Numéro 3 - Juillet 2000
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Cuisine médiévale
Introduction et généralités
par Olivier Smadja
Récits de bataille
La Bataille d'Anthon (11 juin 1430)
par Olivier Petit
Carte de la bataille d'Anthon
par Olivier Petit
Carte des fortifications en Velin vers 1430
par Olivier Petit
Le Liban médiéval
Les sources historiques et littéraires
par Elisabeth Féghali
Le Liban médiéval
par Elisabeth Féghali
Le Comté de Tripoli
par Elisabeth Féghali
La Cité de Tripoli
par Elisabeth Féghali
Toponymes du Liban médiéval
par Elisabeth Féghali
Reportage
La Forteresse de Blanquefort
par Hilona Dellamore
Essai libre
Présentation de la rubrique
par Samuel Thyssen
Iseult
par Samuel Thyssen
Croyances & superstitions
Les Créatures fabuleuses
par Shimrod
Cuisine médiévale
Le Héricot d'agneau
par Olivier Smadja
Festivités
Les Médiévales de Bouliac
par Communiqué de Presse
Les Créatures fabuleuses

Les Créatures Fabuleuses

 

 


Détail d'une miniature du peintre de Charles d'Angoulême,
vers 1480, illustrant l'Ethiopie dans Les secrets de l'histoire
naturelle contenant les merveilles et autres choses
mémorables de ce monde
, traduit par Solin



Le Dragon et La Licorne



Introduction




     Depuis les temps des cavernes, les animaux fabuleux ont surgi de l'esprit inquiet des hommes, leur présence supposée a permis d'expliquer l'inexplicable et a concentré leurs fantasmes. La Bible elle-même met en scène moult créatures fantastiques, tel le Léviathan (serpent mythique ou dragon marin du Livre de Job NDLR), qui représentent le Mal ou les forces du paganisme (et dont on craint le réveil, Jb 3,8 NDLR).

Au Moyen Age, l'imagination de nos paysans se trouve stimulée à la fois par les sermons nourris d'allégories ainsi que par les mystères de Dame Nature, à laquelle ils sont confrontés quotidiennement. La minorité lettrée se passionne pour les descriptions d'animaux inconnus (chameaux, éléphants, hippopotames...) rencontrés par de grands voyageurs comme Hérodote (historien grec du Ve siècle av. J.-C.) ou Marco Polo dès 1270. Il est préférable de mettre un peu d'ordre dans le véritable grouillement de créatures dont on est témoin à cette époque. Pour plus de clarté, rangeons-les dans 3 grands groupes :


- 1 - On trouve d'abord les monstres qui incarnent une force naturelle, une calamité précise comme la tempête ou l'incendie, des êtres qui sont l'une des manifestations des 4 éléments. La bête Rhô, dans le folklore breton, représente par exemple la colère de l'océan...

- 2 - les bêtes sauvages et mystérieuses vivant dans les endroits à l'écart de toute civilisation (cavernes, marécages, forêts impénétrables). Comme le dragon, elles sont souvent gardiennes de trésors fabuleux ou ne constituent qu'une épreuve pour le chevalier errant.

- 3 - les créatures qui concentrent en elles les plus vieux fantasmes de l'humanité : être immortel, invisible, voler dans les airs...


     Je commencerai par évoquer les deux animaux légendaires les plus fameux du Moyen Age, ceux qui sans conteste sont indissociés de cette grande époque, j'ai nommé le Dragon et la Licorne, qui, de manière un peu schématique, symbolisent l'un, le Mal et l'autre, le Bien.




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Saint Georges et le Dragon,
peinture de Paolo di Dono, dit Ucello, vers 1460




Le Dragon



     Tout grand récit médiéval a son dragon, incarnation du Chaos primitif crachant les flammes de l'Enfer : de l'hagiographie de St Michel, St Clément ou St Georges aux "aventures" des chevaliers du roi Arthur, le dragon est l'épreuve incontournable pour le Héros qui se respecte (cf. éphébie). Terrifiant physiquement, quasi invincible et doté du pouvoir de voler, on le présente aussi comme très rusé et doué de la parole.


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Sainte Catherine de Sienne terrassant le Dragon,
miniature d'un livre d'Heures du XVe siècle




Tel Satan, il trompe les humains avec des paroles perfides (on soulignera le parallèle entre cette créature écailleuse et le serpent qui trompa Eve dans le jardin d'Eden) et les tente par des richesses inouïes : il est bien connu que l'on trouve d'immenses trésors dans son antre, trésors dérobés aux châteaux que le dragon a dévastés...
L'un des plus célèbres dragons du Moyen Age est sans doute Fafnir, l'adversaire du héros germanique Siegfried, figure centrale de la Chanson des Nibelungen (ensemble de textes archaïques datant du VIIème siècle environ et réunifiés par un poète autrichien au XIIème siècle).

