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Aperçu des relations commerciales de l'Italie septentrionale avec l'Algérie, au Moyen Age (partie II)
Extrait du tableau de la situation des établissements Français en Algérie - 1843-1844

Mas Latrie (Louis de) Relations commerciales - Extrait



      Ces renouvellements si facilement accordés, ces franchises garanties et étendues à chaque confirmation, prouvent combien les princes musulmans, jaloux de la prospérité du pays, appréciaient les relations que les chrétiens entretenaient avec leurs sujets ; et le traité de 1271 montre particulièrement la sollicitude constante de la république de Venise à rechercher toujours des débouchés nouveaux pour son commerce, aussitôt qu'il était menacé sur quelque point. 
      Au XIIIe siècle, l'Italie, presque affranchie de la domination impériale ou rassurée sur ses prétentions par les fédérations de communes, voyait s'accroître chaque jour, malgré les troubles civils, les ressources de son industrie, la force de sa marine marchande ; l'importance et le nombre des échanges commerciaux qu'elle faisait avec les différents ports de la Méditerranée. Pise, toujours fidèle aux empereurs, était encore dans un état prospère, mais voyait avec inquiétude le développement extraordinaire que prenaient le commerce et la puissance de Gênes et de Florence; Venise préparait sa grandeur future par une sage administration et des guerres souvent heureuses ; l'Italie méridionale et la Sicile, dont le sort avait été un moment compromis par l'invasion des seigneurs français, reprenait une vie nouvelle sous l'administration de ces princes. Dans toutes les villes de l'Italie s'étaient établies des manufactures de laines, de lin, de chanvre ; et les produits de l'industrie agricole du pays ne suffisant pas a la consommation, les fabricants employaient encore les provenances de l'étranger. Le lin et le chanvre leur venaient en grande quantité de l'Egypte, de la Syrie et des Iles de l'Archipel ; les plus considérables approvisionnements de laine leur étaient expédiés par les marchands arabes ou les courtiers chrétiens de Tunis, de Bône, de Bougie, d'Alger. Pise recevait toujours les chargements considérables de cuirs et de peaux que ses facteurs achetaient dans les diverses villes du Maghreb et rassemblaient dans ses ports, d'où se faisaient les expéditions.
      L'industrie et le commerce du Maghreb étaient dans une situation non moins prospère. On est accoutumé à juger de l'état de cette contrée, depuis la conquête arabe, par les notions que l'on a de sa triste condition sous le despotisme inepte et barbare de la Turquie ; on croit trop communément encore qu'il n'y a eu en Afrique, depuis le VIIe siècle, que des villes ruinées, des populations opprimées, toujours en armes pour défendre un reste de liberté, et partout les excès d'un fanatisme intolérant et féroce ; mais il faut reconnaître que la situation du pays était au moyen âge tout autre qu'elle ne fut sous le règne des ministres de la Porte. Les relations des auteurs qui ont vécu dans ce temps, et qui ont été rendues accessibles à tout le monde par des traductions, celles d'Edrisi, d'Ebn-Batouta, d'Aboulféda, montrent, comme les autres documents originaux, que l'Afrique musulmane a eu d'aussi longues périodes de calme, de tranquillité et de prospérité qu'aucun des pays les plus florissants de l'Europe du moyen âge. La puissance souveraine y maintenait l'ordre et la sécurité plus efficacement que dans la société féodale ; les voies de communications étaient sûres, l'industrie agricole et manufacturière encouragée; il y avait, dans toutes les villes importantes de l'intérieur, à Constantine, à Biskra, à Setif, à Milah, à Miliana, à Tlemsen, comme dans les villes de la côte, des foires, des magasins, des bazars fréquentés; on voyait partout l'activité d'un commerce lucratif qui, trouvant ses premiers éléments dans les produits du sol, se développait à mesure que les établissements européens se multipliaient dans le pays.
      Les Abi Hafs, souverains de Tunis et de la plus grande partie de l'Algérie actuelle, étaient une dynastie d'origine indigène ; ils n'avaient pas, comme les Turcs, à veiller sans cesse, pour maintenir leur domination par la guerre et les supplices, sur une population vaincue ; ils pouvaient s'occuper avec plus de suite des mesures qui l'intéressaient et qui devaient accroître sa fortune. Les autres princes d'Afrique, délivrés comme eut du joug des Almohades d'Espagne et des prétentions des Beni Merin du Maroc, cherchèrent à entretenir des relations pacifiques et commerciales avec les princes chrétiens de l'Europe ; les émirs musulmans voulurent même s'assurer l'amitié du saint-siège, du moins pendant les croisades. Ils permirent en effet aux commerçants chrétiens qui venaient dans leurs états, non seulement d'y construire des églises et de se livrer publiquement à l'exercice de leur culte, ainsi qu'on le voit par le traité de 1271, conclu avec les rois de France et de Sicile (21), mais encore ils autorisèrent l'établissement de couvents et d'ordres monastiques dans leurs états. Ces faits sont constatés par les bulles pontificales qui accordent divers privilèges aux religieux fixés dans les royaumes de Tunis, de Bougie, de Tlemsen, de Maroc, et qui nous apprennent que ces religieux étaient des frères cordeliers et des frères dominicains ou prêcheurs ; circonstance remarquable : car, si elle ne prouve pas la liberté de prédication de l'Evangile au milieu des Arabes au XIIIe siècle ,  elle atteste au moins que le ministère de la parole évangélique avait à s'exercer sur un nombre considérable de chrétiens demeurant en Afrique (22).
      A l'ouest des pays qui forment aujourd'hui l'Algérie, la ville de Tlemsen, et le territoire qui en dépendait, avait contribué puissamment à l'essor général de l'industrie et de la fortune du nord de l'Afrique. Longtemps soumise aux Almohades, dont elle était une des plus florissantes cités, Tlemsen, confiante dans les forces et les richesses acquises par un commerce fort étendu ; avait enfin proclamé son affranchissement, et s'était constitué en royaume indépendant, sous le gouverneur Iaghmour Essen ben Zian, qui fut son premier souverain, l'an 645 de l'hégire (1247 de J. C.). Les pays de Fez et de Maroc avaient échappé aussi aux Almohades, dont la puissance s'affaiblissait chaque jour en Espagne, et les guerres que les Beni Merin, nouveaux maîtres indépendants du Maghreb de l'ouest, entreprirent contre les successeurs de Ben Zian pour les soumettre, n'avaient servi qu'à augmenter la prospérité de Tlemsen, qui s'était entourée de hautes fortifications, et avait vu s'établir, sous la protection de ses murs, une foule de tribus, auparavant errantes dans la compagne. Une colonie chrétienne, principalement composée de Catalans et d'Aragonais, mais qui comptait aussi dans son sein plusieurs familles françaises et italiennes, avait obtenu la faculté de se fixer dans la ville, où elle possédait des maisons, des magasins, des bains, des églises, et contribuait au riche commerce que Tlemsen entretenait alors, par les ports d'Oran et de Mers el-Kebir, avec toutes les villes importantes du littoral de la Méditerranée.

