arthur

Un yankee à la cour du roi Arthur
de Mark Twain (1889)


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    Grand voyageur, l'écrivain et journaliste Samuel Clemens, dit Mark Twain, n'est pas seulement l'auteur des Aventures de Tom Sawyer (1876) ou des Aventures d'Huckleberry Finn (1885), célèbres chroniques satiriques du Vieux Sud américain. Ses autres histoires ont parfois pris place au Moyen Age, comme dans Un yankee à la cour du roi Arthur (1889) ou, plus tard, Jeanne d'Arc (1896).


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    Le grand public a peut-être pu découvrir Un yankee à la cour du roi Arthur dans une de ses adaptations cinématographiques (en 1921, 1931, 1949 - avec Bing Crosby - et, en version féminine et "ado" dans un téléfilm de 1989 intitulé Le voyage magique au pays du roi Arthur). Mais seule la lecture de ce grand classique de la littérature populaire permettra d'apprécier l'humour et l'humanisme de Mark Twain à leur juste valeur !


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La trame 

    Hank Morgan est un self-made man pragmatique comme l'Amérique du XIXème siècle en compte des milliers. Directeur d'une usine de manufacture d'armes, il est un jour assommé par un de ses ouvriers mécontents.
    A sa grande perplexité, il se réveille sous un arbre, en plein champ, et se voit défié par "un gars qui avait l'air de sortir d'un livre d'images"  ! Il s'agit d'un chevalier qui le fait aussitôt prisonnier et l'emmène... au château de Camelot.
    S'ensuivent une série de scènes très drôles au cours desquelles Hank s'imagine être dans une maison de fous. Un page lui annonce qu'il est le 19 juin 528. En compagnie d'autres prisonniers, il est amené dans la salle de banquet des Chevaliers de la Table Ronde et écoute un récit soporifique du vieux Merlin. Le chevalier qui l'a fait prisonnier se révèle être le sénéchal Keu, lequel le présente comme un monstre à l'assemblée et le condamne au bûcher pour le 21 juin !
    Par une astuce scénaristique assez hénaurme - préfigurant tout de même, avec 60 ans d'avance, Le Temple du soleil de Hergé -  Hank arrivera à se tirer d'affaire tout en obtenant la preuve qu'il est bien retourné dans le temps. Il devient alors le bras droit d'Arthur et le principal concurrent de Merlin en matière de "magie"...


Samuel Clemens, dit Mark Twain (1835-1910)
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Le roman se découpe ensuite en deux parties distinctes :

    Dans la première partie, Hank entreprend d'asseoir son influence "éclairée" sur le royaume d'Arthur et d'y amener la civilisation industrielle et commerciale du XIXème siècle. Durant quatre années, il fait installer le téléphone et le télégraphe, sème les graines de la démocratie, gère plus justement des impôts, transforme les chevaliers errants en VRP, etc.  L'arrivée à la cour d'Alisande, une jeune pucelle annonçant une quête merveilleuse, devient l'occasion pour Hank de s'accomplir selon les traditions chevaleresques. Caparaçonné de métal sur son destrier, Alisande en croupe, il part sur les chemins chercher aventure. Son voyage en armure lui cause des déboires hilarants et il fait maintes rencontres, dont il triomphe par son ingéniosité toute américaine.   
    Dans la seconde partie, Hank a définitivement fait ses preuves, il est connu dans tout le royaume comme "le Boss". Sa décision de parcourir les chemins, déguisé en manant afin de partager la vie du petit peuple, provoque l'enthousiasme du roi Arthur. Flanqué de l'encombrant et maladroit souverain, le yankee découvre l'extrême pauvreté des paysans, l'esclavage, la maladie, les lois injustes… Une expérience qui les marquera durablement.

    Pour connaître la fin de l'aventure de Hank Morgan et savoir comment il retournera à son époque, il ne vous reste plus qu'à vous jeter sans plus tarder sur cet excellent roman, qui ravira adultes et adolescents !

Pour en savoir plus...

I - La quête du rire

    Un yankee à la cour du roi Arthur est d'abord un récit hilarant, au cours duquel Mark Twain use de tout son talent comique pour nous décrire la rencontre entre deux univers : celui du VIè siècle anglais et celui du XIXè siècle américain. Contrairement à des parodies modernes telles que Sacré Graal des Monty Pythons, qui dépeignent un univers absurde et totalement délirant, la société médiévale de Mark Twain repose sur les connaissances historiques que l'on en avait à la fin du XIXème siècle, comme en témoigne son Avant-propos. Ce qui est drôle, c'est le regard distancié et condescendant que porte un homme moderne sur ce monde, ses commentaires dans un langage pour le moins familier, qui côtoie le discours ampoulé et littéraire des seigneurs et des nobles dames. Le style imagé de Mark Twain fait souvent mouche et les scènes burlesques abondent ainsi dans le roman :

            

 "La Grande Bretagne grouillait de royaumes et de roitelets comme au temps de Josué, où les gens devaient dormir en chien de fusil, car ils ne pouvaient étendre leurs jambes sans être munis d'un passeport au préalable" .

