Numéro 16 - Mai 2008
Les Tems d'Ars
Li Cris le Herault
par Elisabeth Féghali
Hauts personnages
René II duc de Lorraine
par Olivier Petit
Lieu de Pélerinage
Notre-Dame de la Fin des Terres de Soulac-sur-mer
par Elisabeth Féghali
Jeux & divertissements
Assassin's Creed
par François-Xavier Féghali
Montjoie !
par François-Xavier Féghali
par Shimrod
Cuisine médiévale
Vin doulx
par François-Xavier Féghali
Ouvrage
Les salles des croisades du château de Versailles
par Elisabeth Féghali
Reportage
Le Château de la Mer - Saïda (Liban)
par François-Xavier Féghali
par Elisabeth Féghali
Musique
Village Lanterne - Blackmore's Night
par François-Xavier Féghali
Croyances & superstitions
Conseils pratiques
par François-Xavier Féghali
Notre-Dame de la Fin des Terres de Soulac-sur-mer

 Notre-Dame de la Fin des Terres
à Soulac en Guienne
Classé Monument historique le 20 juillet 1891


Extrait du Spectacle "Le Champ de l'Etoile", 
Soulac sur mer août 2005
(cliché E. Féghali)

Si la station balnéaire de Soulac-sur-mer est célèbre de nos jours pour ses nombreuses villas au cachet "côte d'argent" ou style "néocolonial", elle le reste encore et toujours grâce à son imposante église, dénommée basilique par la ferveur populaire. Le lieu était au Moyen Age le passage obligé pour les Jacquets de Saintonge en route vers Saint-Jacques de Compostelle, mais pas uniquement et nous le verrons car l'édifice repose sur un ancien oratoire : le plus ancien lieu de culte dédié à la sainte Vierge qui soit attesté dans la région.
Les Archives historiques du Département de la Gironde seront les premières sources que nous exploiterons avec bien entendu les divers historiens qui se succédèrent pour donner une histoire de Soulac. Mais les sources dont nous disposons en ce domaine ne sont pas légions, il faudrait pour bien faire accéder aux archives conservées à Londres. En l'état actuel des connaissances, il n'est peut-être pas encore possible de livrer une image de Soulac dépourvue de tout souffle "romantique".


Extrait du Spectacle "Le Champ de l'Etoile", 
Soulac sur mer août 2005
(cliché E. Féghali)

Sur la route de saint Jacques de Compostelle

Soulac était une halte importante pour les pèlerins, en route vers le lieu supposé du sépulcre de l'apôtre saint Jacques le Majeur, qui avaient choisi d'emprunter une voie secondaire, dite voie des Anglais. Cette voie maritime s'éloignait de la via Turonensis qui gagnait quant à elle la ville de Bordeaux. Rappelons que les jacquets pouvaient se rendre en Espagne en choisissant un des quatre chemins majeurs, inscrits depuis 1998 sur la liste du patrimoine mondial de l'humanité :

  • la voie de Tours ou via Turonensis (dite aussi le grand chemin). C'est en l'église Saint-Jacques de la Boucherie à Paris que se rassemblaient les pèlerins venus du Nord et du Nord est de l'Europe, ils regagnaient ainsi ceux qui s'étaient recueillis sur le tombeau de l'évêque de Tours, Saint-Martin, et poursuivaient tous ensemble leur chemin jusqu'à Ostabat en Pays basque, après être passés comme nous l'avons dit par Bordeaux.
  • la voie de Vézelay ou via Lemovicensis, depuis la basilique sainte-Madeleine de Vézelay, passait comme son nom l'indique par Limoges pour rejoindre également Ostabat.
  • la voie du Puy ou via Podiensis du Puy-en-Velay menait aussi Ostabat.
  • la voie d'Arles ou via Arelata ou encore via Tolosana était celle qui depuis Arles à Puente-la-Reina en Espagne, "récupérait" les jacquets venus d'Italie.


Extrait du Spectacle "Le Champ de l'Etoile", 
Soulac sur mer août 2005
(cliché E. Féghali)

Les principaux chemins ont été décrits au XIIè siècle dans le Guide du Pèlerin. Cette oeuvre est l'une des plus célèbres de la littérature à destination des pèlerins et constitue le quatrième livre d'un recueil, compilé en 1137, le Liber Sancti Jacobi, connu encore sous le nom de Liber Calixtinus.

