Numéro 18 - mars 2010
Editorial
Li Cris le Herault
par Elisabeth Féghali
Musée
The Cloisters à New York
par Marine Durand
Littérature
Merlin, Morgane et Arthur de Michel Rio
par Shimrod
Haut Personnage
Chand Bibi - Jeanne d'Arc indienne
par Dr Shashi Dharmadhikari
La couleur en cuisine
Le tournesol médiéval
par Elisabeth Féghali
Néomédiéval
Couvertures de romans historiques
par Elisabeth Féghali
Secrets de tournages
Je, François Villon, assassin, voleur, poète...
par Webmestre Citadelle
Actualité DVD
Beowulf, la légende viking
par Elisabeth Féghali
Merlin, Morgane et Arthur de Michel Rio

Merlin, Morgane et Arthur de Michel Rio


          

"J’ai cent ans. Un siècle est une éternité à vivre et, après qu’on l’a vécu, une pensée fugitive où tout, les commencements, la conscience, l’invention et l’échec, se ramasse en une expérience sans durée. Je porte le deuil d’un monde et de tous ceux qui l’ont peuplé. J’en suis le seul survivant. Dieu lui-même se meurt et Satan ne va guère mieux. Cet ancien désir d’absolu, qui m’a toujours poussé à agir, rencontre enfin dans l’inaction un objet indiscutable, et c’est l’absolu de la solitude". (p9)

C’est sur ces belles mais amères pensées que s’ouvre Merlin de Michel Rio. Un écrivain peu médiatisé en France mais qui mérite tout l’intérêt des lecteurs en général et des amoureux du cycle arthurien en particulier !

Né en Bretagne en 1945, c’est à Madagascar qu’il passe son enfance et à Paris qu’il s’est installé. Il écrit depuis 1982 et s’est vu décerner de nombreuses récompenses littéraires, dont le prix Médicis. Sa trentaine d’ouvrages, du dialogue philosophique au roman policier, est traduite dans de nombreuses langues et son œuvre est étudiée aux Etats-Unis. Je privilégierai naturellement ici sa trilogie Merlin (1989), Morgane (1999) et Arthur (2001), qui constitue un apport original au corpus de textes préexistants.

Une incursion dans la Matière de Bretagne que Michel Rio présente dans la postface de Merlin (éditions du Seuil, 1989) comme une "trahison illimitée" : on verra en effet qu’il s’est emparé de l’univers arthurien, issu de sources diverses, parfois fragmentaires et contradictoires, afin d’en expurger les éléments fabuleux et mettre à nu les êtres humains. Il a replacé en outre le récit dans son contexte historique, celui des cinquième et sixième siècles. Peut-être cette initiative a-t-elle eu quelque influence sur la genèse du Roi Arthur , film d’Antoine Fuqua sorti en 2004 ? Quoiqu’il en soit, Michel Rio n’invoque pas d’improbables "chevaliers Sarmates" :

          

"Ce flou historique, m’offrait l’avantage d’une grande liberté d’invention tout en soumettant le cycle, sorti de cette espèce d’atemporalité médiévale, aux rigueurs de l’histoire, aux limites de la géographie, à la logique d’un déroulement linéaire"1

Comment a-t-il concrétisé cet objectif à travers sa trilogie ? Quel intérêt constitue-t-elle pour les lecteurs familiers de cet univers, au delà de péripéties déjà bien connues ?


I Histoire et géographie dans la trilogie de Michel Rio

    Le premier roman s’ouvre sur un monologue d’un Merlin centenaire, confronté à l’anéantissement de son projet utopique : l’instauration en Grande Bretagne et en Bretagne d’un royaume juste et imprégné des valeurs philosophiques les plus élevées, dans un monde où règne la loi du plus fort. Ce prologue confère des accents de tragédie au récit qui suit, l’aventure arthurienne étant vouée à l’échec dès ses origines.

