Numéro 6 - Juillet 2001
Editorial
Editorial
par Elisabeth Féghali
Littérature
La Danse Macabre de Villon
par Elisabeth Féghali
Cuisine médiévale
Les Ustensiles et la pratique de la cuisine
par Olivier Smadja
Le Faulx grenon
par Olivier Smadja
Hypocras
par Olivier Smadja
Reportage
La Citadelle de Beaufort au Liban
par Thierry Gigant
La Citadelle de Beaufort au Liban
par Thierry Gigant
Essai libre
Tristan
par Samuel Thyssen
Iseult
par Samuel Thyssen
Actualité DVD
Tolkien le magicien !
par Shimrod
Communiqué de presse
Le 13è Guerrier
par Shimrod
Médiévales de Bouliac 2001
par Communiqué de Presse
Tolkien le magicien !

 

Avec un succès croissant depuis douze ans, le festival littéraire des "Etonnants Voyageurs" s'est tenu à St Malo, cité de l'aventure par excellence. Du 31 mai au 4 juin 2001, écrivains et explorateurs des quatre coins du monde ont pu ainsi échanger leurs expériences pour le plus grand plaisir d'un public nombreux et passionné.

Voici le compte rendu du débat entre Valerio Evangelisti et John Howe sur le thème " Tolkien le magicien, un monde d'images ".


J. R. R. Tolkien, V. Evangelisti et J. Howe.

On ne présente plus John Ronald Reuel Tolkien. Né en Afrique du Sud en 1892, il s'installe près de Birmingham avec sa mère et son frère en 1896 à la mort de son père. Il développe un don pour les langues et travaille sur des langages de son invention. La Grande Guerre éclate alors qu'il est en dernière année au collège de Oxford. Tolkien passe le bac avec tous les honneurs en langue et littérature anglaise, épouse Edith, son amour d'enfance et part pour la France avec les Fusiliers du Lancashire en 1916. Il perd deux de ses plus proches amis durant la bataille de la Somme puis est démobilisé. Il travaille au fameux Dictionnaire d'Oxford. En 1925, il devient titulaire de la chaire de langue ancienne à Oxford puis obtient celle de littérature en 1945, jusqu'à sa retraite en 1959. C'est d'abord à destination de ses quatre enfants qu'il rédige " Bilbo le Hobbit ", lequel devient rapidement un classique. Une suite est demandée mais il faudra attendre 1954 pour que paraisse la trilogie du " Seigneur des Anneaux ", aujourd'hui lue par cent millions de lecteurs dans le monde. Il meurt en 1973 et se fait enterrer aux côtés de sa femme sous les noms de Beren et Luthien, les deux inoubliables amants du " Silmarillion ", son grand recueil de légendes inachevé.

On peut par contre préciser que Valério Evangelisti, chef de file du nouveau roman fantastique italien, est l'auteur de la série sur l'inquisiteur Nicolas Eymerich.

Le canadien John Howe, quant à lui, a découvert l'art et l'architecture du Moyen Age en volant une clé de la cathédrale de Strasbourg, ce qui lui a permis d'étudier à loisir l'intérieur de l'édifice ! La vision de l'imagerie du calendrier de Hildebrandt dessinée par Tolkien le pousse vers le genre " médiéval-fantastique " ( ou Fantasy ). Il est considéré, avec Ted Nasmith et Alan Lee, comme l'un des meilleurs illustrateurs de l'univers magique du " Seigneur des Anneaux ". Il a été engagé avec Lee en tant que directeur artistique sur le tournage de la trilogie homonyme que vient de réaliser le " néo-zélandais fou ", Peter Jackson. Une quarantaine de splendides toiles de John Howe furent exposées cette année pour les " Etonnants Voyageurs ".


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La rencontre eut lieu au premier étage de la Maison des Ecrivains, la plus vieille demeure de St Malo, sise 5 rue Pélicot. Bâtie par des charpentiers de marine, elle offrait une ambiance certes propice à un tel débat mais peu adaptée pour accueillir les nombreux lecteurs enthousiastes de Tolkien. Que l'on juge plutôt : vingt-cinq places assises , une trentaine de personnes debout ou sur le plancher, les malheureux retardataires relégués au rez-de-chaussée dans une salle ou une télévision permettait de suivre péniblement la conversation ! Arrivé une heure en avance, votre serviteur gagna de haute lutte l'un des sièges du premier rang, un bloc notes entre ses mains fébriles...

