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Les bêtes criminelles au Moyen Age

Mangin (Arthur) Droit et justice - Etude & Texte critique



Les Bêtes Criminelles au Moyen Age
Par Arthur Mangin
Deuxième Edition
 
Paris
Librairie Ch. Delagrave
15, rue Soufflot, 15e
-
1865
 
 
 
 
 
 
La superstition fut un des fléaux du moyen Age. Ce que les anciennes religions de la Grèce, de Rome et des nations barbares avaient de plus mauvais, ce qui même n’était point de leur essence et que répudiaient non seulement les philosophes, mais tous les hommes sensés de l’antiquité, survécut à la ruine du polythéisme officiel. Il se forma, par mélange des anciennes croyances avec les dogmes du christianisme, une sorte de religion hybride, dont les progrès furent singulièrement favorisés par l’absence de toute philosophie, de toute science digne de ce nom, de tout critérium permettant de distinguer le vrai du faux, le possible de l’impossible, et aussi par les misères infinies de cette sombre époque, où chacun s'évertuait à trouver dans un monde chimérique quelque compensation aux angoisses et aux tristesses poignantes de la vie réelle. La crédulité prit alors les proportions d'une maladie endémique, à laquelle n'échappèrent pas même les esprits supérieurs et relativement éclairés. Il n'y eut pas de supercherie insensée qui ne réussit à séduire les uns, à effrayer les autres. La faculté attribuée à l'homme d'entrer en commerce avec les esprits infernaux, de s'allier avec eux contre Dieu et d'accomplir avec leur aide des prodiges surnaturels fut universellement admise, et l'on vit, jusqu'à une époque très voisine de la nôtre, de malheureux fous envoyés au bûcher par des juges tout aussi fous et tout aussi coupables qu'eux, puisque, comme eux, ils croyaient à la réalité de leurs sortilèges.
 
La zoolâtrie même vint s'ajouter à tant d'autres superstitions insensées, el l'on n'en doit pas être surpris, puisque la prétendue science des alchimistes, des astrologues et des magiciens se parait du nom de science hermétique, et faisait remonter son origine jusqu'au divin Thoth, à l'Hermès trois fois grand de la vieille religion égyptienne,
 
Les animaux avaient d'abord, comme dans l'ancienne Egypte, leur signification symbolique ; ce qui- faisait que les uns étaient réputés immondes et méprisables, tandis que les autres méritaient de la considération et du respect. Dans un vieux traité de chasse, imprimé pour la première fois à Chambéry en 1486, et intitulé Livre du roi Modus et de la reine Ratio, la reine Ratio explique que les bêtes doivent être divisées en doulces et puantes, c'est-à-dire pures et immondes. Au premier rang de celles-ci elle place le sanglier, lequel possède, selon elle, dix propriétés qui représentent les dix commandements de l’Antéchrist. La truie met au monde sept petits, correspondant aux sept péchés capitaux ; c'est pourquoi le porc symbolise le vice. Le loup, toujours d'après la reine Ratio, est l'image du mauvais pasteur, parce qu'il s'introduit traîtreusement dans le bercail pour manger les brebis. Le renard est naturellement l'emblème de la ruse et de la perfidie, et Ratio estime que "nous sommes tous un peu de la confrérie de Saint-Fausset, et que c'est dans le monde l'influence du renard qui est la mieux assise et la plus répandue". Le prince des bestes doulces est le cerf. Les dix jets de son bois représentent les dix doigts du prêtre, lesquels symbolisent les dix commandements de Dieu.
 
On peut, à la vérité, considérer ces idées de la reine Ratio comme un simple jeu d'esprit. Mais pour les sorciers, pour les magiciens et pour le vulgaire qui croyait à leur science et à leur pouvoir, les bêtes jouaient dans le monde surnaturel un rôle bien autrement actif et sérieux, Ils n'étaient plus dieux, à la vérité, mais ils pouvaient être diables ; c'est-à-dire que les esprits malins, qui eux-mêmes n'étaient pour la plupart que d'anciens dieux païens réduits à la condition de démons, revêtaient souvent, pour tromper, corrompre ou effrayer les mortels, la forme de divers animaux, ou prenaient possession de leur corps. C'est ainsi que des diables, sous forme de boucs ou de béliers, transportent les sorciers aux assemblées du sabbat, où un bouc gigantesque, qui n'est autre que Satan lui-même, reçoit les hommages de ceux qui lui ont vendu leur âme.
 