            

Inde, transito quodam maris brachio et flumine Garona, Burdegalensium tellus ; quae vino optimo et piscibus fertilis, sed lingua rustica habetur. Sanctonenses lingua rustica habentur, sed Burdigalenses rusticiores approbantur. Inde Burdegalenses landae itinere dierum trium, fessis scilicet, invenitur : ipsa est tellus omni bono desolata, pane vino carne piscibus aquis et fontibus vacua, villis rara, plana, sabulosa, melle tamen et milio et panicio et grugnis larga. Tu autem, si in aestate forte per eam transieris, faciem tuam studiose custodi a muscis immanissimis, quae guespe, vel tavones, vulgo dicuntur, quae maxime ibi abundant ; et nisi diligenter pedem observaveris, in arena marina, quae ibi abundant, usque ad genua velociter lapsus fueris.
Extrait du Guide du Pèlerin, attribué à Aimeric
Picaud, moine à Parthenay-le-vieux, vers 1135-1140


Même si Aimery Picaud de Partenay-le-Vieux, clerc poitevin, son auteur probable, ne nomme pas cette voie secondaire dite des Anglais comme il en existe de nombreuses en France à la manière d'une formidable toile que tissèrent un nombre toujours croissant de pieux voyageurs, l'existence de ce chemin littoral (qui longe depuis la Pointe du Médoc à Hendaye, les monts sablonneux), se trouve confirmé par les nombreux relais destinés à accueillir et réconforter les jacquets présents dans la région : lous espitals que son saber lo camin de Sent Jacme et dont nous reparlerons en détail plus loin.

Cette voie est justement évoquée durant le spectacle son et lumières intitulé "Le Champ de l'Etoile" qui est projeté sur les murs de la basilique de Soulac chaque été depuis quelques années déjà :

            

"[...] La via Turonensis démarre de Paris pour passer ensuite à Tours, Poitiers puis Saintes. Et c'est de là justement que le pèlerin, que l'on appelle également le jacquet, peut choisir d'aller directement à Bordeaux en passant par Blaye ou encore d'emprunter la variante pour venir à la basilique Notre-Dame de la Fin des Terres en traversant l'estuaire de la Gironde. Dans le temps, cette voie secondaire appelée également voie des Anglais prenait son départ à Soulac où l'on voyait accoster de nombreuses nefs venant de Saintonge, d'Angleterre ou encore de Hollande. Après avoir vénéré le tombeau de sainte Véronique, les pèlerins longeaient l'arrière front des dunes et des étangs landais pour rejoindre ensuite Bayonne et l'Espagne."
Extrait du Spectacle "Le Champ de l'Etoile", Soulac sur mer août 2005

 A l'époque médiévale où le culte des reliques est très prisé, celles présumées de Saint Jacques le sont tout autant, et quant à celles de sainte Véronique, elles feront la renommée de Soulac. Au Moyen Age, l'histoire de la ville de Soulac se confond avec celle de son église dédiée à la Vierge, comme nous le montre l'extrait d'une charte :

            

"[...] Sur certaine requeste baillée à la court par les scindics des habitans de la paroisse de Notre-Dame de Solac, contenant que l'église de ladicte paroisse est notoirement de très ancienne fondation et une des premières fondées à l'honneur de ladicte dame en ce pais, à laquelle, dès le temps de sa fondation, ont accoutumés aller en voiage et pellerinage plusieurs personnages de divers estrangiers pais [...]"
Archives historiques du département de la Gironde

Et les reliques ont été diverses et variées à Soulac :
« De la chandelle qui fut pourtée par l'ange à la Nativité Jhésu-Crist » ;
« huyt grains de froument qui furent semés et creuz tout en une heure quant Nostre-Dame s'enfuyoit en Egipte » ;
« trois feuilles de palme qui furent gectés davant Jhésu-Crist à l'entrée de Jhérusalem »
"une croix d'argent « faicte en double croix », renfermant du bois de la Vraie Croix ; jusqu'au foin de la Crèche...

 
Emplacement de l'autel dédié à sainte Véronique
et sur lequel on prêtait serment
Intérieur de la basilique, nef centrale

Un sanctuaire pieusement vénéré
Le culte de sainte Véronique

Si dans l'Eglise chrétienne le culte des reliques et aussi ancien que celui des saints, il connaît une formidable apogée au Moyen Age. Le contact avec le saint était remplacé, après sa mort, par le toucher de ses reliques (du latin reliquiae, «restes»), pour prolonger le don de guérison au-delà des limites de la vie terrestre. Mais la croyance en la vertu des vestiges sacrés dégénéra très vite au cours du Moyen Age. Des «inventions» de reliques se multiplièrent, déchaînant à chaque fois d'immenses transports de ferveur. Abbayes, couvents et églises eurent à faire face à de nombreux vols. Ce commerce plutôt douteux, mais tellement prospère qui s'ensuivit est l'un des aspects les plus marquants et les plus étonnants de la vie religieuse au Moyen Age (cf. Autour des reliques et de leur commerce).


reliquaire de sainte Véronique, Saint Fort et saint Zaché
Basilique Notre-Dame de la fin des Terres


Comme toute légende, le culte de sainte véronique fut bâti sur une succession de mystères, d'exploits, de guérisons ou de miracles. De son véritable nom Bérénice, elle serait née selon certains historiens, comme Mgr Cirot de la Ville, en Gironde et se serait rendue de-là jusqu'à Jérusalem où elle aurait recueilli sur un linge la Sainte Face du Christ après L'avoir essuyé lors de Sa passion sur le mont Golgotha. Devant ce miracle, elle serait devenue Véronique (vera iconica "la véritable icône"). Accompagnée de son époux Zachée et de Martial, elle aurait abordée les rives de Noviomagus (l'antique Soulac). La tradition veut qu'elle ait élevé un oratoire en l'honneur de Marie. On rapporte également que grâce à elle les reliques du lait de la Vierge auraient séjourné à Soulac :

