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Aperçu des relations commerciales de l'Italie septentrionale avec l'Algérie, au Moyen Age (partie I)
Extrait du tableau de la situation des établissements Français en Algérie - 1843-1844

Mas Latrie (Louis de) Relations commerciales - Extrait



APERCU DES  RELATIONS COMMERCIALES
DE L'ITALIE SEPTENTRIONALE,

AVEC L'ALGERIE, AU MOYEN AGE.
EXTRAIT DU TABLEAU DE LA SITUATION DES ETABLISSEMENTS FRANCAIS EN ALGERIE,
1843 - 1844.

http://www.citadelle.org/mediatheque/Parchemin/blason_editeur.gif
 

PARIS.
IMPRIMERIE ROYALE.
1845.
 

APERCU
DES RELATIONS COMMERCIALES
DE L'ITALIE SEPTENTRIONALE
AVEC LES ETATS MUSULMANS

QUI ONT FORME LA REGENCE D'ALGER, DEPUIS LE TEMPS DE L'INDEPENDANCE DES DYNASTIES ARABES, JUSQU'A L'ETABLISSEMENT DE LA DOMINATION TURQUE EN AFRIQUE (A).

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      Les provinces de l'Afrique septentrionale portant les noms d'Afrique propre, de Numidie et de Mauritanie, sous l'administration romaine, et qui formèrent, après la conquête du pays par les Turcs, les régences barbaresques de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc, étaient passées, au VIIe siècle, de la domination byzantine, sous l'autorité des conquérants arabes, déjà maître des pays de la Méditerranée orientale ; mais les gouverneurs que les khalifes, successeurs de Mahomet, envoyèrent dans ces contrées, désignées chez les Arabes sous le nom de Maghreb, ou Couchant, se détachèrent de leur obéissance, et se rendirent indépendants dès le VIIIe siècle. La révolution ne s'accomplit pas sans qu'il y eût des luttes terribles de part et d'autre, et le triomphe de l'insurrection fut suivi de déchirements et de guerres intestines qui agitèrent violemment le Maghreb pendant plusieurs siècles, en divisant le pouvoir entre plusieurs dynasties d'origine berbère ou d'origine arabe.
      A la chute des Almohades, qui avaient soumis tout le pays à leur puissance, le territoire attribué plus tard à la régence d'Alger se trouva partagé entre les Beni-Zian, dont la capitale était la riche ville de Tlemsen, et les Abi-Hafs de Tunis, qui étendirent leur autorité souvent contestée sur la partie orientale de la régence, jusqu'à Bougie, auparavant le siége d'un royaume que les Almohades avaient détruit. Les principales villes du Maghreb el-Aouçath (Maghreb du milieu), ou de l'Algérie actuelle, étaient, à cette époque, outre celles qui viennent d'être nominées : " Tenès, port fréquenté par les navires, dit un géographe arabe du XIIe siècle; Oran, ville commerçante ; Mors el-Kebir, le port le meilleur et le plus vaste de toute la côte,  et où viennent des navires espagnols de tout tonnage ; Miliana, dans un pays fertile et bien cultivé ; Almasila, dans un terrain fertile, ville commerçante et bien peuplée ; Tahart, à quatre journées de la mer, qui s'adonne au commerce et à l'agriculture ; Cherchel, dont les habitants récoltent de l'orge et du blé plus qu'ils n'en peuvent consommer ; Alger, vile très-peuplée, dont le commerce est florissant et les bazars trés-fréquentés ; Tobna, situé au milieu de jardins, de plantations de coton, de champs ensemencés de blé, et dont les habitants se livrent avec succès au commerce ; Constantine, ville peuplée, commerçante, riche, l'une des plus fortes places du monde ; Djidjeli, dans un pays fertile et sur une côte très-poissonneuse ; Collo, ville autrefois(1) petite mais florissant, qui possède un port fermé par les montagnes ; Arzea, bourg considérable où l'on apporte du blé que les marchands viennent chercher pour l'exportation ; Mostaganem, petite ville située dans le fond d'un golfe, avec des bazars, des bains, des jardins, des vergers, etc. ; Bône, ville de médiocre étendue, dont le commerce était florissant(2), située dans un pays qui produit en abondance des bois d'excellente qualité, des fruits, du blé, de l'orge, du lin du miel, et auprès de laquelle se trouvent des mines de très-bon fer(3) ; enfin Mediana, petite ville dont le territoire produit beaucoup de safran, et dont les montagnes renferment des pierres de moulin tellement paraites, que leur durée égale quelquefois celle de la vie d'un homme, sans qu'il soit besoin de les repiquer. "
      Edrisi, qui donne ces détails, nous montre l'agriculture en honneur dans toutes les campagnes du Maghreb ; l'industrie développée dans les villes ; partout un commerce facile, actif et prospère. Nous aurons occasion de revenir sur ces faits.


