Numéro 18 - mars 2010
Editorial
Li Cris le Herault
par Elisabeth Féghali
Musée
The Cloisters à New York
par Marine Durand
Littérature
Merlin, Morgane et Arthur de Michel Rio
par Shimrod
Haut Personnage
Chand Bibi - Jeanne d'Arc indienne
par Dr Shashi Dharmadhikari
La couleur en cuisine
Le tournesol médiéval
par Elisabeth Féghali
Néomédiéval
Couvertures de romans historiques
par Elisabeth Féghali
Secrets de tournages
Je, François Villon, assassin, voleur, poète...
par Webmestre Citadelle
Actualité DVD
Beowulf, la légende viking
par Elisabeth Féghali
Chand Bibi - Jeanne d'Arc indienne

 

Chand Bibi - Jeanne d'Arc indienne


 Dans le jardin majestueux, où demeurent les houris
 Dans les palais où résident les plus beaux hommes de la planète,
 Personne ne peut rivaliser en beauté et en élégance
 Avec la Noble Chand Sultana, la reine favorite de Bijapur
.
 Ibrahim Adil Shah II (1580-1627)


Comme toutes les grandes nations, l’Inde compte dans les plus belles pages de son histoire, quelques personnalités féminines qui, par leur caractère et leurs talents, méritent d’être mieux connues. Noor Jahan (Lumière du Monde), l’épouse de l’empereur Moghol Jahangir, qu’aucune femme n’a pu égaler pour son talent d’administration, Razia Sultana, reine de Delhi, qui fut remarquable pour son esprit politique, Chand Bibi, sujet de cet article, Ahilya Bai d’Indore, et d’autres encore forment le beau fleuron indien.

Le XVIe siècle fut très marqué en Europe par les guerres de religion. La reine Elizabeth I, la fille de Henri VIII, accéda au trône en 1558 et régna pendant près d’un demi siècle. Elle fut une souveraine énergique et autoritaire. En France, la dynastie des Valois de François Ier (1515-1547) à Henri III (1574-1589) fut surtout connue par la nuit de la Saint-barthélemy. Environ 20 000 huguenots furent assassinés en la seule nuit du 24 août 1572. La conversion du roi Henry IV (1589-1610) au catholicisme mit un terme à ces guerres de religion.

A la même époque, l’inde était scindée en deux : le nord occupé par les Moghols, tandis que le sud, le Deccan, était gouverné par les cinq royaumes musulmans ainsi que par le royaume hindou de Vijaynagar. Les royaumes musulmans furent issus de l’éclatement de la dynastie Bahmani ; Nizamshahi d’Ahmednagar, Adilshahi de Bijapur, Kutubshahi de Golconde, Baridshahi de Bidar et Imadshahi de Khandesh. Le royaume hindou de Vijayanagar, gouverné par le puissant roi, Ram Raja, était très florissant.

Notre héroïne Chand Bibi naquit en 1547 à Ahmednagar en tant que fille du sultan Husain Shah (1553-1565). Durant sa jeunesse, elle apprit l’équitation, la peinture et la musique. Outre le Persan, langue de rigueur à la cour, elle parlait couramment le turc ainsi que le Marathi, langue locale. 
A cette époque, les querelles entre les cinq royaumes du Deccan étaient fréquentes. En 1564, afin d’éliminer le roi hindou de Vijayanagar, les cinq sultans décidèrent de s’unir. Cependant, auparavant, le sultan d’Ahmednagar offrit sa fille, Chand Bibi, en mariage au sultan Ali Adil Shah. La cérémonie se déroula à Ahmednagar et donna lieu à de grandes festivités qui durèrent plusieurs mois.
Une rude bataille eut lieu près de Talikot, sur les rives de la rivière Krishna en 1564. Le roi Ram Raja fut capturé par l’éléphant de Nizam Shah puis décapité. La plus grande partie du royaume de Vijayanagar conquise se trouva rattachée au royaume Adilshahi.
Après son mariage, Chand Bibi seconda souvent son époux dans les affaires de la cour et  l’accompagna sur les champs de bataille. Elle apprit également la langue locale, le Kannada, afin de dialoguer plus facilement avec le peuple. Les habitants du royaume de Vijayanagar récemment conquis commencèrent à contester l’autorité d’Adil Shah. Chand Bibi visita cette région rebelle et mit ses habitants en confiance.

