Numéro 3 - Juillet 2000
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Cuisine médiévale
Introduction et généralités
par Olivier Smadja
Récits de bataille
La Bataille d'Anthon (11 juin 1430)
par Olivier Petit
Carte de la bataille d'Anthon
par Olivier Petit
Carte des fortifications en Velin vers 1430
par Olivier Petit
Le Liban médiéval
Les sources historiques et littéraires
par Elisabeth Féghali
Le Liban médiéval
par Elisabeth Féghali
Le Comté de Tripoli
par Elisabeth Féghali
La Cité de Tripoli
par Elisabeth Féghali
Toponymes du Liban médiéval
par Elisabeth Féghali
Reportage
La Forteresse de Blanquefort
par Hilona Dellamore
Essai libre
Présentation de la rubrique
par Samuel Thyssen
Iseult
par Samuel Thyssen
Croyances & superstitions
Les Créatures fabuleuses
par Shimrod
Cuisine médiévale
Le Héricot d'agneau
par Olivier Smadja
Festivités
Les Médiévales de Bouliac
par Communiqué de Presse
Le Liban médiéval

 
Le Liban médiéval


Préambule


     Lors de la parution du premier numéro de Citadelle, j'avais tenté de reconstituer une carte assez générale de la Terre de Libane (carte du Liban aux XIIe et XIIIe siècles).
En fait, la plupart du temps les toponymes cités sont en ancien français. On les trouvera dans un tableau dans lequel figurent en regard de l'étymologie et de l'ancien français, le plus souvent, les correspondants actuels, phonétiques ou francisés.

 

http://www.citadelle.org/mediatheque/Geographie/Liban/cedre_aquarelle.jpg

Cèdre du Liban, aquarelle
de Louis-François Cassas, 1813.


     Mes recherches sont loin d'être achevées (ce qui est toujours un réel bonheur pour un chercheur ! ), pourtant je n'hésite pas à ouvrir un dossier récurrent sur le Liban au Moyen Age, avec l'étude qui suit. Je vous invite ensuite à venir visiter la Cité de Triple, principale seigneurie du Comté qui porte son nom et que vous pourrez bientôt visualiser sur la carte plus détaillée. Les précieux renseignements sur la vie quotidienne en Orient, livrés en ancien français (avec entre crochets la traduction des mots les plus obscurs), sont en majeure partie extraits de la Chronique de Guillaume de Tyr.

 

Une Terre delitable


     De la période franque en la Sainte Terre doutremer en général et au Liban en particulier, on retient surtout le souvenir des Croisades lancées au cri de Dieu le veult, car il est habituel de penser qu'on allait oultremer pour vangier Jhesu. A cette question de foi s'ajoute rapidement l'attrait de l'Orient fabuleux, merveilleux et un véritable désir, nous le verrons, de découvrir et d'admirer ces terres delitables [délicieuses].

 

http://www.citadelle.org/mediatheque/Personnages/Pierre_l_Ermite.gif

Pierre l'Ermite priant au Saint-Sépulcre,
miniature in Histoire d'outremer de Guillaume de Tyr,
XIIIe siècle, ms. B.N. Fr 828.

 

En effet, bien vite les hommes du Moyen Age croient avoir découvert le Paradis terrestre. Tout ce qui peut les émerveiller se trouve là :


- un bon air,
- des pastures de blez,
- des fontaines delitables,
- des ortans et jardins : d'orangers, de mûriers, de citronniers, de figuiers, d'abricotiers, de bananiers (qui donnent ces fameuses pommes allongées ou pommes de paradis décrites par le voyageur),
- des paradis de pins,
- des noyers superbes,
- des oliviers à perte de vue (dont l'huile si savoureuse entre dans la composition des savons de Tripoli),
- des vignes (adonisiennes qui fournissaient un vin très prisé, à Ehden notamment, ce qui n'est peut-être pas un hasard !!!),
- des amandiers,
- des caroubiers (au fruit à la pulpe sucrée et au bois rouge et dur employé en marqueterie)
et autres pistachiers...
Sans compter les épices diverses et variées : poivre, gingembre, cumin, clous de girofle...
et les graines : riz ou encore sésame...