      Un trait caractéristique qui avait marqué la scission des dynasties arabes d'Afrique avec les califes de l'Irak et de l'Egypte, c'est leur neutralité dans les guerres que ces derniers eurent à soutenir depuis le XIe jusqu'au XIIIe siècle, pour résister d'abord aux invasions des armées chrétiennes en Syrie, et reprendre ensuite sur les croisés les contrées soumises par leurs armes. Les Arabes du Maghreb demeurèrent étrangers à ces grands événements, qui absorbèrent pendant trois siècles l'attention et les forces de I'Europe et de l'Asie musulmane ; et, loin de faire cause commune avec les Arabes orientaux, ils en vinrent plusieurs fois aux mains avec eux.
      Ils eurent cependant des guerres terribles avec les chrétiens ; et leurs agressions acharnées tinrent au XIe siècle dans un état d'hostilité presque continuel les pays de I'Europe et de l'Afrique dans la Méditerranée orientale, longtemps après que le flot de l'invasion arabe se fût arrêté ; mais ces expéditions n'avaient d'autre but pour les Maures que de défendre leurs conquêtes en terre ferme et dans les îles d'Europe, ou d'éloigner les ennemis des côtes de leurs Etats d'Afrique. Leur politique ne se rattacha qu'exceptionnellement à celle des princes musulmans de la Syrie ; et, quand leur intérêt les porta à déposer les armes pour entrer dans une voie nouvelle, ils firent sans hésiter la paix avec les chrétiens, et entretinrent des relations pacifiques, régulières, avec les villes d'où partaient les flottes qui allaient attaquer les Sarrasins d'Egypte et de Syrie.
      Il serait intéressant de tracer le tableau du commerce maritime du Maghreb, en prenant les intérêts arabes pour base des recherches et des considérations diverses que cette question peut suggérer ; il serait fort utile de savoir, par exemple, quelle part chacune des villes notables des provinces, qui furent plus tard l'Algérie, prenait dans l'ensemble du commerce extérieur du pays, suivant ses besoins, les ressources de son agriculture et l'industrie de ses habitants ; mais les documents historiques, sans lesquels on ne ferait que de vaines et dangereuses conjectures, ne sont pas encore assez nombreux et assez connus pour qu'il soit permis d'entreprendre cette histoire spéciale. Il faut donc se transporter dans les états d'Europe, pour examiner de là, et avec les secours que fournissent leurs annales, quelles furent, au moyen âge, la nature et les vicissitudes de leurs relations avec les Arabes de l'Afrique septentrionale. C'est ce que nous allons faire pour l'Italie, ou du moins pour les républiques de Pise et de Florence, de Gênes et de Venise, qui ont eu, durant tout le moyen âge, une influence prédominante sur la politique et la fortune de la Péninsule. L'Italie méridionale, par suite de la longue domination des Sarrasins en Sicile, par l'effet des conquêtes des rois chrétiens de cette île sur les côtes d'Afrique, et en raison de la similitude des productions territoriales des deux pays, se trouva dans des conditions particulières ; ses rapports avec le Maghreb demandent à être appréciés séparément. Ce sera l'objet d'un travail ultérieur.
      Réduite même à ces proportions, la notice qui va suivre ne peut présenter un exposé complet et détaillé du commerce de l'Italie septentrionale avec l'Algérie ou le Maghreb el-Aouçath ; des circonstances qui l'étendirent ou le modifièrent à diverses époques ; de la quotité et de la variété de ses exportations. L'insuffisance des renseignements ne le permet pas : c'est par une sorte de hasard que l'on trouve, en effet, dans les chroniqueurs ou les voyageurs antérieurs au XIVe siècle, quelques témoignages sur ce sujet. La source historique la plus importante est celle des traités et des lettres échangées entre les princes d'Afrique et les villes chrétiennes ; mais ces documents, disséminés dans les archives des villes d'Italie, sont malheureusement fort rares. Toutefois, en complétant les renseignements certains et souvent détaillés que les pièces diplomatiques fournissent sur certaines époques, par les indications éparses dans les historiens et les géographes, on peut former les traits principaux d'une histoire du commerce des Italiens avec l'Afrique septentrionale, signaler les villes qu'ils fréquentaient particulièrement, la nature des privilèges dent ils y jouissaient, les produits que le pays leur livrait, ceux qu'ils y apportaient ; on peut enfin suivre les événements qui ont quelquefois suspendu ces relations amicales, ou qui leur ont donné, en d'autres temps plus d'extension.
      Les premiers navigateurs italiens qui fréquentèrent habituellement les ports du Maghreb sont les Pisans, dont la puissance maritime, alors supérieure à celle des Génois, balançait, souvent avec avantage, les forces de Venise. Le XIe siècle avait vu les flottes arabes et chrétiennes de la partie occidentale de la Méditerranée se combattre et porter la désolation sur les côtes d'Afrique et d'Europe ; mais la fin de ces luttes fut le commencement d'une ère nouvelle et ouvrit aux marchands chrétiens les ports dont leurs navires ne s'étaient approchés auparavant que dans l'espoir du pillage. Les graves échecs qu'avaient reçus les Sarrasins d'Afrique jusque sur les côtes de leurs états les disposaient à la paix, et leur faisait désirer de réparer leurs désastres par le commerce. Ils avaient perdu la Sardaigne, soumise au protectorat de la république de Pise ; la Sicile, dont les Normands avaient fait la conquête ; et si ces revers étaient compensés, pour la cause de l'islamisme, par les succès de Iousef ben Tachfin en Espagne, rien ne dédommageait particulièrement les princes du Maghreb de la défaite de leurs flottes devant Alger, du pillage de Tunis par les Pisans et les Génois, de la prise de Bône par Roger de Sicile.
      Les événements survenus pendant le même temps dans les mers et dans les états chrétiens du Levant réagissaient sur la politique des peuples d'Europe, et portaient les sujets de la république de Pise, dont les négociations étaient avant tout dirigées par l'intérêt commercial, à nouer des relations pacifiques avec les Arabes d'Afrique. Venus des premiers en Orient lors des croisades qui avaient ouvert une carrière si vaste et si féconde aux armateurs des villes maritimes, les Pisans avaient reçu des privilèges dans les ports du royaume de Jérusalem, et, surmontant des difficultés que les considérations religieuses et les rivalités commerciales leur opposaient, ils avaient, les premiers, traité avec les sultans d'Egypte et fondé des comptoirs dans leur royaume(4), en même temps qu'ils s'établissaient avec les Vénitiens et les Génois dans les provinces des souverains de Byzance. Ils exploitaient avec leur ardeur accoutumée les diverses branches de ce commerce, dont ils retiraient de grands bénéfices, quand leur alliance avec l'empereur Frédéric II vint diminuer leur crédit en Syrie, où le parti gibelin fut toujours en défaveur, et leur fermer successivement les ports de la Sicile, de la Morée, de la Romanie et de la mer Noire.
      C'est dans le cours de cette révolution, et quand les Pisans luttaient encore en Orient pour maintenir les droits de leur pavillon, que, tournant leurs vues vers le commerce du Maghreb, ils firent la paix avec les princes dont ils étaient naguère les plus redoutables adversaires, et obtinrent le droit de s'établir dans leurs états pour se livrer au commerce d'importation et d'exportation. Ces avantages furent dus en grande partie à Cocco Griffi, premier consul de Pise, envoyé en ambassade auprès de l'émir de Bougie et d'Abdallah Boucoras, roi de Tunis.
      Des documents positifs, conservés en original dans les archives de Florence, dont les principaux sont les lettres éparses d'une correspondance suivie entre l'archevêque et les consuls de Pise d'une part, et divers princes sarrasins d'autre part, constatent que, dès le milieu du XIIe siècle, les Pisans étaient fixés en corps de nation dans les états du roi de Tunis et de l'émir de Bougie(5).