Ali Adil Shah mourut en 1580 sans descendance. Son neveu, Ibrahim lui succéda sur le trône. Ibrahim Adil Shah, encore aujourd’hui, est encore comme un des rois indiens médiévaux les plus cultivés. Lorsqu’il accéda au trône, il n’avait que 9 ans et, de ce fait, Chand Bibi devint régente et continua  l’oeuvre de son défunt époux en assistant à la cour presque quotidiennement. En 1582, le premier ministre Kishan Khan accusa Chand Bibi de fomenter un complot contre le royaume en invitant son frère Burham Nizam Shah, sultan d’Ahmednagar. En 1582, Chand Bibi fut arrêtée et envoyée en prison au fort de Satara. A cette occasion, les peuples de Bijapur manifestèrent leur colère.
En l’absence de Chand Bibi, le climat politique local se dégrada rapidement. Kishan Khan fut assassiné, et sur ordre de la reine mère, les nobles ramenèrent Chand Bibi à Bijapur. Un noble Hubshi (personne abyssinienne d’origine éthiopienne) participa activement à ce retour et obtint le poste de premier ministre. Depuis ce temps, les deux groupes ethniques commencèrent à former à Bijapur, le "Deccani’’ (habitants originaires de la région) et les étrangères. Les royaumes voisins profitèrent des querelles internes et, en 1584, attaquèrent Bijapur avec une armée forte de 40 000 soldats. Or, Bijapur comptait seulement 10 000 soldats. Chand Bibi ne se découragea pas et réussit à rassembler encore 20 000 soldats. Le siège de l’ennemi dura plus d’un an et à cette occasion, une partie du mur de la ville s’effondra. Malgré de fortes pluies, les soldats défendirent leurs positions sous le commandement de Chand Bibi, et heureusement, l’armée ennemie renonça à l’assaut.

En 1585, Il y eut de nouveau un rapprochement entre Ahmednagar et Bijapur. Le frère de Chand Bibi, le sultan Murtaza Nizam Shah, envoya son ambassadeur à Bijapur afin de sceller le mariage de son fils Meeran Husain avec la sœur Khudija Begum de Ibrahim Adil Shah. Pour le mariage, la princesse parti à Ahmednagar et Chand Bibi accompagna la princesse qu’elle aimait beaucoup.
La situation à Ahmednagar avait empiré et le sultan Murtaza Nizam Shah était devenu fou. Il essaya d’immoler son fils Miran Husain, qui réussit à s’échapper et emprisonna son père par vengeance. Il ferma son père dans le sauna, alimenté par un foyer incandescent, et de calfeutrer portes et fenêtres. En quelques minutes, le sultan mourut par suffocation.

En 1588, Miran Husain devint le sultan Nizamshah à l’age de 16 ans. Il était cruel et impétueux, et son règne ne dura que 10 mois. Durant le règne de Murtaza Nizam Shah (1565-88), son frère Burham avait tenté, à plusieurs reprises, de récupérer le trône mais en vain et finalement en 1583, trouva refuge chez l’empereur Akbar. Ses deux fils, Ismail et Ibrahim furent emprisonnés dans le château de Lohgad. En 1589, le sultan Miran Nizam Shah fut arrêté à la suite d’une conspiration et les nobles d’Ahmednagar s’emparèrent de ses deux fils et Ismail, le cadet âgé de 12 ans, fut choisi comme sultan. Jamal Khan, un aventurier militaire, devint Wakil, poste de premier ministre. Il était de confession Mahdisme et, sous ses ordres, des milliers de musulmans d’autres confessions furent massacrés. Ibrahim Adil Shah était un fier opposant de Jamal Khan et particulièrement de sa confession. En 1588, il attaqua Ahmednagar et, après 15 jours de bataille, Jamal Khan proposa de négocier et accepta les conditions imposées par le sultan de Bijapur. Une de ces conditions fut le retour de Khudija Begum et Chand Bibi à Bijapur.