      La diminution des droits de douane, que la république de Gênes avait obtenue d'Abou Abdallah dès l'année 1236, et que le traité de 1272 respecta, attira dans les ports du Maghreb les navigateurs génois et les marchands des villes des deux rivières, que protégeait son pavillon, comme Vintimille, Oneglia, Albenga, Noli, Savone, Chiavari, Spezia.
      La quantité de denrées et de marchandises apportées en Italie, par les Génois, de Tunis, de Bougie, de Bône, d'Alger, était devenue si considérable, que, dès l'année 1253, la république avait créé dans le port de Gênes un office spécial pour la perception des droits sur les provenances du royaume de Tunis.
      Ce commerce n'était pas exempt d'entraves, et souvent même de dangers. Quel que fût l'intérêt des Arabes d'Afrique d'entretenir des relations avec les Italiens, et bien qu'ils se soient montrés favorablement disposés à leur égard, au moyen âge, la différence de religion perpétuait des antipathies profondes entre les deux nations, et laissait toujours quelques sentiments de méfiance et quelque haine de part et d'autre. L'on ne doit pas douter, malgré le silence des chroniqueurs, que les chrétiens n'eussent souvent des querelles, soit avec les marchands arabes, soit avec les agents du fisc, dont les suites durent occasionner plus d'une fois des agressions violentes. On voit, par exemple, dans un acte conservé aux archives royales de Turin (23), que plusieurs navires génois, se trouvant dans le port de Tunis, vers l'an 1286, y éprouvèrent des dommages notables de la part des musulmans ; mais le roi, désireux de vivre en paix avec la république ligurienne, indemnisa immédiatement les commerçants qui avaient éprouvé des pertes. Dans le nombre se trouvait un marchand de Savone et la compagnie des associés de Pascal Uso di Mare, membre de l'illustre famille qui fournit plusieurs doges à l'Etat. Le montant des réclamations ne s'élevait pas à moins de 63,616 besants, somme qui répondrait à peu près en valeur absolue, à celle de 600,000 fr. de notre monnaie actuelle, s'il s'agit ici, comme nous le croyons, de besants d'or. Il n'est pas possible d'évaluer d'après cette seule indication l'ensemble des capitaux engagés par le commerce de Gênes et des villes dépendantes du territoire de la république dans les affaires d'Afrique ; on peut, toutefois, on reconnaître l'importance car la somme totale des 63,616 besants était réclamée seulement par neuf maisons de commerce.

      Le royaume de Tlemsen avait toujours à défendre son indépendance contre les attaques des Abi Hafs de Tunis et des Beni Merin du Maroc ; mais la guerre, en assurant la défense de la capitale, et développant le caractère énergique de sa population, contribua au maintien de la liberté et des richesses, qu'elle avait laborieusement acquises. Une sage administration tendait à les développer encore, en favorisant les communications des chrétiens avec les indigènes. Les Aragonais, les Castillans, les Portugais, se rendaient en grand nombre dans les ports et les marchés principaux du pays, et les Italiens, quoique adonnés plus particulièrement au commerce de l'est, s'y trouvaient aussi. Les Vénitiens paraissent avoir été ceux qui les fréquentèrent le plus habituellement et en plus grand nombre, dès la fin du XIIIe siècle, dans le cours de leurs navigations, qu'ils prolongeaient, après avoir quitté l'Afrique, le long des côtes du Portugal, de la France, de l'Angleterre, de la Flandre et vers les contrées septentrionales. Ils avaient établi des dépôts de marchandises à Oran, à Tlemsen et dans le Maroc ; ils venaient régulièrement aux foires de tous ces pays ; ils y versaient des quantités considérables d'acier, de verroteries, d'étoffes légères, et en rapportaient de la poudre d'or, de l'ivoire, du musc, de la civette, de l'indigo, et des esclaves, branche de commerce dont il se faisait un grand trafic sur la Méditerranée.

      Venise trouvait dans les campagnes et les ports de l'Istrie, de la Dalmatie, des îles Ioniennes, de la Morée, de l'Archipel et de l'île de Crète, qui lui appartenaient en grande partie, ou qui lui livraient en franchise toutes les richesses de leur sol, des ressources inépuisables pour son commerce d'exportation, et la facilité d'entretenir en même temps des flottes nombreuses, montées par une armée de matelots formés dès leur enfance aux pratiques et aux fatigues de la navigation.
      Pendant que les guerres des maisons d'Anjou et d'Aragon empêchaient l'Italie méridionale de jouir de tous les avantages que l'heureuse situation de Palerme, de Messine, de Catane, de Syracuse, de Trapani, de Cephalu, de Naples, et des autres ports du continent offrait à son industrie maritime, Pise et Gênes déployaient dans l'intervalle de leurs guerres toute l'énergie de leur activité : Pise pour conserver sa fortune commerciale, Gênes dans l'espérance de surpasser et d'écraser sa rivale. La Sardaigne fournissait du minerai d'argent aux Pisans ; l'île d'Elbe leur donnait des approvisionnements de fer, d'autant plus importants que la Suède n'envoyait pas encore ses métaux dans la Méditerranée. Les armateurs de l'Arno faisaient ainsi d'immenses bénéfices en transportant le fer dans le Maghreb, n'osant braver toujours les défenses apostoliques, qui avaient interdit l'exportation des armes, des métaux et du bois en Egypte et en Syrie durant les guerres saintes. Gênes, jalouse de cette industrie, déclara la guerre aux Pisans, et ne consentit à la paix qu'après avoir obtenu la franchise des douanes dans l'île d'Elbe, et la cession de Sassari avec son port de Torrès en Sardaigne. Ces succès ne firent qu'enflammer son ambition ; elle recommença bientôt la guerre avec plus d'acharnement, et la bataille de la Meloria, suivie peu après du pillage du port pisan à l'embouchure de l'Arno, et de la perte de l'île d'Elbe, en portant un coup funeste à la marine de Pise, vint en quelques années, précipiter la république vers sa décadence, et affermir la fortune grandissante de sa rivale.

      La république de Pise n'était pas seulement une puissance maritime ; son attachement inébranlable à Frédéric II, à Conrad, à Mainfroy, à Conradin, et plus tard aux empereurs d'Allemagne, héritiers des prétentions des Hohenstaufen sur la Sicile, l'avaient mise à la tête du parti gibelin en Italie, et lui avait donné une influence considérable dans la politique intérieure de la péninsule. Mais les guerres incessantes qu'elle fut obligée de soutenir sur le continent épuisèrent ses forces, et arrêtèrent le développement de sa puissance. Devenue trop faible pour tenter de recouvrer sa supériorité, pendant les guerres des Génois avec les Vénitiens, et les séditions qui troublèrent si fréquemment la république ligurienne, Pise se vit peu à peu dépouillée de ses possessions lointaines ; elle cessa de dominer à Constantinople et dans l'archipel, ou Venise et Gênes la supplantèrent ; elle ne put, comme ses rivales, obtenir des sultans d'Egypte le rétablissement de ses comptoirs dans la Syrie, après la destruction du royaume de Jérusalem ; elle perdit le commerce du royaume de Naples, d'où la maison d'Anjou éloigna ses marchands en haine du nom gibelin ; elle ne put soutenir la concurrence des Catalans et des Siciliens eux-mêmes dans l'île de Sicile, passée à la maison d'Aragon depuis le soulèvement de 1282 ; et, bientôt réduite par la succession rapide de toutes ces calamités au rang des états secondaires de l'Italie, elle n'eut pour conserver les débris de sa fortune et de sa marine que le commerce d'Afrique, de la Corse et de la Sardaigne. Ces deux îles, depuis longtemps conquises par les Pisans, étaient devenues pour eux de riches colonies, et les fortifications qu'ils avaient élevées autour de leurs principales villes avaient assuré jusque-là la défense du pays contre les ennemis du dehors, en maintenant les seigneurs feudataires dans la soumission. Mais, au XIVe siècle, la noblesse, séduite par l'espoir de reconquérir son indépendance, ou trompée par la politique de l'Aragon, appela dans l'île les troupes du roi Alphonse. Vainement les Pisans, un moment alliés aux Génois, qui se trouvaient intéressés à protéger aussi leurs entrepôts de Sardaigne, essayèrent-ils de reprendre le dessus dans le pays livré aux Aragonais ; ils furent partout battus, et obligés de demander enfin la paix, qui consacra pour eux l'anéantissement de leurs établissements sardes.
      Malgré tous ces malheurs, malgré la perte de ses possessions maritimes, à l'exception de la Corse, malgré la destruction successive de deux flottes, on ne voit pas que le commerce de Pise avec le Maghreb se soit ralenti un moment. Les relations et les intérêts des Pisans étaient trop fortement engagés avec ceux des marchands de Tripoli, de Tunis, de Bougie, de Bône, d'Alger, pour que les événements d'Italie les eussent encore sensiblement altérés ; et c'est dans le temps de ses guerres les plus funestes que la république de Pise renouvelle avec les princes arabes les pactes de son alliance et les privilèges qui assuraient pour longtemps la prospérité de son commerce dans leur pays (24).