      Tunis et Bougie dans l'est, comme Ceuta dans l'ouest, étaient alors, et demeurèrent pendant plusieurs siècles, les centres les plus actifs des affaires et des communications des Européens avec les Arabes et les entrepôts les plus considérables des marchands africains. Etendu et fortifié par les Beni Aghlab et les Fathémites, agrandi et enrichi encore par l'immigration des habitants de la nouvelle Carthage et de Bône depuis les expéditions des Normands, Tunis présentait au moyen age un aspect d'opulence et de force que la longue incurie des Turcs n'a pu lui faire perdre tout à fait, quoique la ville de Suze soit aujourd'hui le port le plus commerçant de la régence. Ses magasins et ses bazars renfermaient en abondance du blé, des cuirs crus et des cuirs corroyés, de la cire, du miel, de l'ivoire, des plumes d'autruche, des coraux, de l'alun et de la poudre d'or, qu'y apportaient les caravanes venues de l'intérieur de l'Afrique.
      La position de Bougie n'était pas moins favorable que celle de Tunis, ville dont elle était tour à tour, suivant les chances de la guerre qui divisait encore les conquérants du Maghreb, la rivale ou la sujette ; son industrie et son commerce soutenaient avantageusement la concurrence des marchés tunisiens. Edrisi nous donne à ce sujet des renseignements qui peuvent ne pas être sans utilité pour l'avenir de la colonisation et de la fortune de cette place. " De nos jours, dit le géographe, Bougie (Bedjaïa) est la capitale des Beni Hamad. Les vaisseaux y abordent, les caravanes y viennent, et c'est un entrepôt de marchandises. Ses habitants sont riches et plus habiles dans divers arts et métiers qu'on ne l'est généralement ailleurs, en sorte que le commerce y est florissant. Les marchands de cette ville sont en relation avec ceux de l'Afrique occidentale, ainsi qu'avec ceux du Sahra et de l'Orient ; on y entrepose beaucoup de marchandises de toute espèce. Autour de la ville sont des plaines cultivées, où l'on recueille du blé, de l'orge et des fruits en abondance. On y construit de gros bâtiments, des navires et des galères, car les montagnes et les vallées environnantes sont très-boisées et produisent de la résine et du goudron d'excellente qualité(6). On y trouve des fruits, d'excellents comestibles à prix modiques, et une grande variété de viandes. Dans ce pays, ainsi que dans ceux qui en dépendent, le bétail et les troupeaux réussissent à merveille, et les récoltes sont tellement abondantes, qu'en temps ordinaires elles excèdent les besoins des consommateurs, et qu'elles suffisent dans les années de stérilité… Les habitants du pays de Bougie se livrent à l'exploitation des mines de fer, qui donnent de très-bon minerai : en un mot, la ville est très-industrieuse… Bougie est un centre de communications ".
      Les Pisans s'étaient établis en grand nombre dans cette ville, au XIIe siècle : ils y étaient administrés par un consul qui jouissait de toute juridiction sur ses compatriotes ; ils y avaient construit des maisons, des magasins, des bains, une église, une bourse, qui servait en même temps de douane. Léonard, fils de Bonaçcio, plus connu sous le nom de Fibonacci, ou de Léonard de Pise, écrivain de la douane pisane de Bougie, se rendit célèbre au commencement du XIIIe siècle, en composant un traité de l'Abacus, dont le manuscrit est conserve à Florence, dans la bibliothèque Magliabecciane. 
      Les marchandises dont les Pisans exportaient les quantités le plus considérables de Bougie, étaient les peaux de boucs, les cuirs de boeuf, de cheval et de chameau, quelques-uns tannés et déjà mis en teinture, mais la plus grande partie frais encore, et seulement salés. De grandes usines, établies sur les bords de l'Arno, préparaient et coloraient ensuite, dans les murs de Pise, ces peaux, qui devenaient ainsi un des objets les plus productifs des exportations de cette industrieuse cité. L'extraction des cuirs africains, pour la vile de Pise, s'étant considérablement accrue, éveilla la jalousie des commerçants espagnols, qui se rendaient aussi dans les ports du Maghreb oriental, et, à leur instigation, sans doute, l'émir de Bougie voulut obliger les Pisans à payer un droit nouveau en sortant des limites de son territoire. La république s'en plaignit aussitôt par une lettre qui montre les sentiments de confiance et de bonne harmonie qui régnaient habituellement dans les rapports des Pisans avec les princes du Maghreb(7).
      Les navigateurs toscans obtinrent vraisemblablement satisfaction de l'émir, car on ne voit pas qu'ils aient plus tard renouvelé leurs plaintes ; mais il n'est pas probable que leurs réclamations aient eu pour objet de faire affranchir complètement leurs exportations des droits de douane qu'ils payaient sans doute à Bougie, comme à Tunis, et dans les ports de Syrie et d'Egypte. Ces droits varièrent suivant le temps, les lieux et les marchandises, depuis la franchise entière jusqu'au taux de 10 p. o/o. Abdallah-Boucoras, le premier prince de Tunis qui eût assuré, par des privilèges, le commerce des Pisans dans son royaume, consentit plus tard, en sa faveur, à une forte diminution sur les droits de sortie du blé ; il l'exempta même totalement des taxes pour l'exportation de l'alun, et affranchit, dit-on, ses importations du dixième auquel elles étaient assujetties en entrant dans ses états(8).

      Les Pisans profitèrent de la paix et de la bonne harmonie qui régnaient entre eux et les Sarrasins pour s'établir dans l'île de Tabarque et la petite ville voisine, nommée alors Mers el-Djoun, dont les côtes ont été, de tout temps, extrêmement fertiles en corail. Les Italiens, comme les Catalans, prenaient part à la pêche qu'en faisaient les indigènes ; et ce commerce, garanti seulement par la France a son industrie an XVIe siècle(9), était, dès le XIIe, dans un état de prospérité extraordinaire. Cinquante barques, montées par mille hommes d'équipage, c'est-à-dire, par un nombre de marins presque double de celui qu'employait notre ancienne compagnie de la Calle, exploitaient annuellement les gisements de Tabarque, et en retiraient des coraux dont la vente, effectuée dans l'île même, où se rendaient les marchands des pays les plus éloignés, s'élevait à des sommes considérables. Les produits des bancs sous-marins de Mers el-Djoun et de Tabarque étaient renommés, dès ce temps, comme d'une qualité supérieure à tous les coraux de la Méditerranée, et notamment à ceux des gisements de Ceuta et de la Sicile.
      Les bénéfices que procuraient aux Pisans leurs relations avec les villes maritimes de la côte d'Afrique s'accrurent à mesure que leur puissance s'affermissant en Italie, sous la protection des empereurs d'Allemagne, ils purent augmenter leur marine. Aussi, lorsque le cours des événements d'Orient et la fondation d'un empire latin à Constantinople les eut, pour quelque temps, rappelés sur les côtes de l'archipel et de la mer Noire, les marchands qui avaient dirigé leurs navires, leurs cargaisons et leurs capitaux vers les ports Africains, ne les retirèrent pas. Tout en assurant leurs privilèges à Constantinople et au Caire, les Pisans surent donner encore plus d'activité à leur commerce du Maghreb.
      Ils ne se renfermaient pas dans les simples opérations d'exportation et d'importation entre les deux rives de la Méditerranée ; leur génie industrieux et l'amour du gain les portaient vers d'autres entreprises non moins lucratives. Ils étaient devenus, dans plusieurs villes, les courtiers les plus actifs des transactions commerciales entre les indigènes et les Européens ; ils louaient leurs navires et leurs hommes aux marchands musulmans ; ils faisaient souvent, soit pour le compte des négociants arabes qui les commissionnaient, soit à leur profit et à leurs risques, le commerce de cabotage entre les différents ports de l'Afrique, et comprenaient, dans leurs navigations, toute la côte, depuis Ceuta jusqu'à Tripoli et Alexandrie. Il semble même qu'ils eussent, dès ce temps, la faculté de s'adjoindre aux grandes caravanes qui traversent annuellement le nord de l'Afrique, dans toute son étendue, pour se rendre à la Mecque, privilège remarquable, et peut-être sans exemple dans les autres états arabes, mais dont les Pisans et les Vénitiens jouirent positivement au XIVe siècle.

