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Fiche détaillée - Baudolino
Baudolino
© Le Livre de Poche
Baudolino
Eco (Umberto)
Editeur : Le Livre de Poche
ISBN : 2-253-06770-9
Date de parution : 2002 pour la traduction française
Thème : Autres thèmes
Charmeur, coquin, roublard et fieffé menteur, Baudolino, après une rencontre dont le récit restera un joyau de la fantaisie d'Umberto Eco, devient l'homme de confiance et le fin conseiller de l'empereur Frédéric Barberousse. Toujours il rêve, affabule, et tout ce qu'il imagine finit par produire de l'Histoire. Poussé par Baudolino, l'empereur participe à la troisième croisade, prétexte pour aller remettre au Prêtre Jean, que l'on disait régner dans un lointain et inaccessible Orient, au milieu d'enchantements et de monstres, la plus précieuse des reliques de la chrétienté. Dès lors, l'histoire de Baudolino se déroule en une succession de récits plus ardents les uns que les autres. Pillage de Constantinople ou mort mystérieuse de Frédéric, défilé d'épisodes terrifiants ou rebondissements ludiques, illuminations amoureuses ou règlements de comptes sanglants : c'est une quête totale où l'éclat de rire le dispute sans cesse à l'émotion, le clin d'oeil philosophique ou historique à l'imagination et à l'humour. Histoire d'amour, roman d'aventures picaresques, fresque historique, roman policier d'un crime peut-être parfait, roman de vengeance et théâtre d'inventions linguistiques hilarantes, Baudolino, vingt ans après, est un Nom de la rose laïque où l'on se joue à nouveau des fondements du savoir de l'humanité en une joyeuse et paillarde sarabande des corps et des esprits.

L'AVIS CRITIQUE DE CITADELLE :

Un aperçu de BAUDOLINO à travers l'étude du "palimpseste de l'évêque Oton"
Sorti en 2002 en France, Baudolino est le dernier grand roman de Umberto Eco, l'inoubliable auteur du Nom de la Rose. Après avoir évoqué le XXè siècle avec Le Pendule de Foucault, le XVIIè avec L'île du jour d'avant; il revient à notre époque de prédilection : le Moyen Age.

Baudolino, représente une fois de plus d'une œuvre-somme, étourdissante de Savoir et d'humour, dans laquelle le lecteur ira se plonger avec délices. Umberto Eco nous convie à suivre le fabuleux parcours d'un jeune paysan italien du XIIè siècle, devenu fils adoptif de l'Empereur germain Frederic Barberousse et peu à peu mêlé aux événements les plus marquants de son époque : la mise au pas des belliqueuses cités italiennes, la 3è Croisade déviée sur Constantinople en 1204 pour la piller, la découverte des Rois Mages puis du "Gradale" (ou St Graal), la rencontre avec les fameux Haschischins, la quête du lointain royaume du Prêtre Jean.

 

Fidèle à son habitude, l'auteur débute son roman par un chapitre qui peut désorienter le lecteur : Eco souhaite-t-il que ce dernier soit en mesure de "mériter" l'accès à la suite de l'histoire ? Ou plutôt cherche-t-il à opérer une rupture avec notre époque, un voyage dans le temps au moyen de mots parfois abscons pour une partie de ses lecteurs ? Peut-être les deux à la fois.

L'incipit de Baudolino résume à lui seul les thèmes centraux du roman : une immense entreprise de manipulation historique, une joyeuse réécriture de l'Histoire mêlée d'une vaste réflexion sur le mensonge, l'imagination, la condition de romancier ( n'est-il pas un menteur doué d'imagination ?) mais aussi la foi. Ce premier chapitre, qui narre la cocasse rencontre entre le jeune Baudolino et son futur père adoptif dans une brumeuse province italienne en 1155, prend la forme d'un hilarant méli-mélo de langues. Hilarant mais riche de symboles...