    Hank fait toujours montre d'une décontraction typiquement américaine. Il affuble par exemple ceux qu'il rencontre de diminutifs familiers : Sire Gareth devient ainsi "Garry" et Alisande, la jeune pucelle qui l'accompagne dans ses premiers exploits, est aussitôt surnommée "Sandy". Véritable automate récitant des extraits du Le Morte d'Arthur de Sir Thomas Malory, elle formera avec le héros l'un des "duos comiques" les plus savoureux du roman (Arthur et Hank puis Merlin et Hank constituant les autres inénarrables duos) ce qui offrira à Mark Twain de multiples occasions de se moquer du style (parfois) répétitif et désuet des romans courtois.

 
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    Ce choc linguistique se double d'une opposition cruelle mais comique entre la "réalité" du monde arthurien (la vie difficile pour tous, hormis les nobles, la violence des combats...) et les propos nobles et pleins de délicatesse, le merveilleux relaté par les discours des chevaliers. On ne peut donner tort à Hank de se croire dans un asile à son arrivée à la cour de Camelot : tous paraissent saisis de mythomanie, voire de schizophrénie ! Aux oreilles d'un représentant de l'Age de la Raison résonnent les récits les plus abracadabrants : 

            

"Tout le monde avalait sans discuter des histoires à dormir debout sans jamais s'inquiéter si elles étaient véridiques ou non " .

Durant la première scène du banquet, Hank Morgan décrit les autres "prises de guerre" des Chevaliers de la Table Ronde, assistant au banquet dans un coin de la salle :  

            

"Beaucoup d'entre eux étaient estropiés, mutilés, blessés d'horrible façon (…) Personne dans l'assemblée n'aurait eu idée de leur offrir une goutte d'eau pour se laver ou nettoyer leurs plaies."


Excessive caricature ou dénonciation de se qui se trame entre les lignes des grands textes courtois (qui abondent de scènes où Lancelot, Gauvain ou Perceval envoient leurs adversaires vaincus se constituer prisonniers à la cour du roi) ?
Par ce tableau un peu outré, Mark Twain ne tenterait-il pas de retranscrire sur un mode ironique l'ambiance des cours françaises de Marie de Champagne puis d'Angleterre aux XIIème et XIIIème siècles, en pleine mode du roman courtois ? Il est fort probable qu'un observateur moderne puisse être choqué du contraste entre les propos de nobles dames, nourries aux textes de Chrétien de Troyes et de Sir Thomas Malory, et une époque particulièrement difficile à vivre pour le commun des mortels... Ce contraste sera poussé jusqu'à l'outrance dans les scènes présentant le personnage de Morgane, femme aussi belle qu'impitoyable.

    Ainsi, sous le rire parfois un peu grossier, derrière le "roman d'aventures populaires pour adolescents", émerge la dénonciation d'une société sans pitié pour les faibles.


Warwick castel
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II - Une œuvre plus ambitieuse qu'il n'y paraît

    Les niveaux de langue mais aussi les points de vue et les genres littéraires s'entrecroisent dès le début du roman, dont la structure présente une certaine complexité :
le narrateur (dont le "je" peut tout aussi bien désigner Mark Twain qu'un simple  double de fiction) fait part au lecteur de sa rencontre avec un homme mystérieux, lors de la visite touristique du château de Warwick. Leur guide tente de donner une explication historique plausible à la présence d'une cotte de mailles percée d'une balle de revolver...que l'homme prétendra avoir lui-même tirée. Le soir venu à son hôtel, avant de s'endormir, le narrateur se plonge dans un passage du Le Morte d'Arthur (conte, récit présenté clairement comme une fiction) puis l'homme mystérieux, Hank Morgan, vient frapper à sa porte et commence à lui raconter son incroyable aventure (récit oral). Alors qu'il va se coucher, Morgan lui remet un manuscrit, mise en forme du "journal" qu'il a rédigé au fur et à mesure de son voyage dans le temps... Nous plongeons alors avec le narrateur dans ce texte à la véracité invérifiable, d'autant plus que son héros n'apporte aucune explication scientifique à son voyage temporel, à l'inverse de  H.G.Wells, dans La machine à explorer le temps (1895). Il est simplement assommé et se réveille dans une autre époque… Ce doute que ressentira le narrateur jusqu'aux dernières lignes pourrait rattacher le roman au genre fantastique. Cependant, le ton général, plein d'humour, et l'argument de l'évanouissement font plutôt pencher le texte vers la fantaisie, suivant l'exemple de Hector Servadac, de Jules Verne (1877). Mais il s'agit là d'une fantaisie sociale, militante, attachée aux idéaux démocratiques et à la lutte contre toute forme d'obscurantisme...