      Le Maghreb avait, comme l'Italie, ses troubles et ses révolutions. A la mort d'Abou Abdallah, dont le long règne avait comprimé l'ambition des grands, de terribles dissensions éclatèrent dans la famille royale. Ces discordes, dont nous n'avons pas à rappeler ici les vicissitudes, furent envenimées et quelquefois renouvelées par l'intervention de la maison d'Aragon, qui, se considérant comme suzeraine du royaume de Tunis, en vertu des droits de la couronne de Sicile, voulait soumettre le Maghreb entier aux familles indigènes, dont les chefs s'étaient assuré secrètement son appui. Mais le parti des Aragonais et des Siciliens ne put jamais établir un gouvernement stable dans le Maghreb. Les luttes, les invasions, les triomphes suivis bientôt de défaites qui se prolongèrent pendant un demi-siècle, en réunissant quelquefois sous la même autorité les pays du Maroc et de l'Espagne, de Tripoli, de Tunis, de Constantine, de Bône, de Bougie et de Tlemsen, ou leur rendant l'indépendance, eurent enfin pour résultat la réunion définitive du royaume de Tlemsen. au royaume de Maroc, sous la domination des Beni Merin, vers l'an 1337, et l'établissement d'une dynastie libre de toute sujétion dans le royaume de Bougie. Cette famille, issue de la souche des Abi Hafs de Tunis, régna dans l'ancienne capitale des Beni Hamad pendant toute la durée du XVe siècle et jusqu'aux premières années du XVIe, où les Espagnols firent la conquête de Bougie.

      Par un contraste qui n'est pas sans exemple dans l'histoire, c'est à l'époque où les divisions politiques agitaient le plus violemment le Maghreb que le commerce atteignit dans ce pays le plus haut point de développement et de prospérité. Les Pisans, les Vénitiens et les autres peuples d'Italie qui naviguaient sous leurs pavillons faisaient le commerce d'exportation et d'importation entre l'Afrique et l'Italie. Ils avaient établi des comptoirs dans les principales villes ; ils s'y étaient fixés en grand nombre, et s'y livraient a un commerce considérable, soit pour eux-mêmes, soit pour les maisons d'Italie qu'ils représentaient (25).
      Gênes avait toujours des consuls dans les royaumes de Tunis, de Bougie et de Tlemsen ; Palerme, Messine, Castello di Castro, Sienne, Florence, Ancône, Gaëte, Naples, étaient en relations non interrompues avec ces états, ainsi qu'on peut en juger par les chroniques du temps, les voyages de Raymond Lulle, et surtout par l'ouvrage que Balducci Pegolotti, marchand florentin, écrivit vers le milieu du XIVe siècle, et qui est parvenu jusqu'à nous (26).
      Ces rapports continus, qui duraient déjà depuis plus d'un siècle, en soumettant les préjugés que pouvait susciter la différence de religion, avaient établi entre les deux peuples une tolérance et une sécurité que n'ont pas connues les commerçants chrétiens sous la domination des Turcs, et qui nous semblent aujourd'hui si éloignées des idées de la population arabe. Les relations des chrétiens et des musulmans devinrent encore plus intimes au XIVe siècle, où l'on vit des Européens investis des pleins pouvoirs des princes arabes pour négocier en leur nom (27). Des documents positifs prouvent, en effet, que les Pisans et les Vénitiens prenaient part, comme les indigènes, au commerce intérieur, et quelquefois au gouvernement du pays. Ils affermaient la perception des gabelles et en faisaient compte au roi (28) ; ils avaient le droit de transporter, d'exposer et de vendre à l'enchère leurs marchandises dans toutes les villes du Maghreb ; ils pouvaient librement parcourir le pays sous la protection du roi ; ils avaient des courriers qui leur servaient à entretenir une correspondance entre les différentes villes où se trouvaient leurs entrepôts. Les marchands chrétiens, en nombre infiniment moins considérable que les Arabes, jouissaient donc de la plus grande sûreté au milieu d'eux, puisque leurs messagers pouvaient, sans dangers, traverser tout te Maghreb.

      Les Vénitiens et les Pisans avaient enfin obtenu la faculté de faire des caravanes en Afrique, et il était passé d'abord dans les usages du pays et ensuite dans les traités, qu'en toutes les stations de leur route, ils auraient le droit de faire paître au moins pendant trois jours les animaux qu'ils conduisaient. Les traités, datés du mois de sefer 717 , ou du 12 mai 1317 de J. C. (29), 22 décembre 1320 (30),  17 des calendes de juin (16 mai) 1354 (31), et 28 rabié 759 ou 7 avril 1358 (32), conclus par les républiques de Venise et  de Pise avec les différents princes du Maghreb du milieu, assurèrent ces privilèges aux commerçants de leurs états et à leurs protégés, en renouvelant les dispositions des anciens pactes, sous le droit ordinaire de 10 pour 100.
      Cette liberté laissée et garantie au commerce des chrétiens, qui nous reporte à un état de choses si différent de celui qui existait encore il y a peu d'années en Afrique, permettait aux Pisans et aux Vénitiens de s'avancer dans l'intérieur du pays, de communiquer avec les caravanes musulmanes qui, partant du Maroc, traversaient le Maghreb et se rendaient en Egypte, en Abyssinie et à la Mecque, ou, quittant la route de l'est, pénétraient dans le pays des nègres de l'Afrique centrale. Les marchands italiens suivaient-ils les caravanes dans toutes ces directions ? Quels étaient les pays jusqu'où ils s'avançaient ? Allaient-ils acheter la poudre d'or, les plumes d'autruche, l'ivoire et les esclaves du Soudan ? ou cherchaient-ils de préférence les gommes, les parfums, l'ambre et les autres productions venant des régions du Nil ? On ne pourrait faire que des conjectures à ce sujet.