Grand et émacié comme un inquisiteur espagnol, Valério Evangelisti fit son entrée, précédant John Howe, dont les vêtements noirs et la barbe pointue donnaient l'apparence du félon des films de chevalerie. A l'initiative d'une enseignante, dont la classe avait travaillé sur les livres de Tolkien, le débat commença.


Une influence des grands mythes européens dans l'oeuvre de Tolkien ?

Pour Valério Evangelisti, " on ne doit pas y chercher telle ou telle référence à un mythe préexistant, une signification symbolique ou religieuse , c'est surtout la dimension du Rêve qui traverse son ?uvre. Les paysages aux couleurs vives, les citadelles fantastiques et les arbres parlants que Tolkien décrit dans " le Seigneur des Anneaux " sont faits de matière onirique, ils font partie de l'imaginaire collectif ". Si l'on trouve une figure du Mal , c'est surtout dans " le Silmarillion ", l'ensemble des légendes aux Premiers Ages de la Terre du Milieu, l'univers de référence de Tolkien. Sauron, le Seigneur des Anneaux, n'est pas le Diable Chrétien, c'est une créature immatérielle, toujours en retrait. " L'universalité du succès de l'auteur est due au fait qu'il met en scène dans ses histoires des rêves très forts partagés par tous ".

Dans un français quasi parfait, John Howe modère cet argument en arguant que, " consciemment ou non, Tolkien a voulu rétablir une mythologie pour l'Angleterre ". Ce pays, frappé par des vagues d'invasions successives ( notamment celle des Normands ), a été dépossédé de sa culture originelle. Profondément Anglais, et de surcroit catholique, l'écrivain a placé des éléments symboliques chrétiens dans son ?uvre : à ce titre, on peut voir le destin du Magicien Gandalf comme un parcours christique ( figure emblématique du guide qui affronte un démon avant de revenir d'entre les Morts, tout de blanc vêtu ). Ayant travaillé aussi sur la langue gothique, il était imprégné des légendes scandinaves : " la Chanson des Nibelungen " a pu l'inspirer. L'ombre du dragon Fafnir plane au dessus de Glaurung ( " le Silmarillion " ) et Smaug ( " Bilbo le Hobbit " ). De même, Brunehilde, incarnation de la Walkyrie, se retrouve dans le personnage féminin du " Seigneur des Anneaux " qui a le caractère le mieux trempé : Eowyn. Tolkien s'est forgé enfin une sorte de mythologie personnelle . Il disait lui même : " je suis un Hobbit ". Comment ne pas voir en la Comté, le vert pays des Hobbits, la région rurale de Birmingham dans laquelle le petit John a passé son enfance ? Comment ne pas dresser un parallèle entre la situation de Frodon le Hobbit, quittant un havre de paix pour se débarrasser de l'Anneau Unique loin dans l'Est et le jeune Tolkien appelé sous les drapeaux en France en 1916 ? Tous deux y vont à contre c?ur tout en sachant que c'est indispensable. Sam, Pippin et Merry, qui accompagnent Frodon dans son voyage font sans nul doute référence aux amis proches que Tolkien a perdus à la guerre?

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Une oeuvre semblable à nulle autre...

John Howe poursuit sur sa lancée. Qu'il s'agisse d'une création vraiment personnelle ou d'emprunts aux grands récits scandinaves et celtiques, l'auteur était en tous cas cultivé et a pu construire patiemment une bonne partie de sa vie une mythologie cohérente et complexe, qui a trouvé un écho chez des dizaines de millions de lecteurs. Universitaire n'écrivant tout d'abord que pour son plaisir et celui de ses enfants, il ne s'est jamais considéré comme un auteur commercial ( un comble quand on voit le succès de son ?uvre ! ). Sa passion pour le langage transparaît dans ses romans : " chaque nom de lieu ou de personnage qui n'est pas de l'anglais est issu d'un système de langue ancienne qu'il a créé au fur et à mesure, les mots qu'il utilise ne sont pas le fruit du hasard mais sont pleins de sens pour le lecteur qui s'en donnerait la peine. Howe donne l'exemple d'une description des abords de Edoras, la cité des Rohirim dans le tome 2 du " Seigneur des Anneaux ". " Les noms inscrits sur les douze tombeaux des anciens rois ont une consonance étrangère à l'actuelle civilisation, ce qui laisse imaginer une civilisation antérieure qui aurait disparu en ne laissant des traces qu'ici et là. Sans faire avancer l'intrigue, ce détail ajoute une épaisseur de lecture. C'est comme lire un livre d'histoire qui serait intéressant ! " ( rires de l'assistance ). Ainsi , son roman s'est nourri des mots, qui lui fournissaient de la matière et créaient une ambiance. Howe voit en cette façon originale de construire une oeuvre une démarche " à la fois profonde et triviale ".