      Des conventions écrites garantirent de bonne heure aux Pisans les faveurs qu'ils avaient obtenues en Afrique ; on ne sait cependant à quelle époque remonte le premier accord public qu'ils arrêtèrent à ce sujet avec les princes musulmans, et le traité le plus ancien que l'on connaisse est seulement de l'an 1230 ou 627-628 de l'hégire(10). Il accorde les franchises aux navigateurs pisans sur toutes les terres du roi des Sarrasins d'Afrique, titre particulier du roi de Tunis, qui régnait alors sur le royaume de Bougie. Ce traité, dont l'original paraît avoir disparu des archives de Pise ou de Florence, où il était conservé, a été traduit en italien et public par Flaminio
dal Borgo dans son recueil de diplômes pisans(11). Ses dispositions consacrent les conventions principales dont l'esprit se retrouve dans les traités contemporains ou postérieurs des Catalans, des Provençaux, des Génois, des Siciliens et des Vénitiens ; on peut donc, en l'examinant, avoir une idée des conditions générales qui réglaient les rapports des Arabes avec les navigateurs chrétiens de la Méditerranée au XIIIe siècle.

      Les premiers articles de la convention, complétés par les articles 5, 6 et 17, garantissent aux marchands Pisans, pour l'espace de 30 ans, une entière sécurité et protection quant aux personnes et aux marchandises ; la libre faculté d'aller et de venir pour leurs affaires dans l'intérieur des terres, d'y vendre et acheter toutes marchandises, de se retirer et de reprendre la mer quand ils voudraient ; enfin, le droit d'établir des fondouks, des bains, des cimetières et des églises dans toutes les villes de l'Afrique et du royaume de Bougie. Ce privilège absolu et sans restriction reconnu aux Pisans ne fut pas d'abord accordé dans toute son étendue aux Génois et aux Vénitiens, qui eurent besoin de négociations renouvelées pour obtenir successivement la faculté de s'établir dans les diverses villes du Maghreb.

      On voit, par le traité de 1230, que plusieurs des immunités accordées par Abdallah-Boucoras étaient seulement temporaires et spéciales à certaines marchandises, car l'article 5 montre que les Pisans payaient dès lors un droit sur leurs achats en Afrique, et l'article 3 constate que les provenances de Pise étaient toujours soumises au 10 p. o/o en arrivant dans les états du prince arabe ; seulement l'or et l'argent importés n'étaient frappés que du 5 p. o/o. Mais, une fois les tarifs payés à la douane, les marchands pouvaient transporter leurs cargaisons d'une vile à une autre dans tous les états du roi, sans aucune entrave, et sans être assujettis au payement de nouvelles taxes, en vertu de l'article 10.
      L'article 9 est important ; il montre, dans des temps et des pays que l'on est généralement porté à considérer comme étrangers aux idées de justice et de liberté commerciale, le plus grand respect du droit des gens, et la protection la plus certaine du privilège des neutres, une des plus heureuses conquêtes de la législation moderne sur la barbarie, On y voit en même temps que les princes musulmans, dans le but d'augmenter leur marine, favorisaient la vente de navires chrétiens dans leurs états. " Les Pisans qui voudront vendre un navire, dit Abdallah, ne seront obligés de payer aucun droit, à moins qu'ils ne le vendent aux ennemis du roi ". En rapprochant cette disposition, un peu vague, des termes précis du privilège pisan de 1265, et des privilèges génois de 1236, 1250, 1272, on voit, non-seulement que les princes arabes avaient supprimé les droits levés auparavant sur les ventes de navires faites par les chrétiens à Tunis ou à Bougie, mais qu'ils leur permettaient même de vendre des vaisseaux et des agrès maritimes à leurs ennemis. Seulement, dans ce cas, il était prélevé un droit de 10 p. o/o sur le marché. Au temps de la domination des Turcs, les chrétiens qui auraient ainsi vendu leurs navires l'auraient vu à l'instant saisi ou pillé.
      Les princes musulmans ayant conservé les moeurs et les habitudes des souverains d'Orient, paraissaient toujours en public dans un appareil imposant, et ne laissaient pas facilement approcher de leur personne ; les ministres et les grands du royaume imitant leur maître, renvoyaient souvent à leurs officiers la connaissance des affaires qui les concernaient. Mais les Pisans stipulèrent, par l'article 13, que leur consul serait admis au moins une fois par mois en présence du roi, et qu'il pourrait traiter des intérêts de ses nationaux en tout temps et directement avec les chefs du gouvernement.
      L'article 16 consacra la juridiction du consul de la république pour connaître seul des différends survenus entre Pisans.

      Les Génois, qui avaient souffert comme les Pisans des variations de la politique des empereurs de Constantinople, n'avaient pas tardé à suivre leurs rivaux sur les côtes d'Afrique, et là, comme ailleurs, les deux peuples furent en lutte et en vinrent quelquefois aux mains. Renfermée dans un territoire peu étendu, et qui ne fournissait pas de denrées en quantité suffisante pour la nourriture de sa population, la ville de Gênes, par une nécessité qui devint la cause de sa fortune, fut impérieusement poussée vers le commerce maritime. Entre tous les métiers auxquels le peuple génois s'était adonné, la préparation et le tissage des laines, la confection et la vente des draps était l'un des plus importants, et celui que le gouvernement encourageait plus particulièrement. Les Génois faisaient un immense trafic de laines brutes, de laines teintes ou tissées, avec les villes de la Provence, du Languedoc, de la Champagne, de la Catalogne, et ils exportaient ensuite ces matières dans les divers pays de la Méditerranée après les avoir façonnées en draps, en boucrans, en futaines, en bonnets de couleurs. L'industrie des étoffes en laines prit chez eux une si grande extension au XIIIe siècle, qu'ils durent se ménager des approvisionnements réguliers dans les villes de Bône, de Bougie et de Tunis, où ils trouvaient des laines à meilleur marché ou de qualité supérieure à celles que l'Espagne, la France et les Etats romains leur avaient jusque-là fournies exclusivement.
      Les Pisans, qui auraient voulu s'attribuer le monopole des échanges commerciaux avec les Sarrasins, cherchèrent à entraver les opérations de leurs concurrents et à leur susciter des difficultés dans le pays ; mais les Génois soutinrent vigoureusement les droits de leur commerce, et les navigateurs toscans, battus en 1200 dans le port même de Tunis, furent obligés de se soumettre et de partager avec eux le commerce du nord de l'Italie. La faveur des musulmans soutint les efforts des Génois, car les princes arabes, désireux de favoriser le développement du commerce de leurs états, devenu plus nécessaire aux peuples de l'Europe chrétienne depuis que le royaume de Jérusalem penchait vers sa ruine, reconnurent qu'il était de leur intérêt de ne pas donner à une nation, au désavantage des autres, des privilèges exorbitants, et qu'il leur importait d'accorder une égale protection à leur commerce. Aussi voit-on dès cette époque que leurs traités publics ont pour but, sans diminuer les immunités accordées aux Pisans, de faire participer successivement les Génois, les Catalans, les Provençaux et les autres peuples d'Europe à peu près aux mêmes faveurs.
      Les laines n'étaient pas le seul article des exportations génoises venant du Maghreb. Les traités publics désignent rarement en détail les objets du commerce qu'ils sont destinés à régler, et les comprennent tous sous la dénomination générale de marchandises ; mais les documents privés, les contrats et les lettres échangées entre particuliers nous montrent que les Génois achetaient, au XIIIe siècle, dans les ports d'Alger, de Bône, de Bougie et de Tunis, de l'alun, de l'huile à savon, des plumes d'autruche, des pelleteries, des maroquins, des cuirs communs, de la cire et des fruits secs. Ils y vendaient des navires, des bateaux, des agrès, de l'or et de l'argent monnayé ou en lingots, des vins, des liqueurs, des draps, des étoffes de soie ; des toiles d'Italie, des toiles de Rouen et de Reims, des objets de quincaillerie et de mercerie, enfin, des drogues du Levant ; car ils se livraient, comme les Pisans, au commerce de cabotage entre l'Egypte et les autres pays de l'Afrique septentrionale(12).