 

"Son éternuement projette de la lumière,
ses yeux ressemblent aux paupières
de l’aurore. De sa gueule jaillissent des
torches, il s’en échappe des étincelles
de feu. Ses naseaux crachent de la fumée,
comme un chaudron qui bout sur le feu. Son
souffle allumerait des charbons, une flamme
sort de sa gueule. Sur son cou est campée
la force, et devant lui bondit la violence
[…]
Sur la terre, il n’a point son pareil, il a été
fait intrépide. Il regarde en face les plus
hautains, il est le roi sur tous les fils
de l’orgueil."
Livre de Job, XLI, 9



Le folklore de chaque pays, de l'Angleterre à l'Allemagne en passant par l'Asie, a illustré cette créature fascinante (il est mis en scène par exemple dans la plupart des Carnavals et défilés). En France, on relève à son sujet d'innombrables légendes cocasses : Claude Gaignebet et Dominique Lajoux rapportent dans Art profane et religion populaire au Moyen Age :

 

"...On jetait dans les feux de la St Jean des substances provoquant des fumées nauséabondes car les dragons s'accouplent en l'air ce jour là et leur sperme qui tombe dans les eaux engendre des Lutins."
Claude Gaignebet et Dominique Lajoux, Art profane et religion populaire au Moyen Age (p. 249).



On raconte qu'un pape, saint Sylvestre, aurait descendu un escalier de 365 marches pour sceller la gueule d'un dragon auquel chaque année des jeunes filles étaient offertes en sacrifice :


 

"...C'est le mythe d'une année serpentiforme dont il faut clore la gueule avant de recommencer."
Claude Gaignebet et Dominique Lajoux, Art profane et religion populaire au Moyen Age (p. 94).



Si le dragon est le plus souvent une représentation du Mal, il peut être aussi une métaphore de la puissance, de la royauté. Au début du cycle des Chevaliers de la Table Ronde, le roi Vortigern fait appeler l'enchanteur Merlin afin de résoudre un mystère : une tour qu'il essaie d'édifier s'écroule chaque nuit malgré tous les efforts de ses meilleurs architectes. Merlin lui apprend bientôt que sous les fondations dorment deux dragons, l'un rouge, l'autre blanc, qui s'étirent dans leur sommeil et font trembler la tour. Sur les conseils du magicien, les hommes de Vortigern creusent sous les fondations et découvrent les deux monstres qui s'éveillent alors et se jettent l'un sur l'autre : le dragon blanc finit par tuer le rouge et Merlin révèle que ce dernier représente Vortigern. Le dragon blanc est l'image du jeune Uther Pendragon (futur père du roi Arthur), dépossédé de son royaume par le perfide Vortigern et prêt à se venger...


Cette créature aussi impressionnante que photogénique a souvent fasciné le cinéma : citons entre autres La Belle au Bois Dormant, Merlin l'Enchanteur, Taram et le chaudron magique , dessins animés des productions Disney, Le dragon du Lac de Feu (1981), Willow et Coeur de dragon. En attendant la déferlante de créatures ailées promise par les producteurs de Donjons et Dragons, le film...

En littérature, Tolkien a parfaitement remis au goût du jour ce prédateur rusé avec Glaurung (Le Silmarillion) et Smaug (Bilbo le Hobbit). Un animal qui a encore de belles année devant lui, n'en doutons pas...







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Tapisserie de la Dame à la Licorne



La Licorne






     Les animaux fabuleux ne sont pas tous synonymes de cauchemar, certains représentent la pureté et la grâce : le plus célèbre de ceux-ci, la Licorne, figure dans tous les bestiaires fantastiques orientaux et européens.
Elle apparaît pour la première fois chez le médecin grec Ctésias qui, au Vème siècle avant J.-C., la décrit comme un âne sauvage et blanc avec une corne au milieu du front. Au IIème siècle avant J.-C., le Physiologus, texte célèbre écrit à Alexandrie qui inspira la plupart des bestiaires médiévaux, la présente sous les traits d'un chevreau sauvage à l'unique corne que seule une vierge peut approcher.
Dans la tradition grecque de la Bible, on évoque l'Unicorne (monokeros) et les textes religieux qui en sont tirés lui donnent l'apparence d'un cheval blanc à la longue corne torsadée. C'est un animal fantastique puisque protéiforme dans ses innombrables illustrations : elle peut aussi apparaitre comme un rhinocéros, un bovidé, un bouc, voire une créature totalement chimérique (une queue d'oiseau, pas de pattes arrière, celles de devant fourchues et une corne en dents de scie !). Ni sa blancheur, ni sa barbiche ne sont constantes...