      Le droit de former ainsi des caravanes dans le Maghreb ou de s'adjoindre à celles des indigènes est l'indice le plus certain du rapprochement que les relations commerciales avaient amené entre les Européens et les Sarrasins d'Afrique ; mais il est un fait non moins frappant, qui nous montre jusqu'à quel point l'alliance et les communications avec les chrétiens étaient entrées dans les idées des Arabes avant la conquête des Turcs, et combien l'on doit espérer de surmonter avec le temps les difficultés rencontrées de nos jours dans les préjugés des indigènes : c'est l'admission dans les rangs de la milice et des officiers de la cour des rois du Maghreb, d'hommes d'armes et de seigneurs européens. Cette circonstance est attestée par les témoignages les plus certains. Le continuateur de Nicolas de Jamsilla parle, dans sa chronique sicilienne, de 400 hommes d'armes toscans, de 200 espagnols et de 200 allemands qu'entretenait le roi de Tunis, à la fin du XIIIe siècle ; un bref inédit de Nicolas IV, qui existe aux archives du Vatican (33), nous apprend qu'il y avait en effet habituellement des hommes d'armes et même des seigneurs chrétiens au service des rois de Tunis, de Maroc et de Tlemsen. Le pape en leur écrivant, le 5 des ides de février 1290, les engage à rester fidèles aux princes arabes, mais à faire respecter toujours le nom chrétien. Les seigneurs des rives de l'Adriatique prenaient aussi volontiers de hautes charges à la cour des princes de Maghreb, comme on le voit par un document des archives de Venise, concernant un noble vénitien qui, après être demeuré quarante-quatre mois au service du roi de Tunis, avec ses domestiques, ses chevaux, ces hommes d'armes, et avoir fait pendant ce temps de grandes dépenses, dont I'honneur devait surtout revenir au prince, n'en avait pas reçu, la solde qui lui avait été promise (34). Dans les traités du XIVe siècle, il est encore question de seigneurs chrétiens demeurant auprès des émirs d'Afrique.
      Il est douteux que les Pisans fussent en grand nombre parmi les 400 hommes d'armes toscans de l'armée tunisienne ; ceux qui n'étaient pas exclusivement adonnés au commerce étaient retenus en Italie par les dernières luttes où la puissance de la nation achevait de se perdre, dans la guerre implacable que la coalition des villes guelfes entretenait contre son indépendance.

      Les Arabes profitèrent, de leur côté, du développement qu'avaient pris le commerce et les rapports avec les Européens. Durant le XIIe et le XIIIe siècle, ils s'étaient liés d'affaires avec les marchands chrétiens ; ils les avaient favorablement accueillis sur leurs terre s; ils avaient acheté leurs marchandises et leur avaient vendu leurs produits ; beaucoup d'entre eux faisaient même le voyage d'Europe, et Pise était citée, dès le XIIe siècle, pour le grand nombre de marchands africains qui fréquentaient ses marchés. Au XIVe et au XVe siècle, la part que les Maghrebins prirent directement au commerce d'Europe fut plus importante encore. Chaque année des navigateurs arabes de Tunis, de Bougie, de Bône, de Collo, d'Oran, embarquaient pour leur compte les marchandises du pays, et les allaient vendre sur les côtes d'Espagne, de France ou d'Italie, en Sardaigne, en Corse, en Sicile, à Gênes, à Pise, à Télamone, devenu l'entrepôt des marchands de Sienne et de Florence, à Gaëte, à Naples, à Ancône, à Venise, à Raguse, et rapportaient de ces villes de grandes quantités d'étoffes et d'objets fabriqués dans les manufactures de la Péninsule.

      La ville de Bougie, signalée par Fazio degl' Uberti, auteur florentin du XIVe siècle, comme l'une des cités les plus florissantes de la Barbarie, avait surtout un commerce considérable et étendu. Ses marchands étaient en relations avec tous les ports de la Méditerranée, non seulement avec l'Italie, la France, l'Espagne, mais avec l'Asie mineure, la Morée, Constantinople, l'île de Chypre, la Syrie et l'Egypte. Les marchandises que leur ville livrait à l'exportation, comme Bône et Tunis, étaient surtout des cotons bruts, du lin, de la soie, des laines, des cuirs, de la cire, du corail, des métaux, des caroubes, des noix, du blé, des épiceries et des écorces à tan. Ce dernier article, provenant des forts de la province de Constantine, bien plus riches dans ce temps qu'elles ne sont aujourd'hui, avait des qualités si bien reconnues, et s'exportait en si grande quantité de Bougie, qu'il était connu dans toute la Méditerranée sous le nom d'iscorza di Buggiea, comme on le voit dans plusieurs états de marchandises et de douanes italiennes du XIVe siècle. Cette écorce est probablement l'enveloppe du sumac thezera, employée dans la préparation et la teinture en rouge des cuirs maroquins. L'arbuste qui la donne se trouve dans la province d'Oran, mais il paraît fort rare aujourd'hui dans l'est de l'Algérie (35), et l'on doit désirer qu'il y soit propagé, car l'industrie trouvera des bénéfices certains dans l'emploi ou l'exportation de ses produits.

      Bougie et Tunis étaient, après Alexandrie, les villes d'Afrique où se trouvaient le plus grand nombre de marchands venant de l'Italie, de la France et de l'Espagne. Les relations des chrétiens s'étendaient cependant sur toute la côte méridionale de la Méditerranée. En même temps que les armateurs des villes maritimes d'Europe dirigeaient des cargaisons vers les provinces du Maroc, ils envoyaient des navires dans les pays de l'est : à Tripoli, dont Fazio atteste la richesse, à Gerbah, renommée parmi les Orientaux pour ses beaux jardins et ses plants d'oliviers. " Gerbah, dit un auteur de ces temps, est une île qui se trouve au milieu de la Barbarie, puisque, si vous calculez bien ; il y a autant de distance de Gerbah à Ceuta que de Gerbah à Alexandrie. Elle est si rapprochée du continent que si le détroit n'était fortifié et défendu, il pourrait y passer cent mille hommes à cheval et autant à pied, sans que les cavaliers eussent de l'eau à hauteur des sangles des chevaux. Aussi faut-il que tout homme qui aura à commander à Gerbah ait un esprit sûr et ferme. " Malgré l'ardeur belliqueuse qui la distinguait, la population de l'île ne put jamais assurer son indépendance, et Gerbah fut subjuguée tour à tour par les rois de Sicile, les Aragonais, les Génois, les rois de Tunis et de Tripoli. Elle obéissait à l'émir de Tunis quand ses habitants, effrayés des ravages que Roger Doria, amiral de la couronne d'Aragon, avait occasionnés sur leurs côtes, vinrent trouver leur souverain, le suppliant de les dégager de leur foi et de les autoriser à se soumettre au roi d'Aragon, pour ne pas voir leur île dépeuplée. L'émir, n'osant les défendre, acquiesça à leur demande, et les habitants de Gerbah, en adressant un message à Pierre III, firent leur soumission à Don Roger, son lieutenant. " L'amiral, dit Ramon Muntaner, fit élever à Gerbah un beau fort qui s'est tenu, se tient et se tiendra avec plus de gloire pour les chrétiens qu'aucun autre château du monde. " Sa défense faiblit cependant par le contrecoup des guerres des Génois contre les Catalans, et Gerbah, occupée quelque temps par les Génois, rentra ensuite sous la domination musulmane.
      Les marchands européens fréquentaient dès longtemps son port. Quand l'île était occupée par une puissance chrétienne, il leur était facile de s'y rendre ; quand elle dépendait des rois de Tunis, les traités conclus avec ces princes suffisaient pour les faire admettre soit à Gerbah, soit à Tripoli, aux mêmes conditions que dans les autres provinces de leurs états. Le traité des Génois en 1236, celui des Vénitiens en 1251, celui des Pisans en 1265, constatent ces faits. Lorsque Tripoli, dont l'île de Gerbah suivit alors le sort, devint indépendant, les chrétiens sollicitèrent de ses souverains la garantie de leurs privilèges commerciaux. Mansus-Mansi, citoyen pisan attaché à la cour du prince de Tripoli, fut le médiateur du pacte qui assura ainsi aux Vénitiens le droit d'avoir des consuls, des églises et des fondouks dans tous les états de l'émir, nommé Ameth Bénichin, et qualifié de Seigneur de Caps (aujourd'hui Kabès ou Gafza ), de Facx (aujourd'hui Sfax), des îles de Gerbah et Kerkeni, de Tripoli et de toutes ses dépendances. Le traité fut conclu à Tripoli le 9 juin 1356 de J.-C. ou 757 de l'hégire, en présence de Jean Foscari, Etienne Quirini et autres Vénitiens (36). On voit par ces dispositions que les Italiens exportaient principalement, des contrées ci-dessus désignées, du sel, des laines, des maroquins, des peaux d'agneaux, des cuirs de boeufs et de chameaux, de l'huile, des dattes, des pistaches, des tapis, des boucrans et quelques autres étoffes fabriquées dans le pays même.