    Durant toute son aventure, Hank Morgan n'aura en effet de cesse de dénoncer les entreprises mystificatrices du vieux conseiller du roi Arthur. Merlin et lui s'affronteront à plusieurs reprises, soit directement, soit par agents interposés. L'américain le ridiculise régulièrement par son ingéniosité et adopte un ton badin pour le faire enrager :

            

"Merlin est un très bon magicien dans sa petite sphère et il a une gentille réputation de sorcier provincial. Il ne se défend pas mal, il fait de son mieux et il ne serait pas correct que je lui coupe l'herbe sous le pied tant qu'il n'aura pas avoué son impuissance".


Dans le cadre de la mission "civilisatrice" que s'est donné Hank, Merlin est tout naturellement l'obstacle à écarter, symbole de la crédulité populaire.

    Pour le protestant Morgan, la mainmise de l'église catholique et romaine sur la population devient l'autre grand sujet de préoccupation. Elle encourage les plus démunis à la docilité et veille à ce que rien ne change dans l'ordre établi, châtiant sans pitié les plus rebelles. Quand Morgan dénonce les crimes commis au nom de Dieu, c'est Mark Twain qui  met en avant sa propre foi en l'Homme, tel qu'il le fera par écrit en 1906 avec son essai philosophique De la religion : Dieu est-il immoral ? 

    La volonté de l'américain viendra donc à bout de tous les pièges tendus. Dans une scène savoureuse, où Hank Morgan va à la rencontre d'ermites pittoresques, Mark Twain parodie à la fois l'esprit d'entreprise américain et les manifestations les plus absurdes de la religion :

            

"Nous arrivâmes enfin chez l'un des as de la corporation. C'était une vedette de premier plan (...) Il était en train d'exécuter le mouvement de gymnastique qu'il faisait quotidiennement depuis vingt ans  (...) C'était sa manière de prier. Je le chronométrai : il s'inclinait et se relevait mille deux cent quarante-quatre fois en vingt-quatre minutes et quarante-six secondes. C'était pitié de voir une telle déperdition d'énergie  (...) J'en pris bonne note dans mon calepin, me proposant de mettre un jour en pratique un système de cordons élastiques, grâce auxquels il actionnerait une machine à coudre. Je réalisai ce projet par la suite et cet ermite me rendit d'excellents services  (...)  Il exécuta dix-huit mille chemises de toile de chanvre de premier ordre (...)" . 

    Une fois que Merlin a perdu l'oreille du roi, l'américain pragmatique est donc libre de convertir le pays, avec quelques siècles d'avance, aux joies du capitalisme le plus effréné (sic). Mais il devient aussi la nouvelle conscience d'Arthur et va lui faire enfin découvrir son peuple et les souffrances qu'il endure quotidiennement, au cours d'un voyage initiatique. Cette seconde partie du roman est bien plus sombre et témoigne de la fibre sociale d'un Mark Twain qui a fuit son Missouri natal pour ne pas combattre sous le drapeau esclavagiste durant la guerre de Sécession. Il reprend la même formule que dans l'un de ses précédents romans, Le riche et le pauvre (1881) : on y voyait le futur Edouard VI échanger quelque temps sa place avec celle, nettement moins reluisante, d'un jeune garçon issu du peuple qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau. Pour Mark Twain, ce baptême du feu est nécessaire à toute prise de conscience sociale car, écrit-il,

            

"le monde est mal fait ; les rois devraient, parfois, aller à l'école de leurs propres lois, et, ainsi, apprendraient la pitié".



    Leur périple dans la boue des chemins se déroulera en total contraste avec une glorieuse quête chevaleresque. Deux tableaux pathétiques marqueront sans doute la mémoire des lecteurs : la description des conditions de vie intolérables d'un groupe d'esclaves (déjà évoquée de façon un peu moins insoutenable à travers le personnage de Jim dans Les Aventures d'Huckleberry Finn) et surtout le passage de la "cabane de la variole", qui voit Arthur mériter enfin son titre de souverain : il bravera la maladie pour tenter de réconforter une malheureuse famille décimée...


    Au Moyen Age idéalisé par les Romantiques, Mark Twain oppose ici une vision plus crue, plus réaliste, même si elle revêt les habits divertissants de la fantaisie. Aux rêves, à l'univers courtois factice, aux faux-semblants édictés par la religion, l'auteur préfère l'action, l'initiative et l'apprentissage personnels afin de bâtir un monde terrestre meilleur où les hommes seront libres et égaux. Un message qui conserve toute sa modernité...

Shimrod

 

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