    
Michel Rio ancre son récit autour de trois batailles marquant trois étapes de son univers : 
    - le premier souvenir du jeune Merlin remonte en 450, alors qu’il assiste à 5 ans à la victoire de son grand-père à la bataille d’Isca, qui fait de lui le roi des Galles. Isca Silirium était le nom romain pour désigner la forteresse de Caerleon (dans laquelle Geoffroy de Montmouth situa la cour du roi Arthur). Le grand père de Merlin lui promet en héritage les territoires conquis et le fait éduquer par le précepteur Blaise, venu de Constantinople. Fort du savoir des philosophes grecs, Merlin aura dès lors à cœur la concrétisation d’un projet ambitieux...
    - la fameuse bataille du Mont Badon en 490, qui voit le roi Arthur écraser les Saxons. Jugeant le royaume de celui-ci conforté, Merlin quitte la cour de Carduel et part s’isoler avec Viviane. C’est là que débute Arthur, second volume de la trilogie.
    - La défaite de Camlann en 539, lieu où disparaissent Arthur, ses chevaliers de la table Ronde et son fils et adversaire Mordred... Elle clôt le dernier chapitre d’Arthur...

Entre ses trois dates principales, Rio a bâti une chronologie des événements inhabituellement claire dans des récits des chevaliers de la Table Ronde. Cette précision culmine avec un tableau détaillant tous les grands événements et la date de naissance de chacun des protagonistes, "projet apparent d’historien mettant de l’ordre dans le chaos littéraire, projet en réalité d’écrivain comblant par l’imaginaire les silences de l’histoire". Il s’agit pour Michel Rio de "montrer comment une histoire sans magie aucune sert de terreau à la légende opérant une interprétation merveilleuse des faits" (2 id. p169).

En lieu et place d’un univers aux contours traditionnellement assez flous, Michel Rio mêle aussi la geste arthurienne à l’histoire mondiale. Lors du premier discours d’Arthur en tant que roi à la mort de Uther, il est écrit  :

          

"Cela se passait le premier jour de l’année 476, l’année de l’effondrement définitif de l’empire sous le déferlement des barbares, l’année de la chûte de l’urbs elle-même, l’éternelle, investie par Herule Odoacre et ses hordes"  (Arthur p.79).

De même lit-on dans Morgane que la maîtresse d’Avalon :

          

"échangea non seulement avec la Grande Bretagne et l’Armorica, mais avec tout l’occident en tumulte, avide surtout de ses incomparables machines de guerre : avec la Gaule franque de Clovis, avec l’Italie de l’ostrogoth Théodoric qui venait de vaincre l’Herule Odoacre, le conquérant de Rome, avec les Wisigoths d’Espagne et aussi avec l’empire romain  d’Orient et sa capitale Constantinople".(p. 144)

Le tableau chronologique de l’auteur se double en fin d’ouvrage par une carte très détaillée de la Bretagne et de l’Angleterre, faisant apparaître tous les territoires sous l’influence du royaume de Logres. Les descriptions géographiques et physiques précises abondent dans la trilogie :

          

"L’empire était divisé en vingt-deux provinces, dix-neuf en Grande Bretagne où elles avaient gardé le nom romain de civitates, trois en Armorica où on les appelait royaumes [...] Tout en les maintenant comme unités territoriales de base, Arthur les regroupa en cinq regiones de Grande Bretagne..." (Arthur p.62).


L’organisation de ses armées est aussi explicite qu’un compte rendu militaire romain. Michel Rio use même des mesures romaines pour parfaire son illusion de réalisme (jamais l’île d’Avalon décrite dans le roman Morgane n’a été aussi détaillée !).

 

II Le traitement des personnages arthuriens par Michel Rio

Ce parti pris de réalisme au détriment du merveilleux attendu touche aussi les différents protagonistes. Le narrateur au début de Merlin n’est pas un magicien immortel, fils du Diable et d’une vierge mais un très vieux sage dont les origines vont être enfin révélées... Arthur n’est pas présenté à ses sujets en sortant Excalibur de la pierre mais grâce aux manœuvres politiques de Merlin. D’ailleurs, l’épée du roi n’est jamais nommée, elle n’est qu’un instrument efficace dans la main d’un grand guerrier, doublé d’un chef avisé et éduqué mais tourmenté par sa passion pour Morgane. Cette dernière n‘est plus une sorcière assoiffée de sang mais une enfant surdouée qui devient une femme visionnaire et charismatique, bien en avance sur son temps. Son amour-haine pour son demi frère Arthur est le moteur de ses premières actions. Dans la trilogie de Michel Rio, en effet, point de superstition ni de religion, qu’elle soit celtique ou chrétienne. C’est en l’homme qu’il faut croire, comme le montre le vibrant discours de Merlin devant les nouveaux chevaliers de la Table Ronde à Carduel :