On le voit dans l'article sur la Cité de Triple, les produits locaux font de plus en plus la conquête des pays de la chrétienté occidentale car "la Méditerranée orientale rentre alors, grâce au commerce en pleine prospérité, dans le circuit économique européen".

Mon propos, vous l'aurez certainement compris, n'est pas de revenir sur les souffrances, ni de gommer les violences (tant de maus énoncés par les chroniqueurs), car comme le rappelle Usama ibn Munqidh :

 

            

"Sur tous ceux-là que la passion des hommes
Tua, il faut nous taire maintenant.
A parler d'eux, voyez où nous en sommes.
De petits enfants aux cheveux tout blancs
."
(vers, mètre Kâmil, traduit par André Miquel in
Des enseignements de la vie, souvenirs d'un gentilhomme
syrien au temps des Croisades
, cf. Bibliographie


...mais plutôt de montrer la Beauté du Liban à travers l'évocation des citez de la terre de Fenice, sans toutefois idéaliser les faits. En se penchant sur les chroniques des croisades, on remarque bien vite que le pèlerinage provoque l'étonnement. La dévotion du pèlerin s'accompagne de la curiosité du voyageur pour ces nouveaux horizons et une admiration non dissimulée pour ces riches civilisations et ce, même si les rares épisodes de la vie quotidienne en ceste terre de Fenice [Phénicie] sont souvent masqués par le récit des hauts faits.

 

Richesse du Passé


     Orient, Levant, Phénicie, Liban... Autant de mots magiques qui évoquent des contrées merveilleuses. Civilisations antiques, Contes des Mille et une Nuits, parfums de la forêt biblique des Cèdres (ces gigantesques arbres sacrés), Terre à la beauté à nulle autre pareille, indescriptible, que nous chante le Cantique des Cantiques :

            

"Il est beau comme le Liban ! "


Le pays tout entier conserve son aspect biblique, ce que les chroniqueurs rappellent avec d'emphase :

            

" A destre lessierent celle ancienne cité qui a non Sarepte, où Elyes li profetes fu... Tant alerent que il vindrent a cele noble cité de Sur ; là se logierent devant la tresnoble fontaine qui est si renomée, qui est "fontaine des courtilz et puiz des eaues vivans" [ puits de Salomon ], si com dit l'escripture."
(Guillaume de Tyr, Livre 7, chp. XII).

 

            

"La forest de Belinas où il troverent assez pastures [ ... ] Cele forest seult avoir non ancienement, si com l'en trueve ès Escriptures, la Lande de Libane."

 

            

"Les escriptures dient quele fut fondée mout anciennement, car Noe qui fut en larche ot trois filz : li uns ot non Cham cil ot un filz qui ot non Chanaam ; de celui vint uns qui ot non Aracheus : icil fonda ceste cite et por celui ot ele non Archis." [Arca, voisine de la mer au-dessus de Tripoli].

            

"...Saiete cele cite siet sur la mer entre Baruth et Sur en la province de Fenice ; mout i a biau siege de ville ancienne citez est mout. Sydon li fils Canaam la fonda dont ele tient encore le non selon le latin. Elle est desouz larceveschie de Sur. De ceste cite parlent maintes anciennes escriptures. Didon en fu nee la royne qui fonda Cartage..."
(Guillaume de Tyr, Livre XI, chp. XIV)


 

            

"...la cite de Baruth : cest une cite qui siet sur la mer entre Saiete et Gibelet en la terre de Fenice : ele est obeissanz a larceveschie de Sur. Quant li Romain tenoient la seigneurie du monde il lavoient mout chiere et li donnerent grans rentes et grant franchise si com len trueve lisant eu livre de la loi qui a non Digeste. Anciennement fu apelee Geris por ce que Gerseus la fist qui fu fils Chanaan le neveu Noe."
(Guillaume de Tyr, chp. XIII. Coment li rois Baudoins prist la cite de Baruth.)

 

Si nombre de souvenirs de l'Ancien et du Nouveau Testament y ont laissé leur empreinte, le Moyen Age est encore bien présent... Et si certaines forteresses ont en partie disparu après de bien tristes années de guerre civile, leurs ruines sont autant de témoignages vivants !