Une intervenante s'étonne de l'absence des femmes dans "le Seigneur des Anneaux".

Valério Evangelisti reconnaît que, lorsque des personnages féminins existent comme Rosie, l'amie de Sam, ou Arwen, la princesse Elfe dont Aragorn est amoureux, elles ne sont là que pour justifier les hauts faits des héros masculins. Ceux-ci évoluent au cours de l'histoire, alors que leurs alter ego féminins n'ont pas assez de dimension psychologique pour changer, à l'image de la Pénélope de l'Odyssée, dont le rôle est d'attendre le retour d'Ulysse. Mais Evangelisti ajoute que les images féminines, tels l'araignée Arachné ou les innombrables tunnels, symboles de la renaissance, abondent . Plus simplement, il précise que Tolkien, n'a pas eu une vie sentimentale très importante. John Howe tombe d'accord sur le fait que " cet auteur du XXème siècle qui écrivait comme au XIXème " était bien timide et pudique, et qu'on peut penser qu'il a évité de peindre des personnages avec lesquels il se sentait peu à l'aise ( à l'instar de Jules Verne dans ses " Voyages Extraordinaires) mais il rappelle tout de même la force de caractère de Arwen, qui sacrifie son immortalité pour épouser l'humain Aragorn, l'étonnant personnage de Eowyn, vierge guerrière, et la présence de Dame Galadriel, l'Elfe plusieurs fois millénaire, sorte de figure maternelle pour Frodon, et dont la vie aventureuse est surtout narrée dans " le Silmarillion ". Un auditeur bien renseigné évoque la récente adaptation de la trilogie au cinéma et dit que ces personnages féminins ont justement vu leur rôle s'étoffer afin de mieux correspondre au rôle que la femme joue dans notre civilisation moderne. Une lueur amusée dans le regard, John Howe, qui est venu avec un tee-shirt " Lord of the Rings ", déclare qu'il est tenu par un contrat de confidentialité et ne peut pas donner de détails? Il annonce tout de même que le scénario initial mettait effectivement beaucoup plus au premier plan les femmes du " Seigneur des Anneaux " mais que le dernier " jet ", tout en donnant plus d'importance à Arwen ou Galadriel, reste plus fidèle au roman.



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Une oeuvre d'un abord moins facile que la production de "Fantasy" courante ? Une autre jeune femme rompt le consensus autour du " Seigneur des Anneaux " en racontant qu'elle a essayé plusieurs fois de lire le roman et a abandonné au bout de cent cinquante pages, effrayée par la pléthore de détails ? John Howe approuve qu'il faut vraiment s'accrocher au départ, avec ce tableau de la vie un peu monotone des Hobbits dans la Comté mais que ce procédé permet au lecteur, "placé dans la même position que ce petit peuple, avec une vision partielle et confortable des Terres du Milieu" de connaître un étonnement grandissant. Il explique aussi la lenteur du démarrage par le fait que Tolkien ne savait pas trop où il allait en racontant cette suite à " Bilbo le Hobbit " ! " Quand les héros se reposent à Fondcombe puis à Lothlorien, Tolkien souffle aussi ! " révèle Howe, sous les rires de l'assistance. Il souligne l'intérêt qu'il y a à lire les premières versions de l'?uvre, dans lesquelles on ne trouve pas Gandalf et où Aragorn est un grand Hobbit ?


John Howe, illustrateur du monde de Tolkien.