          

"Vous avez été choisis aussi parce que vous passez pour justes et loyaux aux yeux de vos peuples et que, enfants hybrides du chaos et de la pensée, à cause de ce qu’il y a en vous d’ordre divin enfoui dans l’arbitraire et la violence, vous pourrez peut-être établir un nouveau pouvoir, un pouvoir qui ne sera plus au service de l’homme qui le détient, mais au service de l’homme en général, et qui fera plier le roi lui-même, quels que soient ses vertus et ses vices [...] vous êtes des instruments de mort,et je ferai de vous des instruments d’éternité. Vous êtes la nuit, et vous serez un jour sans fin. Vous êtes le tumulte, et vous serez la loi. Vous êtes le vide et vous serez le sens du monde et sa conscience. Vous êtes l’âge de fer, et vous préparerez la venue d’un âge d’or qui selon moi n’a jamais été mais qui par vous pourra être. Vous serez tout cela parce que dès a présent, vous êtes la Table Ronde."  (Merlin, Seuil 1989 p. 60).

On pourra opposer cette intervention à celle, plus spirituelle, d’Arthur :

          

"Cette assemblée est la personne agrandie du roi. Vous êtes Arthur de Logres. Voici que je partage mon corps à cette Table Ronde, comme le fit le Christ à la Table de la Cène. Vous êtes les membres périssables d’un corps mystique éternel. Et ce corps fécondera la terre dans la violence et l’amour. Il vous faudra labourer cette terre avec le glaive, mettre dans la riche plaie la semence de votre âme et l’arroser de votre sang. Vous ferez cela dans une double nuit, ayant à combattre à la fois l’obscurité des barbares et vos ténèbres intérieures, éclairés seulement par la flamme d’une passion d’amour allumée à l’Orient il y a cinq siècles et qui brille à présent sur Camelot. Et je vous prédis que cette flamme deviendra un incendie, l’incendie une aube, et l’aube la lumière du plein jour qui illuminera le monde. Ainsi, quoique mortels, vous pourrez vaincre la mort." (Merlin, p.87).

Une déclaration dans l’esprit de Chrétien de Troyes mais qui se voit critiquée plus tard par Morgane :

          

"Le discours de Merlin reposait sur la loi, le tien sur la foi. Sa parole était politique, la tienne mystique. Il a parlé en philosophe, toi en sectateur. Il est parti du pouvoir, qui est, celui de la  force, et cette prise en compte du réel lui offrait la seule voix d’accès à un pouvoir qui peut être, celui du droit. Tu es parti de rien, du vide [...] soit la superstition si tu crois à ce que tu as dit, soit la figue de style si tu n’y crois pas". (Morgane, Seuil, 1999, p67)

Il ne s’agit pas là du charabia d’un méchant caricatural avec lequel l’auteur prendrait tout naturellement ses distances. Pour preuve le premier cours de Merlin à la jeune Morgane :     

          

"Il n’est de science que grecque [...] Les grecs ont été les premiers à séparer physique et métaphysique, philosophie et croyance, médecine et magie. Il y a eu parmi eux les premiers sceptiques et les premiers théoriciens. C’est une aventure de l’esprit unique, sans ancêtre, et pour l’instant sans ascendance, sinon peut-être dans un futur lointain, car le christianisme envahissant tout l’occident civilisé à tué la philosophie et rétabli la religion. Pire : dans les cultures du paganisme, philosophie et religion cohabitaient, se souffraient l‘une l’autre, alors que le christianisme a fait de la connaissance l’ennemi de la croyance, un ennemi a abattre..." (Morgane, p.21).