Le retour de Chand Bibi à Bijapur fut triomphal et le sultan Ibrahim Adil Shah la traita avec un grand respect par égard à l’éducation qu’il a reçue d’elle.
Entre temps, l’empereur Akbar décida de profiter de la situation dans le royaume d’Ahmednagar et demanda à Burham d’attaquer Ahmednagar; celui-ci n’attendait que cette opportunité depuis longtemps. Il perdit la bataille, mais en 1591, avec l’aide du sultan de Khandesh, renouvela l’attaque et réussit enfin à conquérir le royaume d’Ahmednagar. Le sultan Burham Nizam Shah régna jusqu’en 1595. Par la suite, tous les sultans qui lui succédèrent furent très jeunes et ne régnèrent que quelques mois. Un noble Deccani, Mian Manjhu, demanda de l’aide au prince Murad, fils de l’empereur Akbar, qui à cette époque était gouverneur de Malwa. Lorsque Murad arriva à Ahmednagar à la tête d’une armée de 30 000 soldats et avec le célèbre général d’Akbar, Khan Khanan, Mian Manjhu commença à regretter son plan. Il quitta Ahmednagar, laissant Chand Bibi défendre seule le royaume.
Chand Bibi était de retour à Ahmednagar où elle fut très populaire, non seulement pour sa beauté, mais aussi pour son courage de guerrière. En premier lieu, elle fit monter le deuxième fils de Burham Nizam Shah, Bahadur, sur le trône.
Ensuite les actions de Chand Bibi, lors des événements qui suivent, furent exemplaires et citées par de nombreux historiens de cette époque ainsi que les historiens contemporains. Sayeed Ali (plutôt connu sous le nom de Tabataba), historien persan, était présent à la cour d’Ahmednagar lors de ces événements. L’autre historien célèbre, également persan, Ferishta, qui écrivit en 1596-1607 l’histoire des dynasties musulmanes du Deccan à la demande de Ibrahim Adilshah, fut un grand admirateur de Chand Bibi et consacra plusieurs pages sur elle dans son ouvrage.
Murad envoya une lettre à Chand Bibi en demandant de se rendre. Bien sûr Chand Bibi refusa. Sur ordre de Murad, l’armée Moghole implanta cinq charges explosives sous les bastions qui devaient exploser le lendemain. Pendant la nuit, Khwaja Muhammad Shirazi, un des nobles Moghols, éprouvant de la sympathie pour les assiégés, réussit à entrer dans le fort et informa Chand Bibi de l’attentat préparé par les Moghols. Chand Bibi ordonna à ses soldats de détecter les explosifs. Un des explosifs fut trouvé ; On en retira la poudre pour la remplacer par les pierres et de la terre. Puis, une deuxième charge explosive fut également traitée de la sorte.


Le lendemain 21 février 1596, un vendredi, jour saint de prière, un des généraux Moghols, Sadique Muhammad Khan, décida de retarder l’attaque. Chand Bibi profita de cette trêve inespérée pour détecter les explosifs restants et les désamorcer.
Quand Murad demanda a son armée d’amorcer les explosifs, seule une des charges éclata, provoquant une brèche dans un mur. Chand Bibi, le visage voilé, revêtue d’une armure et munie d’une épée sortit du palais. La voyant ainsi, les soldats et les nobles reprirent courage et la rejoignirent dans la bataille. L’armée Moghole tenta d’avancer, mais les assiégés résistèrent. Après minuit,  lorsque l’attaque faiblit, Chand Bibi supervisa les travaux de réparation de la brèche et, à l’aube, le mur fut reconstruit à sa hauteur initiale (aujourd’hui encore de l’extérieur, les traces de cette reconstruction sont visibles).
Le lendemain, lorsque Murad évolua la situation, il fut impressionné par le courage de Chand Bibi et les soldats de deux camps ne parlaient que d’elle. Depuis, le nom de Chand Bibi est mondialement connu comme ‘’Chand Sultana’’ (la reine Chand).
La nourriture faisait défaut dans les deux camps, épuisant les soldats. Chand Sultana envoya un appel à l’aide aux royaumes alliés. Le courrier tomba entre les main de Murad qui ajouta ‘’le plus tôt, sera le mieux’’ afin de terminer cette guerre le plus rapidement. L’armée Moghole était totalement découragée par le manque de provisions. Murad décida d’abandonner cette bataille, à condition toutefois que Chand Sultana lui cède la territoire de Berar. Chand Sultana décida de son côté d’ouvrir les négociations : le traité fut signé, et l’armée Moghole quitta Ahmednagar.  

                        
En 1598, Abdullah Khan Uzabeg, qui avait semé la terreur en Asie Centrale mourut. Cet événement fut un grand soulagement pour l’empereur Akbar qui avait passé presque 13 ans à défendre son royaume contre l’attaque d’Asie centrale. Il décida à présent de consacrer son énergie à conquérir le Deccan où la situation était devenue très sérieuse.   
En 1597, le général Khan Khanan fut rappelé à Delhi à cause de désaccords entre le prince Murad et lui. L’empereur Akbar envoya Abul Fazl (le célébre auteur de Akbarnama) avec pour instruction de rappeler le prince Murad à Delhi et de remettre un rapport complet sur la situation du Deccan. Murad, gravement malade en raison de son penchant pour l’alcool, décida d’attaquer à nouveau Ahmednagar, mais il mourut en route le 20 mai 1599.
Abul Fazl était un homme très fidèle à l’empereur Akbar et également un grand diplomate. Il tenta immédiatement d’établir des contacts avec Chand Sultana et proposa de se rendre à Ahmadnagar. Il dut cependant attendre l’arrivée du prince Daniyal, successeur du prince Murad.