Le serpent Python (renouvelé des Grecs) est devenu, dans cette singulière démonologie, le chef des esprits de mensonge qui inspirent les faux prophètes. Souvent les animaux nuisibles sont considérés comme les instruments m directs du démon ; et ce rôle est particulièrement attribué au serpent, que l'on se flatte de réduire à l'impuissance par cette formule d'exorcisme :
Mémoires de la Société académique de Savoie : "L'affection des esprits malins pour les formes d'animaux était jadis une chose tellement connue, dit M. Menabréa, qu'il ne faut en aucune façon s'étonner qu'une croyance vraie au fond et parfaitement orthodoxe, se mêlant aux rêves de la philosophie hermétique, ait donné lieu à des abus et contribué à propager l'usage des pratiques superstitieuses... On ne doutait pas qu'aux yeux des possédés les démons ne prissent des figures de bêtes sauvages ou de reptiles tortueux, lorsque les exorcismes les forçaient à sortir du corps de ces infortunés. Enfin l'affection particulière du diable pour les formes de bouc et de chat est encore de nos jours un fait si notoire, que je me dispense d'en parler."
 
On ne doutait pas non plus que les sorciers, les sorcières, et en général tous ceux qui s'étaient placés sous la puissance de Satan, ne pussent, eux aussi, se transformer en bêtes, et particulièrement en loups, et l'on sait que cette croyance, très ancienne, puisqu'elle remonte à la légende biblique de Nabuchodonosor et à la fable païenne de Lycaon, s'est conservée dans nos campagnes, où les histoires de loups-garous sont encore prises au sérieux par beaucoup de gens. La lycanthropie, du reste, comme presque toutes les autres superstitions démoniaques, était à la fois une erreur chez les uns et une forme d'aliénation mentale chez les autres ; car, de même que la plupart des sorciers croyaient réellement aller au sabbat et s'y livrer à d’horribles orgies, de même que les démonomanes se croyaient réellement possédés du diable, de même aussi bon nombre d'individus étaient convaincus qu'à certains moments ils se transformaient en loups, soit par un acte de leur propre volonté, soit sous l'influence du pouvoir infernal auquel ils étaient soumis. C'est ainsi qu'au seizième siècle un nommé Gilles Garnier fut condamné au dernier supplice par le parlement de Dôle pour avoir, "en forme de loup-garou, dévoré plusieurs enfants et commit d'autres crimes encore" et cela de son propre aveu. La science des sorciers enseignait d'ailleurs divers procédés pour se métamorphoser en bête. Par exemple, une femme n'avait, pour se changer en chatte, qu'à manger de la cervelle de cet animal préparée d'une certaine façon, et à se frotter l'échine avec un petit morceau de chair enlevée à la région ombilicale d'un enfant nouveau-né.
 
Ceci me conduit à parler des vertus et propriétés étranges et merveilleuses que l'on attribuait soit aux animaux eux-mêmes, soit à diverses parties de leur corps, et qui fournissaient à l'art des médicastres et des conjureurs tout un arsenal de prescriptions, non seulement pour prévenir on guérir les maladies, mais pour se préserver de toutes sortes de maux, et quelquefois aussi pour les faire naître. Écoutons encore, sur ce sujet, M. Menabréa ; il ne plaisante pas : "C'est, nous dit-il d'abord gravement, une vérité bien constante que tout ici-bas incline vers son semblable et s'efforce d'assimiler à soi ce qui lui est étranger. La terre convertit en terre les dépouilles qu'on lui confie, etc." Et il expose, comme conséquence de cette théorie, les préceptes d'hygiène et de thérapeutique les plus étranges. "Dans le régime alimentaire, personne n’ignore que le cerveau aide au cerveau, le poumon aux poumons, le foie au foie, et que le bouillon de vipère, tout pétillant qu'il est de la quintessence de ce reptile vivace, prolonge et raffermit l'existence... Le cœur de coq rend courageux ; celui du chien rend vigilant; celui de la grenouille rend loquace. Des yeux d’écrevisse mis en sachet et pendus au cou guérissent de l'ophtalmie(a). Des pieds de tortue appliqués sur un membre atteint de la goutte le délivrent de ce mal cruel... On dit que la tête d'une chauve-souris enlève le sommeil à quiconque la porte attachée au bras. "
 