     Le Liban actuel tel que nous le connaissons n'a connu sa délimitation qu'en 1920, pourtant je n'hésite pas à transposer un Liban médiéval dans le cadre historique du Liban actuel. Il faut toutefois préciser qu'au Moyen Age le Liban était avant tout une chaîne montagneuse, du même nom, qui faisait partie du roiaume de Surie [Syrie].

 

Contours géographiques


     Les Francs découvrent alors une bande côtière étroite, sinueuse et accidentée qui déroule sous leurs yeux des paysages enchanteurs avec une série de ports que les flottes de Gênes, Venise et Pise ne cesseront d'animer (et ce, longtemps après les Croisades) : Baruth [Beyrouth], Triple [Tripoli], Gibelet [Byblos], Sajette [Saïda] ou encore Sur [Tyr]...


Une première chaîne de montagnes, de hautes cimes que le chroniqueur nomme le Mont Libane qui mout est renomez en Escripture [le Mont Liban], s'élève des flots jusqu'aux Neiges éternelles [avec toute la "blancheur" contenue dans le mot Liban] à plus de 3.000 mètres d'altitude.

Ce massif formait un rempart infranchissable et pratiquement inexpugnable depuis Beaufort au Sud jusqu'à Akkar au Nord. On ne trouvera donc pas de grande forteresse tout au long de ces 150 km ; quant à la position stratégique du Moinestre

[Mouneitira] utilisée par les Francs pour contrôler le passage entre la côte et Maubec [Baalbeck], semble une construction antérieure aux Croisades.

Précisons également que ces crêtes escarpées étaient essentiellement habitées par des populations chrétiennes, apele Maronique [Maronites] :

            

"...avoit bien .xl m. [ 40 000 ] que homes que femmes qui abitoient es esveschiez de Gibelet [Jbail] de Bostre [Batroun] et de Triple [Tripoli] ; il estoient genz mout hardies et preuz en armes et mainz granz secors avoient fet a noz crestiens quant il se combatoient a leur anemis."
(Guillaume de Tyr, L. XXII, chp.7)

 

http://www.citadelle.org/mediatheque/Parchemin/charte-saint-louis-maronites.jpg

Charte de saint Louis, roi de France, 
donnée aux Maronites
à Saint-Jean d'Acre le 24 mai 1250.

            

"...Lors vindrent en l'ost surien qui abitoient sur le mont de Libane, qui est près de ces citez envers Orient mout haut. Icil estoient de nostre foi, preudome et loial gent."
(Guillaume de Tyr, livre 7,
ch. XXI Comment li baillis de Triple se censa
[se soumit à un tribut] aux crestiens.)

 


La plaine fertile du val de Baccar, en Yturé [la Vallée de la Bekaa], l'antique Coelésyrie, dont le centre est Maubec [Baalbeck], une autre cité qui a non Elyope, mès l'en claime Maubec, l'antique Héliopolis aux ruines fameuses, se situe au point même du partage de deux fleuves : le Nahr el Asi qui file en direction du nord et le Nahr el Litani, qui coule vers le Sud.


Et enfin une seconde chaîne, cele renomée Montaigne de Libane, cet Anti-Liban, moins étendue que la précédente, avec cependant un superbe massif à la forme pyramidale, le Mont Hermon, qui domine de ses 2.760 m.

 

Commerce maritime florissant


     Les échanges maritimes, alors en pleine activité, permirent à l'Occident de découvrir l'art local oriental comme la poterie, la céramique émaillée, la verrerie de Sur [Tyr] (l'art du verre était connu en Phénicie depuis la fin du VIIe siècle... mais déjà Strabon, Ier siècle de notre ère, évoquait à ce propos Sayette [Sidon] ).

L'industrie textile fit un bond grâce aux importations de soie, de lin, de coton, d'indigo et autres matières colorantes.

Le commerce des épices se développa considérablement : on notera à ce propos l'importance du droit sur le poivre à Baruth [Beyrouth].

La droguerie, la parfumerie mais également le commerce du sucre de canne connurent également un essor considérable.

Cette activité commerciale florissante étaient principalement aux mains des Italiens, mais les Hollandais le disaient eux-mêmes "Vivere non est necesse, Navigare necesse est". On observera que les Echelles d'Acre, de Sur [Tyr] et de Triple [Tripoli] parviendront à cette époque à un étonnant degré de prospérité. Tous les Etats du bassin méditerranéen y possédaient leurs factoreries et venaient y échanger leurs produits contre ceux de l'Orient.