      Les dispositions bienveillantes des princes et de la population du Maghreb à l'égard des chrétiens, particulièrement à l'égard des Pisans, ne pouvaient prévenir les contestations et les querelles que l'intérêt suscitait souvent entre les particuliers. A une époque qu'il est difficile de préciser et à l'occasion de quelques événements dont on connaît peu le caractère, les plaintes réciproques des marchands pisans et arabes étaient devenues plus vives, une rupture entre les deux peuples était presque imminente. Il paraît même qu'il y eut de part et d'autre un commencement d'hostilités ; mais les relations commerciales ne furent pas suspendues, et l'on ignorerait qu'elles eussent été un moment compromises, si la procuration donnée en 1379 par les syndics de la république de Pise, à un chevalier pisan chargé de se rendre à Bougie, à Bône et à Tunis pour traiter de la paix avec les émirs musulmans, n'existait encore aux archives de Florence. L'alliance fut renouvelée, et la nation pisane réintégrée ou confirmée dans la jouissance des privilèges commerciaux qu'elle avait depuis trois siècles en Afrique (37).

      Cependant l'affaiblissement de Pise mettait partout en présence les intérêts et les forces de Gênes et de Venise. Les deux républiques, dans tout le développement de leur puissance, luttaient encore à forces égales et se partageaient les succès et les revers. Gênes eut même quelque temps l'avantage, quand, maîtresse du commerce de la mer Noire et de l'île de Chypre, elle envoya ses escadres bloquer les lagunes de Venise. Mais le traité signé à Turin, en 1381, pour mettre fin à la guerre de Chiozza, en rouvrant le Bosphore aux Vénitiens, assure la longue prospérité de leur commerce sur la Méditerranée, pendant que Gênes, déchirée par les factions, vit chaque jour décliner sa fortune et sa puissance. Les Vénitiens usèrent alors avec plus de suite et de bonheur, contre les Génois, de la même tactique que ceux-ci avaient employée contre les Pisans. Etablis à Beyrouth, d'où ils neutralisaient l'importance commerciale de leur colonie de Famagouste ; maîtres de l'île de Crète et des meilleures positions de la Morée, qui nuisaient aux établissements génois de Chio et de l'Archipel ; jouissant en Egypte et sur toute la côte d'Afrique de privilèges extrêmement avantageux, ils dominèrent bientôt sur tous les points le commerce des Génois.
      La rareté des documents historiques sur le commerce de l'Afrique ne permet pas de savoir d'une manière certaine quel fut l'effet des menées secrètes des Vénitiens auprès des émirs musulmans du Maghreb, mais on ne peut douter que la faveur et l'influence marquée des Vénitiens à Tunis et à Bougie n'ait eu pour résultat de diminuer sensiblement le crédit et le commerce des Génois en Afrique. Il est difficile de croire que la république ligurienne ait alors conservé le privilège du 5 p. o/o que lui avaient donné les anciens traités, et qu'elle n'ait vu élever au moins au droit de 10 p. o/o payé par les Pisans et les Vénitiens, les tarifs des douanes arabes. D'autres mesures durent marquer encore les nouvelles dispositions des princes sarrasins à l'égard des Génois, et la république, qui veillait toujours à la prospérité de son commerce maritime, malgré ses dissensions, en fut réduite à faire la guerre aux émirs du Maghreb. Ses galères firent quelques prises heureuses sur leurs bâtiments ; l'île de Djerra ou de Gerbah, dépendante tour à tour du royaume de Tunis et du royaume de Tripoli, fut prise et pillée en 1388, comme Tripoli l'avait été en 1355 ; mais Gênes ne put conserver aucun avantage durable de ces diverses expéditions. Les incursions des Maghrebins sur ses navires marchands et sur les villes de ses rivières, qu'elle ne put toujours défendre, lui firent même éprouver des pertes considérables que ne balançaient pas ses succès. N'osant entreprendre seule une attaque contre le royaume de Tunis, elle demanda et obtint l'assistance d'un corps de seigneurs français, dont le duc de Bourbon, oncle du roi Charles VI, prit le commandement. Cette fédération, à laquelle les Génois voulurent donner le caractère d'une croisade nouvelle, ne fut pas plus heureuse que la tentative de Saint-Louis. L'armée, espérant se rendre d'abord maîtresse d'une position considérée comme la clef du royaume de Tunis, sur la côte orientale, vint mettre le siége devant la forte cité d'Africa, ville encore importante de nos jours sous le nom d'Al-Madhya, et d'où partaient, suivant les expressions d'un auteur du temps, de nombreux vaisseaux pour tous les pays " du monde " . Mais la place, défendue par les Arabes de Bougie, de Bône, de Constantine et des autres pays du Maghreb, venus an secours des Tunisiens, résista à toutes les attaques, et les alliés, que les mésintelligences n'avaient pas tardé à diviser, furent obligés de reprendre la mer après soixante et un jours de combats infructueux.

       La république de Gênes obtint cependant, un traité qui rétablit ses relations avec les princes sarrasins, rouvrit les ports .de leurs états à son commerce, et obligea même le roi de Tunis à payer dix mille besants d'or pour les frais de la guerre (38)

