Numéro 2 - Octobre 1999
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Histoire
Les origines de la Russie
par Julie Ollivier-Chakhnovski
Les principaux Princes de Kiev
par Julie Ollivier-Chakhnovski
Petit lexique de la Russie Kievienne
par Julie Ollivier-Chakhnovski
Jeux & divertissements
Jeux de rôles & réalités Médiévales
par Shimrod
Cinéma
Braveheart (1995)
par Shimrod
Le 13e guerrier
par Shimrod
Glossaire
Petit glossaire de la littérature médiévale fantastique
par Shimrod
Linguistique
Si M'aïst Diex
par Elisabeth Féghali
Les origines de la Russie

L'histoire de la Russie est pour beaucoup une énigme dans la mesure où elle est très compliquée, très différente de la nôtre, et surtout très rarement étudiée, notamment en ce qui concerne la période médiévale qui voit la naissance d'un premier royaume centralisé : l'Etat de Kiev (fin IXè siècle-milieu du XIIè siècle). Un exposé trop détaillé pourrait déstabiliser le lecteur aussi la chronologie qui suit, rappellera les grands faits et règnes de cette période méconnue, tout en essayant d'intégrer divers éléments concernant l'économie, la société, la culture...

Si on essaie de comparer l'histoire de la Russie avec ce qui se passait en Occident à la même époque, on peut remarquer de très nombreuses différences. L'Etat de Kiev n'a, par exemple, jamais vu le développement de la féodalité. Les villes jouent un rôle politique et économique de premier plan et la fortune du royaume repose essentiellement sur le commerce et l'agriculture. La propriété privée n'apparaît que très tardivement et reste limitée... Le royaume est très fragile, retenu par des princes et d'énormes armées constamment en campagne. Le christianisme et une culture écrite font leur apparition, pénétrant peu à peu la société et s'intégrant aux anciennes traditions pour donner naissance à une culture originale. Ces quelques exemples permettent d'entr'apercevoir le développement particulier de la Russie, ou plutôt de la Rous, comme on a coutume d'appeler l'ancienne Russie.

L'histoire de la Russie à l'époque médiévale peut être divisée en deux grandes périodes dans un souci de simplification :

  •  
  • l'Etat de Kiev (fin du IXè siècle - milieu du XIIè siècle).
  •  
  • la Russie des apanages ou des principautés (fin du XIIè siècle - milieu du XVIè siècle, et sur laquelle nous reviendrons dans un prochain numéro de Citadelle).


    L'Etat de Kiev est le premier royaume de la Russie. Il s'est développé autour de la ville de Kiev sur le Dniepr (aujourd'hui en Ukraine) dans des conditions assez mal connues. Très rapidement, pourtant, il réussit à étendre sa domination sur un vaste territoire allant de la mer Baltique au nord jusqu'à la mer Noire au sud, et du confluent des fleuves Volga et Oka à l'est, aux montagnes Carpates à l'ouest.

    http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Russie_de_Kiev/Nestor.jpg 
    Nestor
    Moine-chroniqueur du XI- début XII siècle,
    premier rédacteur de
    la Chronique des Temps Passés.
    On considère habituellement qu'avec la conversion du royaume au christianisme en 988 (989 ?) débute une période où les arts, le droit, le commerce et l'agriculture connaissent alors l'apogée de leur épanouissement. Pendant un peu plus de deux siècles, Kiev va s'affirmer comme une puissance politique, économique et culturelle de premier plan, avec un système original très différent de celui des Etats européens de la même époque. Mais le royaume est victime de querelles internes qui opposent les princes dans des guerres de succession incessantes. Les menaces étrangères des nomades d'Asie et le déclin du commerce lui seront finalement fatals.


    La constitution d'un premier Etat.


    Les conditions qui ont contribué à l'émergence de la Rous au milieu du IXè siècle sont encore très mystérieuses. La limite entre l'histoire et le mythe est très ténue, et l'on ne dispose que d'une seule source littéraire explicite : la Première Chronique ou Chronique des Temps Passés, écrite en 1122 par le moine Nestor, soit deux siècles après les événements évoqués et dans un contexte politique, social et religieux complètement différent. On peut y lire de quelle façon s'est constitué l'Etat kiévien :