 

Sombre Moyen Age ?


     Il faut le répéter, ce sombre Moyen Age, ce cliché encore trop répandu, fut même en Orient une époque de magnificence, d'allégresse et de courtoisie (où les échanges humains furent légions). Car la guerre (bien sûr, les Francs étaient venus pour combattre l'Infidèle ! ) n'était pas permanente et princes et chevaliers alors inactifs en profitaient pour conclure avec leurs ennemis de véritables trêves voire des alliances. Plus que de simples rapprochements, les Francs nouèrent de solides liens avec leurs ennemis jurés. Ils parvinrent donc à s'accommoder du climat, des moeurs, des coutumes, à comprendre les différentes religions (accepter les maronites) et à surmonter enfin l'obstacle majeur de la langue (beaucoup de seigneurs sans compter les poulains).
Sur l'implantation des Francs en terre Sainte, les propos, jugés excessifs, de Foulcher de Chartres dans son Historia Hierosolymitana, ne le sont peut-être pas tant que cela :

            

"...Dieu a transformé l'Occident en Orient...celui qui habitait Reims ou Chartres se voit citoyen de Tyr ou d'Antioche. Nous avons déjà oublié les lieux de notre naissance, déjà ils sont inconnus à plusieurs d'entre nous, ou du moins ils n'en entendent plus parler ; tels d'entre nous possèdent déjà en ce pays des maisons et des serviteurs qui lui appartiennent comme par droit héréditaire ; tel autre a épousé une femme qui n'est pas sa compatriote...l'un cultive les vignes, l'autre des champs..."


Pourquoi ne pas penser non plus que ces châteaux d'Orient, ces places fortes à l'aspect extérieur tout de rudesse il est vrai, renfermèrent des palais (sur le littoral plus qu'à l'intérieur des terres), "où toutes les recherches de l'art et du luxe empruntaient aux deux civilisations" (le Poème sur la chute de Tripoli, traduit par R. Roëricht, Archives de l'Orient latin, T.II, B, pp. 462 à 466, en donne un vibrant exemple), que dans les salles s'organisaient nombres de festins, fêtes et "beaucoup d'autres beaux jeux délectables et plaisants" ?

 

http://www.citadelle.org/mediatheque/Parchemin/Chrétien_arabe_jouant_échecs.jpg

Un chrétien et un arabe jouant aux échecs,
miniature d'un livre de jeux d'Alfonse X.


Comme le souligne le baron Emmanuel Guillaume Rey :

            

"La cour d'un prince établi en Orient se devait de présenter alors un subtil mélange entre les moeurs libanaises et occidentales".

 

Le luxe à l'intérieur des châteaux d'Orient


     Même si certains historiens combattent cette idée, on ne peut exclure totalement un certain luxe d'ornementation qui devait régner à l'intérieur de certains châteaux.

Sur place, les Francs profitèrent des artisans locaux pour se faire confectionner des meubles en bois si noble de cèdre.
Dans son ouvrage sur les Colonies franques, Guillaume Rey restitue la description, laissée par Vilbrand d'Oldenbourg, du château des Ibelin, sires de Baruth, qui relate avec grande admiration les pavages en mosaïque exécutés audit palais par des ouvriers orientaux et la salle lambrissée de marbre au milieu de laquelle se voyait un dragon :

            

"Cette salle s'ouvre d'un côté de la mer et l'on voit voguer les navires, de l'autre côté sur les prairies et des vergers. Son pavage de mosaïque représente une eau ridée par la brise et on est tout étonné en marchant de ne pas voir ses pieds empreints sur le sable représenté au fond. Les murs revêtus de placage de marbre, simulent des tentures. La voûte est peinte à l'image du ciel et l'on y voit des nuages courir, le vent souffler et le soleil distribuer l'année, les mois, les jours et les semaines, les heures et les minutes suivant leur mouvement dans le zodiaque. En ces arts décoratifs, les Syriens, les Sarrasins et les Grecs excellent et rivalisent. Au milieu de cette salle se trouve un bassin en marbres de couleurs diverses formant un ensemble admirable où l'on voit une variété infinie de fleurs qui éblouissent le regard. Au centre de cette vasque on voit un dragon qui semble prêt à dévorer d'autres animaux figurés en mosaïque et lançant en l'air une gerbe d'eau cristalline et abondante qui, grâce à l'air circulant librement par de larges et nombreuses fenêtres, répand en cette salle une fraîcheur délicieuse. Cette eau jaillissante retombant en gouttelettes fait un doux murmure berçant le sommeil de ceux qui viennent là se reposer."