      Uberto Folietta, et d'autres historiens dont les ouvrages sont postérieurs à ces événements, ont dit que l'expédition de 1390 avait été entreprise pour venger la piraterie des Barbaresques sur les chrétiens ; le même motif leur avait servi à justifier la trahison qui en 1355, comme un siècle auparavant en 1290, rendit un moment les Génois maîtres de la ville de Tripoli. Il y a dans cette manière d'apprécier les faits une erreur trop grave pour qu'il ne faille an moins la signaler, car elle se rattache immédiatement à l'objet de cette notice, et elle tend à entretenir des idées peu exactes sur la nature des relations des Arabes avec les chrétiens, en reportant au temps où l'Afrique était gouvernée par les dynasties arabes les ressentiments éveillés sous la domination des Turcs.
      En temps de guerre, les hostilités, quelles qu'elles fussent, ne pouvaient être considérées comme actes de piraterie ; la course réciproque des navires, celle même des navires armés sur des vaisseaux marchands appartenant aux nations ennemies, n'avait rien que de naturel, et de nos jours encore le droit international l'autorise pleinement. Ce n'est donc que durant la paix ou dans l'intervalle des trêves que la course est un brigandage ; or, dans ces cas, les marchands chrétiens, les Génois et les Pisans surtout, les Grecs de l'Archipel, les Siciliens, les Vénitiens, et les Catalans après eux, semblent avoir dépassé de beaucoup, non pas peut-être la férocité, mais l'avidité des corsaires barbaresques, sous les successeurs des Barberousse. Ceux-ci attaquaient rarement les barques ou les navires appartenant aux musulmans ;. les Européens ne s'arrêtaient devant aucune considération.
      Il était beaucoup d'armateurs chrétiens qui comptaient dans les bénéfices éventuels de leur commerce le produit des courses que pouvait faire le navire qu'ils envoyaient sur la mer. Dès le XIIe siècle, les princes musulmans de Tunis et de Bougie se plaignaient à la république de Pise, avec laquelle ils étaient liés d'amitié, des pirateries des Pisans et des autres chrétiens sur les navires musulmans (39) ; au XIIIe, des Génois pillèrent le vaisseau qui portait les présents envoyés au pape par l'empereur Baudouin ; les Chypriotes enlevèrent, en pleine paix, les députés qui se rendaient à Constantinople, au nom de Bibars-Bondocdar ; au XIVe, la Catalogne, devenue la troisième puissance maritime de la Méditerranée, fournit aussi son contingent aux écumeurs de mer. Ses navigateurs, non moins entreprenants ni moins audacieux que les marins génois, exercèrent pendant un demi-siècle les plus cruelles déprédations sur les côtes de l'île de Chypre, dernier boulevard de la chrétienté en Orient, et en vinrent souvent aux mains avec les galères des chevaliers de Rhodes et des Lusignans qui veillaient à leur défense : en 1460, le vaisseau qui ramenait la reine de Chypre en Italie fut dévalisé par un navire vénitien, etc. Ces exemples, que l'on pourrait multiplier à l'infini, suffisent pour montrer que durant le moyen age les corsaires chrétiens ne respectèrent ni le rang, ni la puissance, ni les Sarrasins, ni leurs compatriotes. Les Arabes, de leur côté, ne négligeaient pas l'occasion de se venger quand ils se trouvaient asses forts pour tenter un coup de main sur un navire européen, et l'on comprend quels périls le commerce avait à braver sur la mer, qui était alors justement appelée le champ des pirates. Aussi l'usage s'était généralement établi parmi les navigateurs marchands de chaque nation de se réunir avant le départ et de voyager de conserve, sous la protection de galères armées.

      Il faut remarquer toutefois que la piraterie, loin d'être autorisée ou tolérée par les puissances chrétiennes et musulmanes, fut sévèrement prohibée sous les peines les plus graves. Dès les premiers traités que les princes d'Afrique conclurent avec les républiques de Pise, de Gênes et de Venise, on fut d'accord pour interdire expressément la course, pour prendre toutes les mesures qui pouvaient assurer la sécurité des marchands des deux pays, pour obliger chaque puissance à poursuivre le châtiment des armateurs reconnus coupables de piraterie, en indemnisant le propriétaire des marchandises enlevées. L'on connaît en outre plusieurs circonstances historiques qui témoignent de la sincérité des magistrats italiens à dédommager les marchands d'Afrique lésés par leurs nationaux, comme de la bonne foi des princes du Maghreb à satisfaire les réclamations des chrétiens.
      Ces bonnes dispositions étaient surtout manifestes dans le royaume de Tunis et dans la partie orientale de la régence d'Alger, provinces qui se sont toujours montrées plus favorables aux communications avec les chrétiens, et où la colonisation fait de nos jours des progrès si remarquables. Mais le Maroc, plus fidèle gardien de la ferveur de l'islamisme et de son intolérance, eut moins de liaison avec les chrétiens ; il sévit plusieurs fois contre les religieux cordeliers qu'accueillaient les émirs du Maghreb el-Aouçath, et dès le XIVe siècle, les marins d'Oran, de Mers el-Kebir, de Salé, de Tétouan, s'étaient rendus redoutables par leur barbarie et leurs rapines.

      Les républiques italiennes entretenaient cependant des galères armées sur les côtes de l'Italie et sur les côtes d'Afrique, pour veiller à la sûreté du commerce (40) ; ces croisières se faisaient souvent de concert avec les princes du Maghreb, comme on le voit dans le traité de 1250, conclu par le roi de Tunis avec les Génois. Ces faits expliquent comment les villes maritimes de l'Europe méridionale ont pu, malgré les dangers de la navigation, ouvrir et conserver des relations actives et régulières avec les ports des états musulmans. L'usage de naviguer on conserve permettait aux marchands les moins riches et aux plus petits navires de faire le voyage d'Afrique ; les galères qui les accompagnaient les protégeaient durant la traverse, et , rendus dans le Maghreb, ils trouvaient dans les stipulations des traités, fidèlement exécutés, une protection suffisante.

      Quand la paix était rompue par la faute ou l'agression de l'une des parties, la course se confondait avec les autres circonstances de la guerre, et devenait légitime comme elle. L'expédition de 1390 ne fut donc pas une croisade destinée à venger la chrétienté de la piraterie des Africains. Les Génois ont couru sur nos navires, nous avons couru sur les leurs. Voilà comment, au rapport de Froissart, qui a très bien connu les détails de cette campagne, le roi de Tunis expliqua l'origine de la guerre qu'il avait avec la république. Aussi les musulmans ne pouvaient comprendre comment les Français, avec lesquels ils se trouvaient en paix, étaient venus se joindre aux Génois.
      Ces faits nous montrent que les Arabes de Tunis et de l'Algérie observaient fidèlement les traités au moyen âge. On peut donc croire, quoique leur civilisation fût bien déchue depuis les siècles littéraires d'Avicenne et d'Averrhoës, quoique déjà au XVe siècle une tendance plus prononcée vers la piraterie se fût manifestée dans la marine d'Alger, de Bougie, de Tunis, d'Africa, et de Suse ; on peut croire que les émirs, auraient fini par rétablir complètement la sécurité du commerce et à consacrer les principes dont l'Europe assure le triomphe entre les nations chrétiennes, si leur caractère n'eût été corrompu par l'esprit barbare et orgueilleux du peuple qui soumit le Maghreb à sa puissance au XVIe siècle. Mais avec les Turcs s'établirent sur les côtes d'Afrique de nouveaux principes de mauvaise foi, de férocité et de fanatisme qui, surexcitant les haines religieuses, et aiguillonnant, par la protection assurée aux corsaires, la nature belliqueuse et rapace des indigènes, produisirent cet épouvantable gouvernement dont l'Europe chrétienne n'a que trop longtemps connu les brigandages.