      Il est à remarquer cependant, et cette observation concerne le commerce des Pisans et des Génois, comme celui des Siciliens, des Napolitains et des Vénitiens, que les navigateurs d'Italie se dirigèrent vers les côtes orientales du nord de l'Afrique de préférence aux pays du Maghreb el-Aksa. Bien qu'ils visitassent les ports du couchant et que les Génois se fussent même avancés, dès la fin du XIIIe siècle , sur la côte occidentale du Maroc vers le cap Bojador, leurs relations étaient infiniment plus actives avec les côtes orientales, à partir de la position d'Alger jusqu'à Tripoli. Les Portugais et les Catalans, au contraire, par leur proximité des provinces du Maghreb de l'Ouest, furent toujours en rapports fréquents et immédiats avec Tanger, Ceuta, Salé, Melilla, Tlemsen, Arzeu, Mostaganem et Alger, de préférence aux autres ports. Quant aux armateurs du midi de la France, ils se rendaient également dans les ports de l'est et de l'ouest, à Ceuta, comme à Bougie et à Tunis ; mais l'intérêt du commerce des concessions d'Afrique les porta particulièrement au XVIe siècle sur les plages qui font face aux côtes de Provence et de Languedoc, entre Djidjeli, La Calle et Tabarque.

      On n'a pu retrouver traité de commerce conclu par les Génois avec les Sarrasins d'Afrique en 1230(13) ; mais on connaît celui qu'ils arrêtèrent, pour le renouveler sans doute, quelques années après(14). II est de l'an 1236 et du règne d'Iahïa, surnommé Abou-Zakaria, prince valeureux qui avait maintenu sous sa dépendance les royaumes de Bougie et de Tripoli, qui étendit plus tard sa domination jusqu au pays de Tlemsen. L'émir de Tunis assure les Génois de sa protection dans toute l'étendue de ses états, depuis Tripoli, sa limite à l'est, jusqu'aux confins du royaume de Bougie, à l'ouest ; il leur confirme la faculté de vendre et d'acheter toutes marchandises sous les droits ordinaires, dans les villes où ils avaient coutume de se rendre, et d'en retirer les marchandises qu'ils n'auraient pu vendre sans payer les douanes ; mais il réserve expressément la liberté du commerce avec les ports où ils n'avaient pas coutume d'aller, et déclare même qu'il ne sera permis aux navires de Gênes d'aborder en ces lieux qu'au cas de nécessité imminente, soit pour échapper au naufrage, soit pour renouveler les provisions, ou pour réparer quelque avarie après la tempête ; restrictions sévères, qui constatent la jalousie et l'influence encore considérable des Pisans auprès des princes musulmans.
      Il fut convenu que les Génois pourraient vendre librement des navires et des bateaux aux hommes de tous les pays amis, mais que si la vente était faite aux ennemis du roi, une taxe, probablement de 10 pour cent, serait prélevée sur le prix d'achat.
      Les Génois possédaient déjà des établissements importants dans plusieurs villes, et le traité pisan de 1230 nous apprend même que leur magasin de Tunis était plus vaste que celui des Pisans ; mais les Liguriens n'avaient pas de comptoirs dans toutes les villes où il leur était libre de commercer, et souvent ils se voyaient obligés de louer fort cher une place dans des magasins étrangers pour y déposer leurs marchandises. Le traité de 1236 améliora cette situation en leur permettant d'établir des fondouks séparés de ceux des autres nations chrétiennes, dans les villes où ils avaient le droit de vendre et d'acheter. Diverses dispositions réglèrent les conditions des ventes et des criées aux enchères que les chrétiens faisaient faire par des drogmans autorisés des magistrats arabes, et fixèrent les droits dus à ces interprètes. Un article spécial consacra pour les Génois la faculté d'exporter annuellement du blé des états du roi, et exempta ce commerce des droits de sortie, quand il était constant que la disette se faisait sentir en Italie ; mais une restriction de prévoyance, dont le but était à la fois de favoriser l'exportation des autres nations commerçantes et de conserver au pays les subsistances nécessaires, fut apportée à la concession. On arrêta que Ies Génois pourraient acheter seulement le chargement de cinq navires par an, et qu'ils s'obligeraient, en donnant caution, à expédier les grains à Gênes même, et non ailleurs.
      Les conditions du commerce ainsi réglées et garanties, Abou Zakaria assura la liberté et la protection des marchands en déclarant que le corps des Génois, pas plus qu'un Génois individuellement, ne pourrait être responsable des crimes ni des délits de leurs compatriotes, et l'on ne voit pas que la république de Gênes ait eu plus tard à se plaindre de la violation de ce principe important. Les traités que les pachas ottomans des régences barbaresques conclurent avec l'Europe, du XVIe au XVIIIe siècle, renfermaient la plupart des stipulations semblables, mais ne garantirent jamais efficacement la liberté personnelle et l'irresponsabilité des nationaux. Quand un délit était attribué à un Franc, ses compatriotes se trouvaient passibles de sa faute, et quelquefois le consul lui-même, malgré la foi des traités, était obligé de réparer les torts qu'avait pu occasionner un malfaiteur. Cet usage barbare et funeste à la liberté du commerce, se retrouve presque consacré dans le droit public de l'Egypte sous le règne des Mamelouks, mais ne paraît pas avoir été admis dans le Maghreb, au temps des dynasties indigènes.
      Le traité de 1236 n'accordait pas encore aux Génois des privilèges aussi étendus que ceux dont les Pisans jouissaient dans les territoires qui devinrent les régences d'Alger et de Tunis ; il restreignait pour eux la faculté de se livrer au commerce, et le droit d'exportation ; il semble même qu'il n'admit pas en toute matière la juridiction du consul ; mais il consacra un état de choses favorable dans son ensemble au commerce des Génois, et prépara les privilèges plus amples que leur assura le traité de 1250(15).