Un des visiteurs de la salle du Palais des festivals de St Malo, où sont exposées les toiles de John Howe, lui demande s'il lui est facile, en tant qu'artiste imprégné de l'univers de Tolkien, de s'en libérer quand on lui demande de peindre d'autres tableaux. Howe répond par l'affirmative puis raconte que le Maître avait d'abord refusé que ses oeuvres soient accompagnées de dessins ( il en avait lui même fait de nombreux, très "art déco", mais jugeait que çà enlevait de la force à ses textes ). Howe voit en Tolkien un " écrivain d'images " et déclare qu'il est extrêmement rare de trouver chez d'autres auteurs autant de petits détails qui se " donnent à illustrer ". Pour lui, chaque mot était chargé d'une atmosphère Il résume avec un humour teinté de gourmandise que " tout est bon dans le Tolkien " !

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La différence entre les politiques éditoriales anglo-saxonne et française est évoquée.

Les éditeurs américains ont compris les premiers l'importance et l'attrait des illustrations en couverture d'un livre de poche, à l'inverse de leurs collègues français, sans doute pour des raisons culturelles. John Howe évoque son enfance durant laquelle il se jetait sur tous les livres dont les dessins de première page l'avaient fasciné?et ses déceptions quand l'histoire n'était pas à la hauteur ! Il constate que le métier d'illustrateur est jusqu'à présent mieux reconnu outre Atlantique mais que les choses évoluent, mondialisation oblige. Pour en revenir à l'?uvre de Tolkien, l'enseignante remarque la difficulté de lire "le Seigneur des Anneaux" sans illustration puis de le redécouvrir avec : la mise en image d'un tel univers ne correspond pas forcément à l'idée que l'on s'en faisait tout d'abord. Howe acquiesce en notant qu'il voit souvent des lecteurs venir le voir pour réagir catégoriquement sur tel ou tel dessin qu'il a pu réaliser : " Non ! C'est pas comme çà !". " En fait, ils ne savent jamais comment çà doit être pour coller parfaitement au livre ", note il. Il avoue lui même rester parfois un peu flou dans ses illustrations car en rendant les choses trop claires, on retire de la magie aux scènes et aux décors tout en courant le risque de décevoir le public. Le principal est d'arriver à une intelligence avec le texte et toucher les gens. On lui demande s'il échoue parfois à mettre en image le texte de Tolkien. Il répond que, quand cela arrive, son tableau a l'avantage de ne pas rester dans les mémoires bien longtemps ! Valério Evangelisti juge pour sa part qu'une adaptation ne conditionne pas son public : " Fantasia " de Walt Disney n'impose pas une vision définive des morceaux de musique classique mis en scène mais en donne une certaine expression, invite à en rêver d'autres encore?

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Des détails sur le tournage pharaonique du "Seigneur des Anneaux" ?

Avant que le débat ne se termine, l'audience fait une dernière tentative pour soutirer à John Howe des détails sur le tournage pharaonique du "Seigneur des Anneaux" (les trois films, réunissant des acteurs internationaux comme Ian Holm, Liv Tyler ou Christopher Lee ont été tournés dans la foulée en Nouvelle Zélande, et ont mobilisé une bonne partie de la population). L'illustrateur, qui nous a tout de même tendu la perche en portant son tee-shirt promotionnel, ajoute de bonne grâce quelques mots . Avec Alan Lee, il a travaillé en collaboration avec les décorateurs et les responsables des effets spéciaux afin de rendre à l'écran aussi fidèlement que possible l'univers et le style de Tolkien. Il ont réalisé des centaines de dessins, transformés en storyboards et maquettes de paysages, voire même - dans le cas de la Comté- en décors à l'échelle !. Ils ont supervisé les tenues vestimentaires, l'apparence si particulière des Hobbits et des Orcs mais aussi tenté, à la manière de l'auteur, de rendre visible dans de nombreux décors la trace architecturale de civilisations antérieures. " Vous ne vous en rendrez peut être pas compte, mais, au moins, on a essayé ! ". A la vue des vingt minutes projetées au dernier festival de Cannes, Howe se déclare pleinement satisfait.

" Le passage dans la Moria va déménager ! ", promet-il.


Rendez-vous dans les salles en décembre 2001 pour en juger...
 
 
 
Shimrod
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