      La république de Pise avait cependant réparé ses désastres sous le sage gouvernement des Gambacurti ; à la faveur des guerres de Venise contre les Génois, elle avait étendu son commerce dans le Bolonois, dans la Romagne et jusqu'aux Alpes lombardes. Les manufactures, qui avaient été ruinées par suite des guerres du XIIIe siècle, s'étaient relevées ; l'industrie nationale s'était enrichie de l'art de préparer les étoffes de soie, et de confectionner une espèce de drap, dit drap pisan, que ses fabriques expédiaient en grande quantité dans les ports de la Morée, de l'Asie mineure et de l'Afrique. L'activité des manufactures de Pise fut favorable à son commerce maritime, qui balançait encore avec avantage la prospérité de Telamone, où les négociants de Sienne, de Florence et de Pérouse envoyaient leurs marchandises, et la fortune de Livourne, que protégeait l'autorité de Gênes.
      La république fit confirmer ses franchises et ses possessions en Afrique dans le traité du 14 décembre 1398, arrêté par Michel de Campo, son ambassadeur, et Muley Bufferii, qualifié de roi de Tunis et de toute la Barbarie. Ce traité renouvelle les principales dispositions des anciens accords pour la répression de la piraterie, la liberté du commerce des Pisans et des Arabes, en Italie ou en Afrique ; mais quelques-uns de ses articles attestent l'infériorité politique à laquelle leur nation était tombée (41).
      Les Pisans, plus exposés qu'aucun autre peuple à la jalousie des villes commerçantes de l'Italie, qu'excitait le souvenir de leur alliance avec les empereurs d'Allemagne et leur longue prospérité, craignaient toujours de se voir attaquer par les navigateurs chrétiens dans les ports étrangers, et surtout en Afrique, où ils avaient de grands privilèges ; aussi Michel de Campo profita du renouvellement des capitulations pour former une alliance défensive avec le prince arabe, dont les navires durent prendre partout la défense des Pisans s'ils venaient à être inquiétés. Quoique les marchands de la république fussent encore dans le Maghreb au rang des nations le plus favorisées, on voit que les Arabes, soit sentiment de la faiblesse de leurs alliés, soit désir de faire passer insensiblement leurs privilèges aux Vénitiens, ne tenaient plus aussi scrupuleusement à assurer les franchises de leur commerce. Ils stipulèrent, dans le traité de 1398, que si un Pisan occasionnait quelque dommage à un sujet du roi, le consul de la république serait responsable du délit, et la nation ne paraît avoir élevé aucune plainte sur cette mesure, qui contrevenait ouvertement aux faveurs garanties par les anciens traités. Les marchands chrétiens acceptaient ces conditions en Syrie et en Egypte, où les consuls étaient considérés comme des otages ; mais elles ne leur avaient pas été imposées dans le Maghreb ; et dans le temps même où le roi de Tunis les exigeait des Pisans, on ne voit pas qu'il les ait étendues aux autres nations italiennes. Il y a plus, les Florentins parvinrent, à ce qu'il paraît, à les faire révoquer, quand ils succédèrent complètement aux droits des Pisans en Afrique.

      Cette révolution eut lieu au commencement du XVe siècle, lorsque Florence, après un demi-siècle de guerre pour étendre sa domination jusqu'à la mer, fut parvenue à assujettir la république de Pise sa domination (1406) et à déterminer les Génois, dont le trésor public s'était appauvri au milieu des dissensions civiles, à lui vendre la ville et le port de Livourne (1421).
      Florence, qui exerçait déjà la plus grande influence sur la politique intérieure de l'Italie, devenue alors une puissance maritime, domina le commerce des Génois sur la Méditerranée, et donna quelque temps de sérieuses inquiétudes à la république de Venise. Elle traita avec les empereurs grecs, avec les rois de Chypre, avec les sultans d'Egypte et les autres princes arabes de d'Afrique ; elle obtint d'eux l'attribution des consulats et des comptoirs que les Pisans avaient établis autrefois dans leurs états, et donna tous ses soins à développer son commerce extérieur, dont un proverbe, longtemps populaire en Europe, rappelle encore les innombrables et lointaines ramifications du XVe  au XVIIe siècle.

      Les premières capitulations connues qui renouvelèrent en sa faveur, dans le Maghreb, les privilèges des Pisans sont du 7 de xucal, 827 de l'hégire (octobre 1424). Le traité fut négocié par Barthélemy de Galeo, citoyen de Florence, au nom et dans l'intérêt de la république; mais comme il importait aux Florentins, bien assurés par d'énergiques mesures de la soumission des Pisans, de ne point ruiner entièrement le commerce d'une ville qui leur appartenait désormais, l'ambassadeur, se conformant à ses instructions, étendit expressément la faveur du traité sur les Pisans, qui devinrent, par un retour de fortune, les sujets protégés de ceux qu'ils avaient patronés dans les siècles précédents. Les anciennes stipulations relatives à la sûreté du commerce, à la protection des naufragés, à la vente des navires, aux droits et aux obligations des courtiers interprètes, aux ventes à l'enchère sous la garantie des officiers de la douane, furent maintenues par le nouveau traité. Il fut déclaré que les Florentins et les Pisans seraient libres d'apporter toutes marchandises en Afrique sous le droit ordinaire de dix pour cent, et de cinq pour cent sur l'argent, l'or et les pierres précieuses ; il fut dit qu'ils pourraient les transporter à leur gré dans toutes les villes du pays, et qu'ils ne seraient tenus de payer les droits d'entrée que six mois après la sortie des marchandises des magasins de la douane.

       Il fut reconnu que les Florentins, les Pisans et les sujets de la seigneurie de Piombino, admis aussi par la république de Florence au bénéfice du traité, pourraient avoir des fondouks dans les villes du royaume d'Afrique. Il fut stipulé cependant que les marchands, chrétiens ou musulmans, quel que fût leur pays, ne pourraient y déposer leurs marchandises sans le consentement des Florentins, et que les consuls résidant dans le Maghreb pour protéger le commerce des villes ci-dessus désignées seraient à la nomination de la république de Florence, ainsi qu'il se pratiquait dans tous les pays où les Florentins avaient recueilli l'héritage des Pisans. Les articles du traité qui établissent ces principes, prévoyant le cas où un homme des seigneuries de Florence ou de Piombino viendrait à causer quelque tort à un Arabe, obligent le consul de Florence à faire justice au marchand lésé, mais ne rendent pas ce magistrat passible des dommages, comme le traité de 1398 l'avait imposé aux consuls pisans, au mépris des anciennes franchises de la nation.
      Les Florentins obtinrent encore le renouvellement des dispositions les plus favorables les premiers traités conclus avec la république de Pise, et notamment des articles qui avaient assuré longtemps à ses armateurs les profits considérables du fret et de la commission, en stipulant que leurs privilèges protégeraient aussi les hommes et les marchandises des pays étrangers venant en Afrique sur navires florentins. Seulement il fut convenu que les marchandises payeraient les tarifs de douanes comme importations étrangères non privilégiées, ce qui indique peut-être que les provenances directes de Florence, de Pise et de Piombino avaient obtenu une réduction sur le droit ordinaire de dix pour cent. Il fut convenu en outre que les sujets ou protégés de la république de Florence jouiraient des avantages stipulés dans le présent traité, lors même qu'ils viendraient en Afrique avec leurs marchandises sur un navire étranger.
      En retour de si grandes concessions, la république toscane promit liberté et défense a tous les marchands arabes du royaume de Tunis et ses dépendances qui venaient commercer en Italie ; elle  s'engagea s'unir aux musulmans pour combattre leurs ennemis ou les corsaires, car le traité consacrait une alliance offensive et défensive entre les deux états.