      Dans ce nouveau pacte, négocié au nom de la république, par Guillelmiuo Cibo, avec le roi Mohammed Abou Abdallah, surnommé ordinairement Al-Mosianser-Billah, celui qui cherche son secours en Dieu, les droits et les possessions des Génois dans les états de l'émir furent confirmés, leurs privilèges renouvelés et augmentés ; la juridiction et l'inviolabilité du consul génois reconnue ; l'adjonction d'un écrivain ou chancelier de la nation pour veiller, de concert avec les employés indigènes, à l'acquittement des douanes et aux contestations nombreuses qu'occasionne ordinairement la perception, assurée. Boabdile, c'était le nom d'Abou Abdallah chez les chrétiens, promit protection et secours à tous les Génois commerçant en Afrique , et s'engagea à prendre sous sa garde particulière les hommes et les biens que la tempête jetterait sur ses côtes, accédant ainsi au nouveau droit des gens qui commençait à s'établir en quelques pays, mais qui fut méconnu longtemps encore par beaucoup de peuples de l'Europe chrétienne, chez lesquels la sauvage coutume de spolier les naufragés était regardée comme un droit naturel et imprescriptible.
      L'émir accorda la liberté des marchés aux Génois, comme son père Iahïa, et réduisit, par une faveur extraordinaire , le tarif des douanes de 10 à 5 pour o/o, non-seulement sur les métaux précieux apportés aux hôtels des monnaies que les princes arabes avaient établis à Tunis et à Bougie, mais sur toute espèce de denrées ou de marchandises.
      Une disposition du traité, dont le principe se retrouve dans les conventions de 1236, prouve que la marine des Maghrebins ne suffisait pas toujours à leur commerce, et que les Génois, comme les autres nations européennes, participaient à leur industrie par le louage des navires. Le commissaire arabe stipula en effet que le roi ou ses sujets venant à manquer de vaisseaux dans un de leurs ports, les Génois seraient obligés de mettre à leur disposition le tiers de ceux qui s'y trouveraient, en recevant un juste prix de nolis ; mais il fut déclaré que les officiers du prince pourraient seulement mettre en réquisition les navires dont le chargement ne serait pas encore commencé.

      Les Vénitiens n'étaient pas restés jusque-là étrangers au commerce du Maghreb ; toutefois, il ne faut peut-être  pas faire remonter leurs premières relations avec ce pays aussi loin que l'auteur de l'Histoire civile et politique du commerce de Venise. Dandolo, ou plutôt Sanuto le jeune, rapporte bien, dans sa chronique, que le doge Urseolo II, dont le règne s'étend de l'an 991 à l'an 1003 "  se lia d'amitié avec tous les princes sarrasins ; " mais cela doit plutôt s'entendre des émirs arabes encore maîtres des îles Baléares, de la Sardaigne, de la Sicile et d'une partie de l'Italie méridionale, où les marines chrétiennes de l'Adriatique les avaient souvent combattus, que des Arabes de l'Afrique occidentale, avec lesquels rien ne montre qu'ils aient eu de rapports ni avant le règne d'Urseolo II, ni de longtemps après sa mort. Retenus d'abord en Syrie et en Egypte à la suite des premières croisades, attirés plus tard en Romanie et dans les îles de l'Archipel, lors de la fondation de l'empire français de Constantinople, les Vénitiens se reportèrent peu après sur les côtes d'Afrique, quand la chute des princes latins de Byzance devint imminente ; ils traitèrent avec les émirs dès l'an 1230, à la même époque que les Pisans, les Génois et les Marseillais ; vingt ans après, la république, par cette sage et habile politique qui assurait le succès à toutes ses entreprises, obtint pour ses nationaux commerçant dans les royaumes de Tunis, de Bougie et de Tripoli, des privilèges qu'elle ne tarda pas à rendre aussi importants que ceux des Pisans, les plus anciens alliés des Maghrébins. Ce fut l'objet des négociations de Philippe Julien, envoyé à Tunis par le doge Marino Morosini, et du pacte que conclut cet ambassadeur avec Mohammed Abou Abdallah, le 1er avril 1251(16).
      Le traité, après avoir assuré pour 40 ans le commerce des Vénitiens de la protection de l'émir, sur terre et sur mer, leur donna le droit d'établir des fondouks dans toutes les villes où ils commerçaient déjà, leur garantit la propriété et la libre administration de ces établissements, où personne ne devait entrer sans leur permission. Il reconnut que le doge de Venise avait seul le droit de nommer le consul, qui siégerait dans le fondouk et y rendrait la justice ; de plus, que les Vénitiens devaient avoir un écrivain de leur nation dans la douane du prince, pour tenir lui-même les registres où s'inscrivaient les marchandises de ses compatriotes.

      Les importations d'or et d'argent, de perles et de pierres précieuses, faites par des Vénitiens, devaient être exemptes de tous droits. Les achats de blé pour les états de la république furent autorisés et affranchis des gabelles, sauf les cas de disette, où l'exportation était suspendue.
      Un article, dont l'objet mérite d'être remarqué, garantissait aux Vénitiens la libre expédition du plomb de toutes les villes des états du sultan. On pourrait se demander si ce métal, qui devait être en abondance dans le Maghreb, puisque le prince ne met aucune limite à sa sortie, y était apporté par les caravanes venant de l'intérieur de l'Afrique, ou bien s'il provenait de mines existantes dans le sol même des provinces septentrionales ? Bien qu'il dût se faire en Afrique, au XIIIe siècle, des acquisitions de plomb assez importantes pour qu'il en soit particulièrement question dans un traité public, on devrait admettre cette dernière supposition avec d'autant plus de réserve, que ce métal n'entre plus pour rien dans les produits livrés par l'Algérie, ou l'industrie de ses habitants, au commerce extérieur, sous la dénomination de produits du cru du pays (17). Cependant les traités postérieurs, arrêtés par les émirs musulmans avec la république de Venise, et notamment le traité de 1260, constatent qu'il s'agit bien ici de plomb du Maghreb et de mines ouvertes sur le territoire même d'Abou Abdallah, entre Tunis, Bougie, Alger et Tlemsen. On sait d'ailleurs que les Italiens, se rendant à Oran et dans les ports du Maroc, exportaient beaucoup de plomb ; on peut donc considérer comme un fait certain qu'il existe dans plusieurs parties de l'Algérie des gisements considérables de ce minerai si précieux pour l'industrie. Léon l'Africain et Shaw ont signalé l'existence de dépôts dont l'importance ne peut être encore connue sur les limites occidentales de la province d'Oran et dans les montagnes des Beni Bou Thaleb, à 7 lieues au sud-ouest de Setif ; l'étude géologique du pays servira à diriger les exploitations dans une voie plus précise.