 

"Cette bête a tant de témérité, elle est
si agressive et si hardie, qu’elle s’attaque
à l‘éléphant ; c’est le plus redoutable de
tous les animaux qui existent au monde."
Guillaume le Clerc, Bestiaire divin, XIIIe siècle




En fait, au Moyen Age, la Licorne a l'apparence qu'on veut bien lui donner. Comme son nom l'indique, on l'identifie avec sûreté grâce à sa corne à laquelle on prête des vertus curatives, protectrices, voire aphrodisiaques. C'est pourquoi la Licorne suscite la convoitise des hommes : nombreux sont les récits narrant la capture d'une Licorne par des chasseurs grâce à l'intervention d'une jeune fille vierge. Elle seule a le pouvoir d'apaiser cette créature farouche et combative, qui vient nicher sa tête dans son giron et s'endort. La scène est parfaitement illustrée dans la bande dessinée de Marc-Renier, Les yeux du marais (série histoire et légendes parue aux éditions du Lombard en 1985).


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Alsatian tapestry, XVth century,
Historisches Museum, Basel.


Dans certaines légendes, elle devient furieuse et éventre la jeune fille si celle ci n'est pas vierge ! La Licorne est par contre très douce avec les autres animaux de la forêt. On ne lui connait qu'un ennemi : l'éléphant...

Ce qui fascine dans le mythe de la Licorne, et ce qui a assuré sa pérennité tout au long de la période qui nous occupe, c'est son ambiguité : dans de nombreux textes et sermons, tels que ceux de Honorius d'Autun au XIIème siècle, la Licorne est une allégorie du Sauveur (sa blancheur évoque la pureté) et sa corne représente la Croix. Le symbole religieux sauve les âmes de même que la Licorne purifie les eaux empoisonnées en y trempant sa corne.
L'opposition Licorne / Dragon, évoquée au début de l'article, en tant que représentations du Bien et du Mal se vérifie ainsi : le poison prend souvent la forme d'un Dragon, comme dans l'iconographie de St Jean l'Evangéliste (information tirée de Art profane et religion populaire au Moyen Age, p. 321).

Des poètes laics, comme Richard de Fournival dans son Bestiaire d'Amour au début du XIVème siècle, vont voir en la Licorne la représentation de l'Amant, attiré par l'odeur enivrante et virginale de la jeune fille, puis trahi par elle dans son sommeil. La forme de la corne, souvent caressée par la pucelle dans les illustrations médiévales, est bien assez évocatrice d'ailleurs... Ainsi, à partir du XIIIème siècle, l'allégorie religieuse va dissimuler plus ou moins une image du désir.




     Pour conclure , je conseille aux admirateurs de ce bel animal la visite du passionnant musée de Cluny à Paris : outre la célèbrissime tapisserie de la Dame à la Licorne, maintes oeuvres cachent ici et là une illustration de Licorne. Bonne quête !

Au cinéma, découvrez ou revoyez la magnifique scène des Licornes dans le très esthétique Legend de Ridley Scott. En littérature (roman), je citerais l'oeuvre conjointe de René Barjavel et Olenka de Veer : Les dames à la Licorne (celle-ci n'est pas une figure centrale de l'histoire, qui se passe surtout au début du XXème siècle, mais elle vous réservera quelques surprises ...). Dans le même esprit, on pourra se jeter sur le passionnant cycle des Princes d'Ambre de Roger ZELAZNY (série éditée chez Denoël ). Il est curieux de voir que ces romans modernes donnent un sexe féminin aux Licornes alors que ces créatures fabuleuses sont symboliquement présentées comme mâles au Moyen Age (le Christ ou l'Amant)...



A bientôt pour d'autres portraits de créatures fantastiques telles que l'Homme sauvage, le Loup-Garou ou la Vouivre !

Shimrod




Sites Internet

La thèse de Bruno Faidutti sur la Licorne



Bibliographie (en cours)

COTTERELL (Arthur) - Encyclopédie de la Mythologie, Les Editions de l'Orxois, 1996, Paris.
- Le merveilleux, l'imaginaire et les croyances en Occident, collectif sous la direction de michel Meslin, Les Editions Bordas, 1984, Paris.



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