  • un morceau de la pierre blanche sur laquelle le précieux liquide serait tombé

A sa mort, son époux devenu Amadour, serait parti évangéliser le rocher situé dans le Quercy qui porte son nom. Véronique morte en l’an 70 aurait été ensevelie à Soulac. En 853, face aux assauts des Normands qui se font plus intenses dans la région, elle est transportée dans la crypte de l'église Saint-Seurin à Bordeaux. Véronique aura ainsi évangélisé le Médoc et le Bazadais.

 

Lous espitals que son sober lo camin de Sent Jacme
en que lous paubres de Diu son recebuts

Les chartes du XVe siècle mentionnent la présence d'une maison servant d'hôpital, dans le bourg de Soulac, rue d'Espagne. Au XVIIe siècle, on se souviendra d'une terre :

            

"[...] dans laquelle estoit autrefois basty led. hospital, lequel feut ruyné par les hérétiques, siz et scittué proche led. prieuré et en la rue appellée des Gahets et au-devant la grand porte de l'église dud. Soulac, vers le couchant [...]"
Archives historiques du département de la Gironde (fol. 9 v°)

Toutefois Soulac apparaît en concurrence avec Talais, ce que le médiéviste Francisque Michel (1809-1887) souligne grâce à un texte de 1342 :

            

"[...] à l'occasion du passage des pèlerins qui s'embarquaient, il y eut entre les habitants de ces deux localités des conflits sanglants dans lesquels plusieurs d'entre eux perdirent la vie".

C'est lui qui mentionnera la présence d'un hospice à Talais au bord du fleuve :

            

"[...] au lieu de Rundre, destiné à recevoir les pèlerins dès leur débarquement et une autre maison de la même espèce dans la commune de l'Hôpital de Grayan".

En effet les pèlerins pouvaient donc choisir de faire halte à Soulac ou à Talais. Ils pouvaient ensuite se rendre à l'Hôpital de la Grayannes (ou Hospitalet) de la ville de Grayan ou bien au Temple de Panquetorte de Vensac en empruntant le chemin de la Reyne (dénommé ainsi en souvenir de la venue d'Aliénor d'Aquitaine). 

Faisant halte dans la Sirie de Les Parra (Lesparre), ils pouvaient trouver aide et soins dans l'Hôpital Saint-Léonard avant de suivre la Levade, cette ancienne voie romaine, et regagner Bordeaux.

Une carte vous présentera plus en détail dans un prochain numéro les diverses haltes possibles à cette époque : l'abbaye Saint-Pierre de Vertheuil, la commanderie de Benon, l'abbaye Saint-pierre de l'Isle à Ordonnac, le Temple...

 

Et il devient intéressant de se demander à quoi pouvait bien ressembler Soulac au Moyen Age, cette sauveté qui dépendait de l'abbaye de Sainte-Croix de Bordeaux mais dont le prieur avait la haute, moyenne et basse justice :

            

"[...] depuis la rivière de Gironde, tout le long de la coste de la mer, jusques au lieu appelle le Pinada et dud. lieu du Pinada en allant par terre jusques au lieu appelle le Bredesion, et dudit Bredesion, qui est aujourd'huy le pont de Talais, en venant à lad. mer de Gironde, jusques au lieu appelle le pas de Grava".
Archives historiques du département de la Gironde

 

C'est ce que je vous proposerai de découvrir dans un prochain numéro.

Elisabeth Féghali


Bibliographie

 Archives historiques du département de la Gironde

 Dom. Bernard Maréchaux, Bénédictin Olivétain, Notre-Dame de la Fin des Terres de Soulac, LBP Editions 2006, réédition de l'ouvrage de 1893

 Association des Amis de la Basilique Notre-Dame de la Fin des Terres de Soulac, Notre-Dame de la Fin des Terres, 1993

 O. Laroza, Basilique de Soulac, son histoire, guide pour la visite

 Guyenne Romane, Zodiaque, 1969

 Roger Chaillot, Soulac-sur-Mer Notre-Dame de la Fin des Terres et le phare de Cordouan, 1971

 Bernard Saint-Jours, Petite histoire de Soulac sur mer, PyréMonde, Princi Negue Editour, 2007

 Aquitaine historique, n° 65 - novembre-décembre 2003 - 10e année

 Aquitaine historique, n° 70 - septembre-octobre 2004 - 11e année

 Francis Zapata, Les chemins de Saint-jacques en Gironde, Editions Sud Ouest, 2002

 M. Rabanis, Florimont sire de Lesparre, PyréMonde, Princi Negue Editour, 2004

 Marie-Josée Thiney, Fascinant Médoc, histoire d'un pays, Editions Sud Ouest, 2003

 

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