Le voyageur Ludolphe de Suchem vante, quant à lui, le luxe des maisons d'Acre : demeures toutes merveilleusement ornées de fresques, de fenêtres sculptées et garnies de verre.


Habitués à tant de luxe, les Francs conserveront en Occident ce goût fort prononcé pour l'ostentation.

 

Les Fêtes


    Il n'était pas rare que les places côtières fassent montre d'une certaine opulence, outrancière parfois, comme cela se produisit à Sur [Tyr], lors d'un somptueux mariage. Ibn Djobair, témoin oculaire, rapporte que :

            

"La mariée était splendidement parée et portait une robe de soie magnifique tissée d'or, dont la traîne balayait le sol ; sur son front brillait un diadème d'or recouvert par un filet tissé d'or, et sa poitrine était ornée de même. Ainsi parée, elle s'avançait en se balançant à petits pas comptés, semblable à la tourterelle... Elle était précédée des principaux d'entre les chrétiens, vêtus d'habits somptueux à queux traînantes, et suivie de chrétiennes, ses paires et ses égales, qui, également couvertes de leur plus belles robes, s'avançaient en se dandinant et traînant après elles leurs plus beaux ornements. On se mit en marche, l'orchestre en tête, tandis que les spectateurs musulmans et chrétiens assistaient au défilé."
(Cité par P.-H. Eydoux, d'après Paul Deschamps)


Ou encore à l'occasion du mariage de la très célèbre Melissent :

            

"...il preissent por femme a leur seigneur Melissent la sereur le conte de Triple qui mout estoit sage pucele et de grant biaute."


 
            

"...Lors fu li cuens de Triple mout liez et sa femme; granz ators et riches aornemenz apareillerent a cele pucele; li Rois meismes et tuit cil du lignage i mistrent du leur efforcieement si neis que len leur tenoit a outrage. Robes de riches dras de soie de maintes manieres i ot mout; escarlates pers verz et brunetes quistrent a trop grant plante; coronnes dor et de pierres ceintures nouches fermauz et aneaus apareillerent mout richement. Une autre maniere de joiaus i ot que les dames pendent a leur oreilles cil i furent riche et de grant coust; poz dor et dargent escueles granz et riches apareillerent mout; chaudieres paeles et touz outilz de cuisine firent granz et larges de fin argent; des lorains [harnachements] des selles et des riches sambues [housses de selles de femme en général] nestuet mie a parler; car trop i ot outraige grant et cousteus. Plus atornerent ces choses richement que il navoient onques mes oies ne veues faire por nules roines; mes cestoit por ce quele devoit aler en si noble pais com estoit li pais de Costantinoble."
(Guillaume de Tyr, LI DISSETIEMES LIVRES, XXXI. Du grant atirement que li cuens de Triple fist por sa sereur)


On voit par ailleurs les Francs fortement séduits par le luxe qui régnait alors en terre phénicienne, luxe qu'ils ne manqueront pas de réintégrer en Occident (cf. article prochain " Ce qui nous vient des Croisades ").

 

De beaux jeux délectables et plaisants

            

"Une part de moi est à Dieu,
Et je saurai la bien garder.
J'ai voulu aussi m'amuser :
L'autre part de moi est au jeu."
(vers, mètre Kâmil, traduit par André Miquel in
Des enseignements de la vie, souvenirs d'un gentilhomme
syrien au temps des Croisades
, cf. Bibliographie)

 

 

http://www.citadelle.org/mediatheque/Parchemin/perso-chassant.gif

Personnage chassant, miniature in Traité d'art militaire
de Muhammadibn Isa ibn Isma'il al-Hanafi al-Aqsara'i, XIVe siècle,
ms. add 18866.