      Les Florentins, dont le commerce était déjà très-étendu au XIIIe siècle, mais qui ne possédaient pas de marine, s'étaient assuré par des traités la faculté d'établir des comptoirs à Pise ; de là ils se livraient au commerce maritime, à la faveur des privilèges que leurs voisins avaient dès longtemps obtenu dans les pays étrangers. Ils venaient ainsi, sous pavillon d'emprunt et moyennant certaines contributions, dans les royaumes de Tunis, de Bougie, de Tlemsen, où ils étaient considérés comme Pisans. Vers l'an 1252, le roi de Tunis ayant vu des florins d'or, monnaie nouvellement émise par la république de Florence, voulut connaître un peuple qui frappait de si belles espèces. Un marchand florentin, nommé Péra Balducci, emmené en sa présence, lui parla de la richesse de ses compatriotes, et l'émir déclara aussitôt qu'il leur accordait les privilèges commerciaux et notamment le droit d'avoir une église et un fondouk à Tunis. Les volontés du prince furent maintenues, malgré la jalousie des Pisans, qui, jusque-là, au rapport de Jean Villani, avaient fait passer les Florentins comme des montagnards de leur voisinage faisant chez eux le service de portefaix. On ne sait si le prince régnant alors à Tunis, ou ses successeurs immédiats, garantirent par des traités écrits les faveurs accordées à la commune de Florence ; mais il est certain que les Florentins purent dès lors commercer librement dans le royaume de Tunis, et, bien qu'ils aient continué à se servir de navires pisans pour apporter leurs marchandises en Afrique, ils eurent dans le pays des comptoirs particuliers qui appartenaient à leurs plus riches compagnies, telles que les Bardi et les Acciaiuoli. En transportant plus tard, l'an 1356, leurs établissements commerciaux de Pise à Sienne et à Télamone, ils consolidèrent leur indépendance et leurs immunités en Afrique ; mais ils n'obtinrent que longtemps après, et à la suite d'événements que nous rappellerons, la plénitude des privilèges pisans.

      L'extension du commerce des villes d'Italie avec Ie Maghreb du milieu ne nuisait pas en effet à la position privilégiée que les Pisans occupaient toujours dans le pays. Les sujets de la république étaient admis à porter en Afrique toute espèce de marchandises, de les exposer et de les vendre dans toutes les villes, et de s'y approvisionner librement de toutes choses. Les Arabes se liaient d'affaires avec eux ; ils s'intéressaient, par leur argent ou leurs fournitures, dans les cargaisons ; ils venaient eux-mêmes faire le commerce à Pise et dans les possessions maritimes de la république (18).
      Le terme du traité conclu en 1230 étant arrivé, Abou Abdallah et Parent Visconti, ambassadeur pisan, le renouvelèrent à Tunis, le 14 du mois de choual 662 (11 août 1265) (19). Rarement les nations chrétiennes arrêtaient de nouveaux traités avec les princes musulmans sans demander une extension des privilèges qu'ils avaient reçus précédemment. Visconti ne se contenta pas de faire confirmer par l'émir l'entière liberté du commerce pour ses compatriotes, la protection promise aux naufragés, l'inviolabilité et la juridiction des consuls pisans, leur droit de voir le roi au moins une fois par mois pour l'entretenir directement des intérêts ou des plaintes de leurs nationaux, l'assurance pour les marchands pisans d'obtenir immédiatement justice des magistrats indigènes, quand ils auraient quelque contestation avec un Arabe ; leur privilège exclusif de construire des magasins, des fours, des bains, des églises, dans toutes les villes du royaume, qu'ils s'y fussent déjà établis ou qu'ils y vinssent pour la première fois ; la faculté enfin de réparer leurs fondouks de Bougie et de Bône et d'agrandir celui de Tunis, de manière à ce qu'il fût pareil, à celui des Génois ; Visconti obtint encore du roi l'engagement de traiter comme Pisans et de faire participer aux privilèges des Pisans tous les chrétiens qui viendraient avec eux dans ses états. Par cette habile politique, il rendait tributaire de Pise le commerce de toutes les villes de l'Italie centrale, qui manquaient de marine ou qui n'osaient aventurer leur pavillon trop loin des côtes de la Péninsule. Fidèles à ce système, qu'ils suivirent plus tard dans l'île de Chypre, les Pisans prenaient sur leurs navires les marchands de Sienne, de Lucques, de Pérouse, d'Arezzo, de Pistoia, de Bologne, de Florence même ; ils les transportaient en Afrique eux et leurs cargaisons, ils les logeaient dans leurs fondouks, mais leur faisaient payer cher ce patronage, dont ceux-ci, il est vrai, se vengèrent plus tard cruellement. Un article du traité arrêta expressément que l'entrée des entrepôts pisans serait seulement accessible d'après la volonté du consul ou de la nation, et que les Pisans ne pourraient être jamais forcés d'y recevoir les marchandises d'aucun autre peuple chrétien. Abou Abdallah stipula avec Visconti comme il avait arrêté avec Guillelmino Cibo, que le tiers des navires pisans arrivés dans ses états pourrait être requis dans chaque port pour le service des Maghrebins, moyennant une juste indemnité.
      Le soin que prenaient les Pisans de suivre et de dominer toujours le développement du commerce des Génois en Afrique se reconnaît dans plusieurs dispositions du traité. Les deux peuples étaient alors an plus fort de la lutte qu'une puissance à peu près égale prolongeait entre eux, sur les mers et dans leurs colonies. Ils n'étaient pas toujours en guerre ouverte, mais leurs intérêts les mettaient en tout temps et partout en opposition et entretenaient leur inimitié. Les Génois, qui avaient encore à étendre leur commerce et leur marine pour arriver au degré de prospérité où les Pisans se maintenaient depuis un siècle, ne reculaient devant aucun moyen pour nuire à leurs rivaux, et, n'osant toujours tenter le sort des armes, ils cherchaient à entraver leurs opérations, soit en indisposant les chefs arabes par leurs rapports contre eux, soit en les empêchant de compléter leurs cargaisons. Abou Abdallah promit d'arrêter leurs menées en Afrique, et déclara que ni les Génois, ni aucune autre nation ne pourrait priver les Pisans du droit qu'ils avaient d'acheter toute espèce de marchandises dans ses états.
      Ce privilège illimité pour commercer dans toutes les villes du royaume, privilège qui allait jusqu'à exclure la concurrence des autres Européens dans les lieux où ceux-ci n'ayant pas de factoreries ne pouvaient en établir sans l'assentiment des Pisans, n'était pas accordé gratuitement. Leurs navigateurs payaient 10 p. o/o sur toutes les marchandises qu'ils importaient en Afrique, excepté sur les métaux précieux, soumis seulement au 5 p. o/o, et la république consentit à laisser cette charge sur son commerce, bien que les Génois, les Vénitiens, les Aragonais, les Provençaux, les Siciliens, eussent vu successivement réduire pour eux les tarifs. Mais Parent Visconti obtint d'Abou Abdallah un arrangement qui fut très avantageux à ses compatriotes, et qui leur valut réellement une diminution des droits, en stipulant que les frais de douanes devraient se prélever seulement sur les marchandises vendues, et ne seraient exigibles qu'au départ du marchand pisan pour retourner en Italie, tandis que les autres nations acquittaient les douanes en débarquant dans les ports de l'émir. Quant aux Pisans ou protégés pisans qui voulaient séjourner longtemps en Afrique, ils n'étaient tenus d'acquitter les droits qu'à la troisième année seulement après leur arrivée. On ne s'attendrait pas à trouver, dans un pays où la mauvaise foi et l'avidité sont aujourd'hui les traits les plus marqués du caractère national, des témoignages aussi évidents de la confiance qui régnait alors dans les relations des Arabes avec les chrétiens et des principes aussi favorables à la prospérité du commerce. L'immense développement qu'ont pris de nos jours l'industrie et la concurrence ne permettraient pas aux nations les plus libérales de l'Europe d'accorder chez elles à un peuple étranger les privilèges dont les Pisans jouissaient dans les temps arriérés du moyen age et au milieu des barbares d'Afrique.
      La république de Pise et Abou Abdallah se promirent mutuelle amitié, et s'engagèrent à punir respectivement les attaques quo pourraient tenter leurs navigateurs sur les vaisseaux de l'autre peuple ou sur quelque point de ses côtes, soit dans les royaumes de Tunis, de Bougie, de Tripoli et les autres dépendances des états de l'émir, soit dans le territoire continental de la république de Pise ou dans les Iles de Sardaigne, de Corse, d'Elbe et de Pianosa, qui lui appartenaient. Afin de donner plus d'authenticité au traité, dont la durée fut fixée à 20 ans, et d'en assurer la fidèle exécution, on convint qu'il serait publié dans les villes principales des deux puissances contractantes.