On comprend ici que Michel Rio renverse les points de vue sur le monde arthurien de Chrétien de Troyes pour qui  la nouvelle religion était lumière sur un monde archaïque et païen : elle devient dans la trilogie une chape de plomb sur la liberté de l’esprit humain inspiré par les penseurs de l’antiquité. Ce sont Merlin et Morgane qui sont les esprits les plus modernes des trois romans, préfigurant les scientifiques de notre époque. Ainsi rappelle Morgane :

          

"L’ignorance engendre la peur qui engendre la superstition. Et c’est pourquoi je veux savoir." (Morgane, p28)

Ainsi, Morgane s’affranchit après quelques années d’études acharnées de la tutelle de Merlin et part créer avec des fidèles sa propre société idéale, au Val sans Retour puis à Avalon, aboutissement au point de vue économique, à la pointe des connaissances agricoles, médicales et architecturales. Une sorte d’îlot de raison dans une mer de barbarie (si l’on excepte le royaume de Logres). Personnage nuancé cependant, elle dispense la vie (elle seule a les connaissances médicinales pour sauver ses fidèles) et la mort à tout intrus dans on domaine...

Chez Michel Rio, les relations très fortes entre Merlin, Arthur et Morgane ont une conséquence directe : les personnages de Lancelot et Guenièvre font pâle figure à côté. Le tableau de la reine est tout de même frappant : elle est consciente dès le départ de l’amour entre Arthur et sa demi sœur :

          

"J’ai perdu assez d’illusions pour comprendre que je ne peux remplacer l’esprit le plus puissant, le plus fascinant de tout l’Occident, surtout quand il habite une telle chair".

Si elle souffre d’un mariage qui la condamne aux apparences, Guenièvre n’est pas mièvre :

          

"La seule science qui me soit permise et m’attire est celle du plaisir [...] Je l’ai acquise parmi mes esclaves mâles et femelles [...] je ne me contente plus d’être seulement ta reine [...] mais je veux être aussi ta putain".  (Arthur, p.45)

Plus tard, c’est elle qui prend l’initiative de séduire Lancelot, plus jeune qu’elle de vingt ans :

          

"S’il y a trahison, dit-elle avec une froide tranquillité, elle n’est pas de mon fait mais du tien. Car Arthur, tout à sa passion pour Morgane, ne m’aime pas. Donc, ne me sentant envers lui aucun devoir dans la mesure ou fidélité et amour sont choses réciproques, je ne fais que me venger de son indifférence. Et cette vengeance tient justement au fait que toi, tu lui as juré amour et loyauté, ce qui est l’essence même du contrat de la Table. Ainsi, de nous trois, c’est moi qui trahis le moins".

Le personnage de Mordred est aussi intéressant. Michel Rio en fait un chevalier d’exception, le premier serviteur de la Table Ronde mais aussi un fanatique, prêt à mettre toute l’Europe à feu et à sang pour imposer le projet de société initié par Merlin : "Mordred n’est pas un traître, dit Arthur. Il est pire. C’est un illuminé qui voit en tous des traîtres en puissance" (Arthur, p.129)

Le parti pris d’écrire une trilogie a offert à Michel Rio l’occasion de peindre ses personnages de façon plus complexe. Les motivations de Morgane restent par exemple assez obscures dans Merlin et elle gagne en humanité dans le volume qui lui est consacré. Du point de vue du style, les trois œuvres ont leur identité car Merlin est écrit à la première personne du singulier, tandis que Morgane et Arthur sont rédigés à la troisième personne.

Si cette trilogie se montre surtout pleine d’intérêt grâce à son point de vue original sur ses protagonistes, elle n’en offre pas moins de très belles pages dans les scènes les plus attendues. Afin de vous donner plus envie de lire l’œuvre de Michel Rio, je terminerais mon article sur le tableau de l’ultime bataille du monde arthurien :

          

"L’aube se levait sur les champs de Camlann dans un triomphe qui envahissait un ciel pur de toute vapeur et repoussait à l’extrême orient les dernières ténèbres de la nuit. Les rayons obliques d’un soleil énorme émergeant avec lenteur derrière les collines de l’est ricochaient sur la rosée du matin, lac suspendu à l’herbe haute, étale dans les méplats des prairies colorés d’or et de pourpre, et explosaient en reflets argentés contre l’obstacle de l’acier. Les deux armées se faisaient face dans un silence si profond qu’on entendait le chant des oiseaux." (Arthur, p 139)

Shimrod

Notes :

 Postface d’Arthur,  p.168, tirée d’un article publié dans le Magazine littéraire, décembre 1999

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