    http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Russie_de_Kiev/Rurik.jpg 
    Rurik
    Selon la légende, premier prince de Kiev.
    « Ils [des Slaves de l'Est originaires de la région de Kiev] traversèrent la mer [la Baltique] pour aller voir les Varègues, les Rous. Ces Varègues s'appelaient Rous, comme d'autres s'appellent Suédois, d'autres Normands et Angles, et d'autres encore Goths. Les Tchoudes, les Slaves, les Krivitchi, et tous, dirent aux Rous : « Notre terre est grande et riche, mais il n'y a pas d'ordre. Venez régner et nous gouverner. » Et on choisit trois frères avec leurs familles et ils prirent avec eux tous les Rous et vinrent. L'aîné, Riourik, s'installa à Novgorod, le second Sinéous à Beloozéro et le troisième, Trouvor, à Isborsk. Et c'est à ces Varègues que le pays russe doit son nom. Les gens de Novgorod descendent des Varègues, mais avant c'étaient des Slaves. »

    Les historiens de la théorie dite « normanniste » se sont servis dès le XVIIIè siècle, et se servent encore aujourd'hui, de ce texte pour justifier l'idée que ce sont des Vikings scandinaves (ou Normands), qui ont donné à la Rous sa culture et son modèle politique. Cependant, cette théorie a été aussi bien développée par certains que combattue par d'autres (en particulier par les historiens soviétiques).

    Le texte en lui-même est très controversé et des critiques ont fait apparaître ses insuffisances et il faut savoir qu'il n'est pas parvenu jusqu'à nous intact. Après au moins deux rédactions, l'original s'est trouvé remanié, complété, corrigé voire glosé. Mais en l'absence d'autres sources, on ne peut rejeter celle-ci.

    Pourtant à bien y regarder, on remarque que la culture kiévienne a sûrement plus emprunté aux Byzantins qu'aux Slaves, et ce, notamment dans les domaines aussi divers que le droit, la religion, la langue, précédant parfois même les Scandinaves (comme par exemple en littérature). Constantinople envoie régulièrement dans l'ancienne Russie non seulement des ecclésiastiques de tout rang, mais aussi des architectes pour la construction d'églises, des peintres pour leur décoration et des enlumineurs pour la réalisation de somptueux manuscrits.
    Quant au rôle politique joué par les Normands, il est tout aussi difficile à définir, mais les noms scandinaves des premiers princes de Kiev attestent probablement une dynastie étrangère. Reste encore à définir qui sont ces Rous, mentionnés à maintes reprises dans des textes byzantins et arabes, avant même la date supposée de la fondation de Kiev en 862. L'étymologie du mot n'a pu fournir d'hypothèses satisfaisantes (il y aurait eu des Rous, compagnons de Charlemagne en Gaule !).
    On comprend alors l'enjeu de ce débat qui dépasse les cadres de l'histoire, dans la mesure où accepter la théorie normanniste revient à reconnaître que le développement de la Rous a été permis grâce à des étrangers. Quelle que soit la réponse à ce débat, on trouve à la fin du IXè siècle un peuple appelé Rous basé à Kiev, qui soumet peu à peu toutes les tribus slaves voisines.


    L'essor du royaume de Kiev.


    L'histoire de l'Etat de Kiev se divise en trois périodes répondant idéalement au schéma classique : essor, apogée et déclin.

    Riourik est le premier chef Varègue reconnu comme prince par les Slaves à Novgorod vers 856. Il donne son nom à la dynastie des Riourikovitch qui va gouverner la Russie jusqu'au XVIè siècle. Oleg, très certainement ami de Riourik, est le premier souverain de Kiev. La ville était déjà, dès le VIIIè siècle, un centre commercial de toute première importance sur la route fluviale de la Baltique à la Crimée : la « route des Varègues aux Grecs ». D'après la Chronique des Temps Passés, Oleg prend la ville vers 882, mais son action reste énigmatique et son règne est mal connu. Il semble qu'avec l'aide de sa droujina il parvienne à étendre la domination de Kiev sur les populations slaves voisines, sur lesquelles il lève d'ailleurs chaque hiver un tribut. Il est bien une sorte d'envahisseur gouvernant d'autres peuples. Ce qui répond d'ailleurs à l'attente du peuple qui s'adressait, de son plein gré, aux Varègues, leur confiant le gouvernement de leur terre : attitude qui, semble-t-il, reste unique dans l'histoire universelle.
    Une opération militaire conduite avec succès contre l'Empire byzantin permet la signature d'un traité commercial en 911, garantissant ainsi le séjour et le commerce des Rous à Constantinople. L'été, des convois de bateaux descendent les fleuves jusqu'à Constantinople pour vendre fourrures, cire, miel, lin, houblon en échange de vins, soie, épices et objets d'art raffinés. Le prince fait partie du voyage. Il se révèle alors être un grand marchand, mais ses fonctions principales sont de conduire l'armée, de faire la justice et de diriger l'administration.