      Une expédition, dans laquelle le roi des Deux-Siciles et le roi de France, son frère, unirent leurs vues politiques et leurs intérêts commerciaux, vint échouer en 1270, par un événement inattendu, sous les murs de Tunis ; mais les princes croisés ne quittèrent pas le rivage d'Afrique, après la mort de saint Louis, sans avoir assuré par des traités la liberté réciproque du commerce et do la navigation avec Abou Abdallah. L'émir fut même obligé de rétablir le tribut que ses prédécesseurs payaient au roi de Sicile.

      Les armateurs des républiques italiennes, que l'occasion de butiner trouvait toujours disposés à tenter les événements, n'avaient pas craint, du moins ceux de Venise et de Gênes, d'entrer en coopération dans la croisade de saint Louis, en louant à ce prince, moyennant un droit de nolis, dont ils retirèrent des bénéfices considérables, la plus grande partie des galères qui transportèrent son armée du port d'Aigues-Mortes sur la côte de Tunis. Après la fatale issue de l'expédition, dans laquelle les navigateurs italiens ne prirent pas du reste un rôle actif, ils purent d'autant mieux renouveler la paix et leurs privilèges dans le Maghreb que les traités leur garantissaient, comme on l'a vu, non seulement la faculté de louer leur navires aux ennemis des émirs musulmans, mais même de les vendre en temps de guerre dans les ports de l'Afrique. Les Vénitiens et les Génois eurent donc la faculté de contracter immédiatement de nouveaux accords avec le roi de Tunis pour rétablir les bonus relations, et s'assurer encore de sa protection.
      Les Vénitiens obtinrent ces résultats par le traité du mois de juin 1271, savel ou choual 669 de l'hégire, dont une transcription authentique existe aux archives de Venise, et les Génois, par le traité du 6 novembre 1272, conservé en expédition originale aux archives de la cour à Turin. Abou Abdallah régnait toujours sur les pays de Tunis, de Bougie, de Bône et d'Alger, et c'est avec lui que les communes d'Italie eurent à traiter. Il est facile de reconnaître, en effet, sous le nom de Miramamoni-Abo-Abdale Ebnolomera Rasidin, que les interprètes chrétiens donnent dans les traités au souverain de Tunis, l'Emir Al-Moumenin Abou Abdallah. Ce prince, afin de consacrer dans sa famille la souveraineté usurpée par les Abi Hafs, prétendait être le descendant d'Omar, l'un des quatre premiers khalifes auxquels les musulmans sonnites donnent la qualification d'émirs légitimes, et prenait le titre d'Ebn el-Omera el-Rachedin, " le fils des émirs légitimes (20). " 
      La négociation que Jean Dandolo suivit à Tunis an nom du doge de Venise n'avait pas seulement pour objet d'obtenir une reconnaissance des concessions qui avaient été faites aux Vénitiens en Afrique ; l'ambassadeur, conformément aux instructions qu'il avait reçues, conclut un traité d'alliance avec le sultan, reposant sur une complète réciprocité de navigation entre les deux états. La république promit que tous les sujets d'Abou Abdallah, venant commercer à Venise ou dans ses autres possessions, y trouveraient liberté et protection ; elle s'engagea de plus à venger les torts que pourraient leur occasionner ses nationaux, et à les indemniser des dommages qu'ils auraient soufferts. Par une disposition dont l'esprit nous étonne aujourd'hui, et qui prouve combien l'intérêt commercial avait rapproché les Arabes occidentaux des chrétiens, au moyen âge, malgré les guerres qui les divisaient quelquefois, Abou Abdallah stipula ces conditions, non seulement pour ses sujets, mais même pour les chrétiens, ses amis ou protégés, allant à Venise. En retour de ces avantages, l'émir garantit la juridiction des consuls vénitiens établis en Afrique, l'irresponsabilité de la nation pour les crimes et les délits des particuliers, conformément au privilège du mois de moharrem 649, qu'il confirma expressément dans toutes ses dispositions. Abdallah permit, en outre, aux Vénitiens de vendre des navires et des agrès dans les ports de ses états, aux mêmes conditions que les Pisans et les Génois ; il s'engagea à faire payer au propriétaire le prix de toutes les marchandises vendues par l'intermédiaire des courtiers-interprètes, dans la quinzaine qui suivrait la livraison ; il ne prohiba l'importation d'aucune marchandise dans ses états, et permit aux Vénitiens de requérir, en tout temps et en tout lieu, moyennant salaire, le service des bateliers et portefaix indigènes pour les transporter. Il maintint cependant les droits de douanes au taux de 10 pour cent, tarif plus élevé que celui des Génois et aussi fort que celui des Pisans, bien que les Vénitiens n'eussent pas encore en Afrique des privilèges aussi larges que les commerçants des rives de l'Arno. Mais l'émir accorda l'immunité des droits de douane pour une quantité de marchandises égale en valeur au prix du nolis des navires.
      Opizon Adalard, ambassadeur chargé de la négociation au nom de la république de Gênes, fit confirmer les franchises du commerce de ses compatriotes en Afrique, dans les limites et aux conditions réglées par les anciens accords, en accédant à une disposition qui autorisait la confiscation totale de l'argent importé par les Génois, si le métal n'était pur de tout alliage. Il stipula, en outre, que les ventes faites dans les états du roi de Tunis par les Génois à d'autres chrétiens ne seraient assujetties à aucun droit ; que la douane arabe serait responsable du payement des marchandises vendues devant ses officiers et ses courtiers-interprètes, et que les objets non vendus pourraient être réexportés sans frais, ce qui permettait de les déposer en franchise dans les entrepôts d'Afrique. Il détermina même Abou Abdallah à étendre les droits accordés aux Génois à tous les marchands qui viendraient avec eux en Afrique, à l'exemple de ce que pratiquaient déjà les Pisans, et fit insérer dans le pacte un article particulier qui maintint pour ses compatriotes la faculté de vendre des navires aux ennemis des Maghrébins. Les traités conclus vers ce temps par l'Aragon avec les Abi Hafs constatent d'une manière certaine que le royaume de Tunis comprenait alors, outre la régence de ce nom, les pays de La Calle, Bône, Collo, Djidjeli, Bougie, Dellis, et se prolongeait sur la côte occidentale jusqu'au delà d'Alger et de Cherchel.

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