En 1600, sur suggestion et insistance d’Abul Fazi, l’empereur Akbar arriva personnellement à Burhanpur et ordonna au prince Daniel et à Khan Khanan d’attaquer, sans délais, Ahmednagar. L’armée Moghole approcha d’Ahmednagar en ne rencontrant aucune résistance. Elle commença à implanter des mines autour du fort. Chand Sultana fut prit conscience de la gravité de la situation et particulièrement de la présence de l’empereur Akbar si proche. Elle sollicita l’avis d’Hamid Khan, un eunuque de haut rang qui suggéra de défendre le fort jusqu’au bout. Mais échaudée par la conduite de la majorité des nobles ces dernières années, Chand Sultana perdit toute confiance en eux et décida de conclure la paix avec les Moghols aux conditions garantissant la vie et la propriété des garnisons ainsi que le départ du jeune Sultan Bahadur avec elle au fort de Junnar (le fort de Junnar, près de Pune, faisait partie du domaine de Nizamshahi et, à cette époque était considéré comme un endroit très stratégique. En 1627, le célèbre héros Marathe Shivaji naquit en ce lieu).
La stratégie de Chand Sultana échappa à Hamid Khan. En juillet 1600, il courut dans les rues en criant "Chand Bibi est en train de nous trahir en signant un traité secret avec les Moghols". La panique s’empara de la population qui se rua dans la chambre de Chand Sultana où elle fut tuée par Hamid Khan.


Il existe plusieurs versions, un peu exagérées, concernant le dernier combat et la mort de Chand Bibi. Le récit du célèbre voyageur vénitien Manucci relata dans sa ‘’Storia do Mogor’’ qu’Akbar attaqua Chand Bibi,’‘la Dame bleue’’. Chand Bibi se défendit avec vigueur mais fut obligée de se rendre faute de provisions. Si profondément chagrinée de voir perdre sa dignité, elle décida de faire tout son possible pour ne pas laisser toute sa richesse entre les mains des Moghols. Dans ce but, elle ordonna de fondre ensemble tout l’or du royaume et d’en façonner des boules de canon. Lorsque les boules d’or furent utilisés, on les chargea de pièces d’or, d’argent et de cuivre, puis de bijoux». Manucci termina ainsi qu’après la conquête du fort d’Ahmednagar, Akbar succomba au charme de Chand Bibi et la prit dans son harem.


L’historien Qazi Shahab écrivit dans son livre d’’histoire d’Ahmednagar que lorsque l’armée Moghole entra dans le fort, Chand Bibi ordonna de remplir une grande cuve d’acide et s’y plongea. L’autre historien Sayyid Jaffar écrivit que Chand Bibi et ses serviteurs se jetèrent dans un puits nommé ‘’Machli Baoli’’.  

 

Ainsi prit fin de destinée d’une grande dame qui toute sa vie défendit l’honneur de deux royaumes et de deux familles royales. Contemporaine de la reine Elizabeth I d’Angleterre, elle l’égalait tant par ses qualités d’habilité que par son talent politique. Son royaume était aussi vaste que celui d’Angleterre. Son courage, son audace et sa vaillance n’avait eu d’égal que sa modestie, sa générosité et sa beauté. Si les Moghols furent fiers de Nur Jahan ou de Mumtaz Mahal, le Nizamshahi tira sa fierté de Chand Sultana. Les paysans des "Western Ghats" (montagnes de Saihyadri sur la côte ouest de l’Inde) refusèrent de croire à sa mort et préfèrent croire qu’elle s’était échappée par un tunnel et se cachait  dans la montagne de Saihyadri afin de revenir chasser les Moghols et de ramener l’age d’or au Nizamszhahi.

 

En 1878, le Colonel Meadows Taylor écrit dans son roman "A Noble Queen’’ que parmi les femmes indiennes, Chand Bibi, se distingue comme un bijou sans défaut et hors de prix. Chand Bibi fut surnommée la Jeanne d’Arc du Deccan qui défendit son royaume contre les envahisseurs étrangers et sacrifia sa vie par patriotisme.

Dr Shashi Dharmadhikari

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