    http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Russie_de_Kiev/Olga.jpg 
    Olga (?- 969)
    Femme du prince Igor,
    régente de son fils Sviatoslav.
    Igor succède à Oleg de 913 à 945. On suppose qu'il est le fils de Riourik, mais sans en être totalement certains. Il continue à étendre l'autorité de Kiev, mais l'Etat est encore très fragile et les peuples nomades des steppes qui migrent vers l'ouest (Khazars et surtout Turcs) menacent constamment ses frontières. Igor part, lui aussi, en guerre contre l'Empire byzantin, qui se solde par un échec, tandis qu'il remporte une victoire sur les Perses. A sa mort, c'est sa veuve Olga, probablement la fille d'Oleg, qui prend la tête de l'Etat et tente de 945 à 962 de maintenir l'autorité de Kiev sur son domaine. Au cours de sa régence les relations avec Byzance s'intensifient, elle décide de se convertir au christianisme en 955 et effectue pour cela plusieurs voyages à Constantinople. Ses nombreuses tentatives pour favoriser l'expansion du christianisme sont un échec. Malgré la venue de prédicateurs comme l'évêque Adalbert de Trêves, le peuple est bien vite découragé par les offices en latin, langue qu'il ne comprend pas. Il reste alors profondément païen, comme le propre fils d'Olga, Sviatoslav, qui prend le pouvoir à sa majorité. Son petit-fils Vladimir, quant à lui, comprendra, nous le verrons plus loin, le rôle unificateur de la religion chrétienne.

    Sviatoslav est le modèle du prince guerrier (kniaz) aidé par les Boyards (la noblesse) qui forment le conseil de la Douma. Il va se livrer à d'incessantes campagnes pendant les dix années de son règne, notamment contre les Bulgares de la Volga, les Khazars jusqu'à la mer Caspienne et contre les peuples du Caucase du nord. A la demande de l'empereur byzantin il se lance dans les Balkans, mais ses victoires inquiètent les Byzantins qui se retournent contre lui et obligent ses troupes à se retirer. Sviatoslav rencontre des adversaires de taille : les Turcs Petchenègues. Ceux-ci vont assiéger Kiev en 969 et parvenir finalement à tuer le prince en 972. A cause du principe de la loi de succession clanique, une véritable guerre civile éclate à la mort de Sviatoslav. Ses trois fils se disputent le pouvoir jusqu'à la victoire en 980 du plus jeune, Vladimir.


    L'apogée du royaume et la christianisation.


    On fait habituellement coïncider l'apogée de l'Etat de Kiev avec les règnes de deux grands princes, Saint Vladimir et Iaroslav le Sage. Pendant moins d'un siècle (d'environ 980 à 1054), la puissance politique et économique de Kiev ne cesse de s'affirmer, les arts et la littérature se développent, mais l'événement le plus marquant de cette période reste la conversion du prince et celle de son peuple au christianisme.

    Vladimir continue la politique de ses pères en agrandissant le royaume, il tente pour cela de contenir les Petchenègues en installant des colons et en faisant construire des forteresses aux frontières sud-est. Kiev commence à frapper des monnaies d'argent, tandis que les monnaies étrangères continuent toujours à beaucoup circuler. L'événement le plus marquant de cette période reste bien sûr la conversion de Vladimir au christianisme, entraînant celle de tout le peuple du royaume, baptisé en masse dans les eaux du Dniepr (cf. plus loin). On considère parfois même cet engagement comme l'acte de naissance de la Russie, car ce n'est pas seulement une religion qui pénètre en Russie, mais aussi l'écriture, une certaine culture, et surtout une vision du monde. Enfin, la conversion permet de supprimer les différences entre les Slaves et les Varègues en les réunissant dans la même foi.