Les jeux tout d'abord sont, comme le souligne Usâma ibn Munqidh, la distraction favorite en Orient. On jouoit alors :
- aux échecs
- aux jeux de dés
- et aus tables ou tric-trac avec dés et pions(cf. Vie de saint Louis, Joinville, § 405, édition J; Monfrin, Classiques Garnier). On a retrouvé des damiers tracés très grossièrement sur le sol de certains châteaux qui témoignent du passe-temps des soldats.


La fauconnerie ensuite fut à l'honneur, les Arabes en ayant fait un art véritable l'enseignèrent aux Francs. Les évocations d'expériences vécues en matière de chasse, de traque et d'oiseaux de proie sont légions dans la littérature arabe de l'époque. Les termes techniques de la volerie traduisent cette passion, comme par exemple bâzdâr qui signifie "autoursier" (sur bâz "autour"), kûhî "élanion blanc", chawâhîn "faucons pèlerins des montagnes", ou autres zurraq "mâles tiercelets... Véritable science sur laquelle nous reviendrons dans un prochain article.


La chasse également et les animaux sauvages étaient suivant la région : perdrix, bartavelles (oiseau plus grand qu'une perdrix sîsî ou t'ayhûj), francolins (proche de la perdrix), sauvagines (oiseaux de mer, d'étang ou de marais), écureuils, renards, lièvres, hyènes, chacals, loups, lynx caracal (wachaq plus précisément), onagres ( yah'mûr, ou hémippes de Syrie, sorte d'âne sauvage ou un animal rappelant la chèvre, disparus au début du XXe siècle), chevreuils, lions et même ours.


Le contact d'avec les Arabes ne cessa d'influer sur le comportement des Francs, qui adoptèrent en partie leurs moeurs.
Et Emmanuel Mâle de souligner que Croisades et pèlerinages :

            

"répandirent dans le monde les créations nouvelles de la littérature et de l'art". 


Mais ceci fera l'objet d'un prochain article !


Elisabeth Féghali


BIBLIOGRAPHIE

DOCUMENTS RELATIFS A L'HISTOIRE DES CROISADES , Inscriptions et Belles Lettres, Paris, 1946. (Figurent ici les continuateurs de Guillaume de Tyr)

DUSSAUD (René) - Topographie de la Syrie Antique et médiévale illustrée (1927)

ENLART (Camille) - Les Monuments des croisés dans le Royaume de Jérusalem, 1925, 1926, 1928 (3 vol.).

EYDOUX (Henri-Paul) - Les châteaux du soleil. Forteresses et guerres des croisés, Paris, 1982.

DESCHAMPS (Paul) - Les châteaux des croisés en Terre sainte (T.1 : Le Crac des chevaliers ; T.2 : La défense du royaume de Jérusalem ; T.3 : La défense du comté de Tripoli et de la principauté d'Antioche), Paris, 1934-1971.

HISTORIENS DES CROISADES (Recueil des), Imprimerie royale, puis impériale, puis nationale, Paris, 1841-1966 (17 vol. in 4°, dont 5 consacrés aux historiens et chroniqueurs orientaux).

MIQUEL (André) traducteur de - Des enseignements de la vie, souvenirs d'un gentilhomme syrien du temps des Croisades - Usama ibn Munqidh Kitâb al-I'tibâr, collection orientale de l'imprimerie nationale, Paris, 1983.

NORDIGUIAN (Lévon) et VOISIN (Jean-Claude) - Châteaux et Eglises du Moyen Age au Liban, Editions Terre du Liban, 1999.

PARIS (Paulin) - Guillaume de Tyr et ses Continuateurs, Paris, 1879, 1880 (2 vol.).

RILEY-SMITH (Jonathan) - Atlas des Croisades, Paris, 1996.

SAULCY (François de) - Dictionnaire totpographique abrégé de la Terre sainte, Paris, Vieweg, 1877.

REY (Guillaume Emmanuel) - Les colonies franques de Syrie aux XIIe et XIIIe siècles, Paris, 1882.

TYR (Guillaume de) - Historia rerum in partibus transmarinis, ou Histoire d'Héraclès : in HISTORIENS DES CROISADES.

VITRY (Jacques de) - La traduction de "L'historia orientalis", 1986.

 

Accès au forums

Identifiant
Mot de passe
  1. Perdu votre mot de passe ?
  2. Pour vous inscrire aux forums