L'événement nous est tout d'abord raconté peu de temps après s'être produit par un Baudolino  qui, en sus de son trivial patois natal, ajoute ici et là des termes issus des langues qu'il vient de découvrir: le latin et le germanique. Son incroyable don pour les langues étrangères lui a permis de se distinguer devant l'Empereur des Germains mais il répète encore pour l'instant des mots vides de sens, tel un papagaus, un perroquet.  Ce défaut inhérent à ses grandes facultés d'écoute  sera souvent source d'humour ( cf. son ingénue remarque à la p.66: "mais moi je ne veux pas aller dans un studium, je ne sais même pas ce que c'est.") mais cette absence de lien entre le signe et ce à quoi il fait référence préfigure sans doute aussi le thème du Mensonge. Baudolino est en effet très rapidement présenté et reconnu comme un menteur pathologique ce qui, au gré des péripéties du roman, apparaitra tantôt comme une bénédiction, tantôt comme une malédiction, tout en posant au lecteur le problème de sa crédulité par rapport à certains événements donnés comme "historiques". "Le problème de ma vie, c'est que j'ai toujours confondu ce que je voyais et ce que je désirais voir", dit-il p.40  Dans le premier chapitre, il raconte ainsi à l'Empereur Frederic qu'il a séduit une jeune paysanne en faisant intervenir une Licorne.

Ce chapitre est rendu encore un peu plus étrange par la présence régulière au sein du récit de termes en germain et latin mis en valeur par une graphie de type gothique. On comprendra plus tard que le récit de Baudolino a été rédigé sur un palimpseste, un de ses parchemins épais dont on peut gratter la surface pour en effacer ou corriger les mots, et que le jeune homme n'est pas parvenu à faire disparaître tout le texte précédent. Les parchemins étant rares et très chers au Moyen Age, Baudolino s'est vu "obligé" d'en dérober à l'évêque Oton, le prélat que Frederic vient de charger de l'éducation de son filou de fils adoptif.  Coup de génie narratif de Umberto Eco, ce vol aura des répercussions à l'ampleur grandissante : la biographie du jeune italien se trouve écrite par hasard sur la chronica sive Historia de duabus civitatibus de Oton, passionné d'Histoire. qui y dressait un tableau très pessimiste du monde. L'évêque, n'ayant jamais retrouvé le coupable du vol, commencera à la réécrire en même temps qu'une commande de Frédéric, une œuvre dans laquelle il est chargé de célébrer pour la postérité les hauts faits de l'Empereur: les Gesta Friderici. Selon Baudolino, voici donc Oton amené, pour ne pas trop se contredire, à rendre plus optimiste sa deuxième version de la Chronica. Par extension, s'il avait pu garder sa première Chronica, il n'aurait pas eu le courage d'écrire les Gesta. Et notre jeune italien de conclure, magnifique : "Si je n'avais pas gratté la première Chronica, il résulterait que Frederic n'aurait pas fait tout ce que nous disons qu'il a fait"(p.49)

Au regard du lecteur sur ce palimpseste vient bientôt se superposer celui du Byzantin Nicetas, à qui Baudolino fait lire sa chronique en 1204, durant l'incendie de Constantinople. Le roman de Eco s'articulera autour de ce "temps présent" et de réguliers retours en arrière dans l'existence de Baudolino. Ce dernier, à l'hiver de sa vie, cherche quelqu'un à qui confier ses extraordinaires souvenirs (où ses non moins extraordinaires inventions ?). Il confie d'ailleurs à Nicetas p.227 : "Tu es devenu mon parchemin, seigneur Nicetas, sur lequel j'écris tant de choses que j'avais même oubliées (…) Je pense que celui qui raconte des histoires devrait toujours avoir quelqu'un à qui les raconter et c'est ainsi seulement qu'il peut se les raconter à lui-même." Nicetas devient donc le double romanesque du lecteur, un double qui n'hésite  pas à exprimer tout haut ses doutes quant à la vraisemblance des péripéties narrées par Baudolino. Mais en cette époque où l'esprit cartésien n'a pas encore soufflé et au cours de laquelle la foi déplace les foules immenses vers des terres lointaines, la véracité des faits importe moins que sa splendeur des buts fixés, à savoir donner une légitimité historique et un pouvoir sans égal à l'Empereur Frederic Barberousse en lui trouvant le St Graal et la route vers le légendaire royaume du Prêtre Jean, aux frontières du Paradis Terrestre !

C'est ainsi que d'anciens escholiers, incluant Boron, le futur auteur de la geste arthurienne, s'assembleront autour de Baudolino afin de donner corps à une série de rumeurs et de légendes, ambitieuse entreprise qui finira par les mener au bout du monde.

En espérant que mon article vous donnera envie de lire ce grand livre, je laisserais le personnage principal conclure avec ces phrases qui présentent l'un des plus grands enjeux de tout romancier : "Il n'y a rien de mieux qu'imaginer d'autres mondes (…) pour oublier combien est douloureux celui où nous vivons. Du moins, c'est ce que je pensais alors. Je n'avais pas encore compris que, à imaginer d'autres mondes, on finit par changer celui-ci". (p113)



Shimrod

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