    http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Russie_de_Kiev/Validimir_Ier_Sviatoslavovitch.jpg 
    Vladimir Ier Sviatoslavovitch (?-1015)
    prince de Novgorod, puis grand prince de Kiev.
    Initiateur du « baptême de la Russie ».
    Les conditions qui ont précédé au « baptême de la Russie » en 988 (989) ou plutôt en l'an 6496 de la création du monde comme on comptait à l'époque, sont mal connues. On sait que le christianisme était déjà présent à Kiev dès Igor avec une église consacrée à Saint Elie. De plus, Olga s'était convertie en 955. Mais il semble que l'Etat de Kiev, carrefour entre différentes religions, ait tout d'abord hésité entre l'Islam, le Judaïsme, et le Christianisme. Finalement les bonnes relations entretenues avec l'empire byzantin (Vladimir a épousé Anna dite Porphyrogénète, s?ur des empereurs byzantins) et peut-être aussi le fait que de nombreux autres peuples d'Europe Centrale (comme la Hongrie) se soient converti à la même époque au christianisme, sont à l'origine du choix de Vladimir et de sa conversion au christianisme par l'intermédiaire de Byzance (et non de Rome, ce qui va avoir une importance non négligeable à partir du schisme de 1054 qui sépare catholiques latins et orthodoxes orientaux). Pour s'assurer du soutien de son peuple, Vladimir s'appuie sur l'exemple de la Bulgarie, pays récemment converti au christianisme, possédant toutefois une Eglise indépendante avec son propre patriarche et surtout une liturgie en langue bulgare, non en latin. Il introduit un alphabet semblable à celui inventé un siècle auparavant par les saints Cyrille et Méthode pour faciliter la copie et la traduction des textes sacrés en bulgare, langue très proche de celle parlée alors par les habitants de Kiev.
    Vladimir ordonne un jour à tous les habitants de Kiev de se réunir sur les berges du Dniepr afin de recevoir le baptême par des prêtres orthodoxes byzantins.

    « Ils se tenaient tous dans l'eau, les uns jusqu'au cou, les autres jusqu'à la poitrine [...] et les prêtres disaient des prières et la joie était visible dans le ciel et sur la terre en raison de tant d'âmes sauvées », d'après le récit apologétique de la Chronique des Temps Passés.

    Cette conversion s'est faite presque sans révoltes, mais certains historiens considèrent que le paganisme est resté très vivant (à Novgorod notamment), et que le christianisme russe a été profondément influencé par un fonds d'anciennes superstitions.

    http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Russie_de_Kiev/Bogatyr.jpg 
    Bogatyr
    Peinture de Vasnetsov
    L'apparition d'une langue écrite est liée à la conversion des russes : c'est grâce à la religion que l'alphabet, créé par les saints Cyrille et Méthode vers 860, commence à être véritablement utilisé. De nombreux textes liturgiques, patristiques et monastiques copiés par des moines (les plus célèbres étant Antoine et Théodose) s'inspirent de la tradition byzantine, tandis que quelques autres, profanes, font preuve d'originalité, comme par exemple le plus connu : le Dit de la Campagne d'Igor écrit en vers et en prose rimée, très lyrique. Cependant l'essentiel de la culture reste oral, et la Rous connaît de grands poèmes épiques profanes, les bylines, dans le style de nos chansons de gestes ou des poèmes homériques. Ces bylines ont été recopiés plusieurs siècles après, mais on peut y deviner l'atmosphère qui régnait à cette époque. Presque toutes les aventures se passent à la cour de Vladimir et les personnages principaux, les bogatyrs, s'affrontent dans un cadre fantastique. Ce folklore a connu des modifications après la conversion, car dans certaines aventures, les héros cherchent à faire triompher le christianisme.

    http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Russie_de_Kiev/Boris_et_Gleb.jpg 
    Boris & Gleb
    A la mort de Vladimir en 1015, une guerre civile éclate entre ses nombreux fils (les plus jeunes, Boris et Gleb, sont tués par leurs frères et deviennent les premiers saints et martyrs spécifiquement russes). L'un d'entre eux, Iaroslav, prend Kiev en 1019, mais la lutte continue avec son frère Mstislav le Brave, jusqu'à un accord sur le partage du royaume en 1024. Il faudra attendre la mort de celui-ci dix ans plus tard en 1034, pour que le royaume soit entièrement réuni entre les mains de Iaroslav. Le danger petchenègue est écarté pour longtemps après une éclatante victoire des Rous, et malgré quelques révoltes sporadiques au sein du royaume, celui-ci connaît une paix relative. La famille princière est reconnue partout en Europe et alliée aux plus grandes cours étrangères. Les filles de Iaroslav sont mariées :

  •  
  • à Harold le Vaillant, roi de Norvège,
  •  
  • à André Ier de Hongrie,
  •  
  • et à Henri Ier, roi de France,
  •  
  • tandis que son fils a épousé une princesse byzantine.