      Le pacte de 1424 est le dernier accord connu de nous qui ait été arrêté entre les princes arabes de l'Afrique septentrionale et les états du nord de l'Italie pour régler leurs relations et leur commerce. Il parait avoir été regardé toujours comme le fondement des privilèges de la république de Florence et de ses nouveaux sujets, non seulement dans le royaume de Tunis, où il avait été conclu, mais dans le royaume de Bougie et dans la partie occidentale de l'Algérie dépendant du Maroc, où l'esprit de ses dispositions fut généralement adopté (42).
      Venise, parvenue au plus haut degré de sa prospérité, avait facilement conservé ses privilèges en Afrique. Affermie en Italie par la chute de Pise, par la décadence de Gênes, par ses conquêtes de terre fertile ; riche d'une innombrable marine. marchande qui n'occupait pas moins de 25,000 matelots, et dont les gros navires portaient jusqu'à un million de livres en poids ; disposant de grandes flottes armées qui protégeaient partout les intérêts de ses nationaux, Venise, par ses relations continues avec le Maghreb, qui lui donnait les productions de l'Afrique centrale ; avec l'Egypte, qui lui fournissait en quantités immenses les épiceries de l'Inde, les gommes et les parfums de l'Arabie ; avec l'île de Chypre, d'où elle retirait du sel, du blé, du sucre, des plantes aromatiques , du cuivre et des étoffes ; avec la Syrie , l'Asie Mineure et Constantinople, où elle allait chercher les productions et les tissus variés d'Alep, de Damas, de Smyrne, de Trébizonde, de Sivas, de Broussa, de Moussoul et de la Perse ; avec les ports de la mer Noire et de la mer d'Azov, où elle trouvait les pelleteries et les métaux que ne lui donnaient pas ses rapports avec l'Europe par les routes de terre; Venise était devenue l'immense entrepôt des marchandises de l'Afrique et de l'Asie, le véritable centre des affaires commerciales de l'Europe.
      Gênes, malgré les révolutions qui la firent passer tour a tour sous la domination de différents princes étrangers, malgré la perte de ses colonies de Famagouste et de Caffa, prit toujours une part active au commerce d'Afrique. La Lombardie et le Piémont versaient dans son port les marchandises destinées à l'exportation, et parmi celles que les Génois dirigeaient sur l'Afrique on remarque des futaines, des draps de qualité inférieure, en partie confectionnées à Gênes, en partie provenant des autres villes de l'Italie septentrionale ; des toiles, des bonnets de laine teints en rouge, article dont la seule ville de Gênes expédie encore annuellement plus de 15,000 douzaines en Afrique et dans le Levant. Gênes faisait un grand commerce de cuirs et de cire avec Collo ; ses marchands étaient fixés à Bougie et à Bône , et peut-être est-ce à cette époque qu'il faut faire remonter l'origine de l'établissement et du fort qui porte encore aujourd'hui le nom de fort génois au nord-ouest de Bône.
      L'île de Corse, enlevée aux Florentins par les Génois, en 1481 ; la Sardaigne, la Sicile et l'Italie méridionale, ou régnait la maison d'Aragon, étaient toujours en rapport avec l'Afrique ; Ancône, quoique privée de l'exportation des marchandises de Florence depuis la conquête de Pise, n'avait pas cessé d'y envoyer ses navires, dont les propriétaires ajoutaient à leurs cargaisons les expéditions particulières de Bologne, de Ravenne et de plusieurs petites villes de l'Adriatique.
      Les ports de l'Algérie où les commerçants italiens se rendaient le plus habituellement, au XVe siècle, étaient ceux de Tabarque, de Bône, de Bougie, d'Alger, de Cherchel, de Tenès, de Mazagran, d'Arzeu et d'Oran. Ils y apportaient, comme dans les temps anciens, des étoffes, des draps, de la verroterie, des ustensiles et autres objets fabriqués ; ils en rapportaient des grains, des fruits secs, de l'huile, du fenouil, des poissons salés, des cuirs, des chevaux, des lames , de la cire, des écorces tanniques, du bois d'aloës et des ouvrages de sparterie, principalement des corbeilles, des cabas et des nattes confectionnés avec les joncs d'Afrique et les dépouilles du palmier dans les provinces orientales.

      Malgré la continuité des rapports de l'Italie avec l'Afrique septentrionale au XVe siècle, que les documents attestent suffisamment, il est impossible de croire que le commerce des deux pays ne se soit ressenti des grands événements survenus à la fin de ce siècle, et que l'ensemble des produits échangés par les Italiens et les Maghrebins ne fût alors moindre qu'il n'avait été au XIIIe et au XIVe siècles.
Sans parler de la découverte de l'Amérique, qui opéra une révolution dans le commerce du monde, l'extension des conquêtes du Portugal sur la côte occidentale d'Afrique et la découverte du cap de Bonne-Espérance, en attirant bientôt dans ces nouvelles voies une grande partie de la marine marchande de la Méditerranée, et transportant de Venise à Lisbonne l'entrepôt des marchandises de l'Asie et de l'Afrique centrale, dut nuire au Maghreb du milieu, où l'Italie et l'Europe venaient chercher une partie de ces productions. Néanmoins les relations des deux pays furent toujours considérables, actives, régulières ; les princes arabes les favorisèrent toujours ; ils respectèrent les propriétés, les personnes, les franchises et les consuls des nations étrangères , et particulièrement de l'Italie, car la France n'était pas encore la nation la plus favorisée dans l'Afrique septentrionale (43) ; ils accordèrent une protection réelle aux commerçants italiens sur leurs côtes et dans l'intérieur du pays ; ils leur garantirent et respectèrent le libre exercice du culte catholique ; ils leur permirent de construire des maisons, des couvents et des églises ; ils sévirent contre la piraterie ; ils ne donnèrent pas lieu de se plaindre de leur mauvaise foi dans l'exécution des traités : c'est là ce qu'il importe surtout de remarquer, parce que ces circonstances nous signalent au XVe siècle, comme nous l'avons observé au XIIIe, dans le fond de la population arabe de l'Afrique septentrionale, surtout dans la partie orientale de l'Algérie et dans la province de Tunis, si ce n'est une disposition à la bienveillance et à la liaison avec les Européens, du moins, pour ne rien exagérer, des sentiments infiniment moins hostiles que ceux qui s'y développèrent plus tard.
      Mais quand l'Algérie eut passé sous la domination des Turcs, par suite d'événements dont il a été parlé ailleurs, qu'y voit-on au contraire ? Un pays opprimé par les exactions ; l'industrie et le commerce renfermés dans quelques villes ; les relations des Européens avec les musulmans gênées par les mesures arbitraires et frauduleuses de la cupidité insatiable des deys ; les plus affreuses déprédations contre les marchands chrétiens, sur terre et sur mer, encouragées et protégées par les dépositaires de l'autorité souveraine, qui prélevaient une dîme sur toutes les prises ; la traite des blancs organisée ; les privilèges religieux remplacés par la faculté donnée aux Pères de la Rédemption d'apporter le tribut que les Turcs prélevaient annuellement sur la chrétienté pour le rachat des esclaves chrétiens ; la violation des traités, la trahison envers les consuls, la confiscation des propriétés des Européens, et souvent l'arrestation des personnes en cas de rupture , devenus des faits habituels, prévus, périodiques, et restés le plus souvent impunis tels sont, les résultats les plus manifestes de la domination ottomane en Algérie.
      La France, qui a rétabli par ses armes la sécurité sur ces côtes si longtemps inhospitalières, pourra-t-elle, par sa sagesse et sa persévérance, y ranimer la civilisation et le commerce qui faisaient encore la fortune de la population indigène au XIVe et au XVe siècle ?

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