    Iaroslav est un homme cultivé, droit, polyglotte, à la fois mécène et légiste. Il s'illustre en organisant l'Eglise russe et en publiant le premier code de justice très clément (les amendes y sont préférées aux châtiments, même à la peine de mort). Il fonde à Kiev une école et une bibliothèque encourageant ainsi les arts. L'architecture religieuse russe se distingue du style byzantin en multipliant les coupoles, en ornant l'intérieur des Eglises de fresques, de mosaïques et d'icônes originales. L'exemple le plus ancien et le plus magnifique demeure la cathédrale Sainte-Sophie à Kiev construite de 1125 à 1037. On trouve encore de nombreuses autres Eglises datant de la même époque à Novgorod ou encore à Vladimir...
    http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Russie_de_Kiev/Gotsi.jpg 
    Gosti (les invités)
    Convoi de marchands.
    Les recettes de l'Etat se composent essentiellement de taxes commerciales, de douanes, d'amendes, de frais de justice, ou encore d'impôts sur les feux. Les villes, fortes de leur richesse économique grâce aux apports des marchands étrangers et aux importantes transactions économiques, jouent un rôle politique de premier plan et le vetché, l'assemblée urbaine, est un élément démocratique du pouvoir très ancien où les lioudi (bourgeois) font entendre leur voix. Dans la forêt, on pratique l'agriculture avec l'assolement biennal ou triennal, le travail du bois et la chasse (autant pour la chair que pour la fourrure). La steppe reste réservée à l'élevage itinérant. Presque tous les paysans (les smerdy) sont libres et le servage commence juste à apparaître. L'industrie est développée surtout dans les secteurs de la poterie, de la métallurgie, du textile.


    L'éclatement et la chute.


    Le décès de Iaroslav en 1054 correspond malheureusement au début du déclin de Kiev. Avant de mourir, celui-ci a pris ses dispositions pour partager le royaume entre ses cinq fils. Mettant au point un système de fonctionnement complexe, il souhaite qu'en cas de succession, les oncles et les frères soient prioritaires sur les fils, et surtout qu'à la mort d'un prince, le prince régnant sur un royaume inférieur prenne sa place, et ainsi de suite sachant que la grande principauté de Kiev représente l'échelon suprême.

    Les défauts de ce système apparaissent rapidement : multiplication des prétendants, princes qui changent souvent de domaine et donc peu liés à leur principauté, ambitions... Ce ne sont finalement que guerres civiles continuelles, alors que le royaume si grand et si incohérent ne peut être tenu que par un pouvoir centralisateur fort. A la même époque, les Rous ont à faire face à une nouvelle menace extérieure de taille avec l'arrivée aux frontières de la steppe de nouveaux nomades venus d'Asie : les Polovtsi. Enfin, la modification des itinéraires commerciaux centrés désormais sur la Méditerranée et sur la mer du Nord désavantage l'économie rous. Le royaume de Kiev est donc morcelé, miné de l'intérieur comme de l'extérieur. Seul un prince se distingue de cette période troublées pour ses qualités diplomatiques, son talent guerrier, son désir de justice et sa culture : c'est Vladimir Monomaque, grand prince de Kiev de 1113 à 1125, petit-fils de Iaroslav, qui passe une partie de son règne en campagnes militaires. Il est aussi l'auteur d'une ?uvre littéraire remarquable nommée Instruction.

    On voit parfois en lui le dernier souverain de la dynastie ayant un pouvoir réel. Mais faut-il pour autant faire coïncider la chute de Kiev avec sa mort, ou bien avec la prise de Kiev et son sac en 1169 par Andreï Bogolioubski, prince de Rostov et Souzdal, prétendant au trône de Kiev, qui préfère finalement installer sa capitale dans la ville de Vladimir ?
    Certains historiens vont jusqu'à la date de 1240 où Kiev, qui n'est déjà plus qu'une ombre, est détruite par les Mongols, ces nouveaux envahisseurs invincibles.



    L'Etat de Kiev a eu une vie très éphémère mais riche : à peine plus de deux siècles pendant lesquels il n'a cessé de s'étendre, de lutter constamment pour repousser les envahisseurs de la steppe, de développer un commerce florissant, des institutions efficaces, une culture originale...
    Il a marqué de son empreinte les époques suivantes, et probablement même les mentalités de la Russie actuelle, mosaïque de peuples, de religions, de cultures et d'histoires différentes.


    Julie Ollivier-Chakhnovski



    N.B. l'orthographe adoptée pour les mots russes est conforme à la transcription française, non à la transcription anglaise, que l'on retrouve dans de nombreux ouvrages.
    Accès au forums

    Identifiant
    Mot de passe
    1. Perdu votre mot de passe ?
    2. Pour vous inscrire aux forums