Remarquons que notre, auteur parle au présent, qu'il emploie fréquemment les locutions "on sait, personne n'ignore", et autres semblables ; ce qui montre que les croyances dont il parle lui semblent avoir conservé la valeur qu'on leur attribuait autrefois. Mais nous allons en apprendre bien d'autres. D'après les doctrines dont M. Menabréa se fait l'interprète, "les choses ont des sympathies et des antipathies merveilleuses. Chacun sait que le merle aime la grue ; que la corneille aime le héron ; que le paon aime la colombe... Au chant du coq le lion tressaille." Les coqs vivent donc â côté des lions ? "En apercevant des poules la panthère reste frappée de stupeur." On aurait cru plutôt le contraire. "La vipère met le cerf en fuite." Cela, c'est bien possible. "La sauterelle ne peut vivre dans le voisinage du polype." Je le crois sans peine. "La souris a horreur de ce que la belette a touché," etc., etc.
 
Passons à un autre ordre de faits. "Très souvent, continue notre candide auteur, les vertus occultes ne résident que dans une partie de la chose. Ainsi le cœur seul de la chouette disperse les fourmis ; le fiel seul du lézard attire les fouines ; le foie seul de la chèvre écarte les teignes et les charançons ; la rate seule du renard préserve les oiseaux de basse-cour des atteintes de ce quadrupède. Parmi les vertus occultes, on en trouve plusieurs qui ne se manifestent qu'autant que l'objet qui les renferme a été recueilli sur un animai vivant : c'est ce qu'on raconte des yeux de grenouille pour guérir la goutte sereine, des queues de belette pour empêcher d'aboyer..."
 
Enfin pourtant la crédulité de M. Menabréa semble chanceler ; il éprouve le besoin de faire ses réserves et de dégager m responsabilité. « On pensait jadis, dit-il, pouvoir garantir une étendue de terre plus ou moins considérable des attaques des loups en prenant un de ces mammifères et en faisant avec son sang une trace autour du fonds que l’on voulait préserver ; après, quoi il fallait enterrer la bête à l'endroit même d'où l'opérateur était parti. Dans d'autres circonstances on se servait d'un coq blanc, d'une poule noire, d'une oie grise, etc., et l'on croyait ainsi se délivrer des chenilles, des sauterelles, des hannetons, etc. "
 
Il va sans dire que les sorciers qui avaient acheté de Satan le pouvoir de donner des maladies aux gens ou de les faire périr, ou d'attirer sur eux toutes sortes de calamités, exerçaient également ce pouvoir sur les animaux. En 1685, le sénat de Savoie condamna plusieurs individus comme coupables d'avoir ensorcelé des bœufs, des vaches, des brebis, des juments, des cochons. Un certain Claude Moret, qui était au nombre des inculpés, avoua qu'il allait au sabbat ; un autre, Claude Garot, qu'il était loup-garou ; un autre s'accusa d'avoir "donné le baptême et l'eucharistie à des crapauds."
 
On avait heureusement la ressource d'opposer, aux influences malignes des démons et des sorciers l'intervention bienfaisante des saints.
 
Un théologien du quinzième siècle, Félix Hemmerlein, connu sous le-nom de Malléolus, rapporte que de son temps beaucoup de gens de la campagne vouaient leurs cochons à saint Antoine et s'en trouvaient bien : ces cochons étaient "plus intelligents, plus sagaces que les autres", et mal en prenait aux méchants qui se permettaient de les injurier ou de les maltraiter.
 
Saint Blaise était, disait-ont, le patron des cerfs, daims et chevreuils, et ces animaux se pressaient en foule sur son passage pour solliciter sa bénédiction, qui était pour eux un sûr préservatif contre les attaques des bêtes carnassières.
 
Les vieux auteurs rapportent plusieurs exemples du pouvoir miraculeux que les saints avaient le don d'exercer sur les animaux, et particulièrement sut les animaux nuisibles. J'en citerai quelques-uns.
 
Saint Jacques l'Assyrien, évêque de la Tarentaise, était en train de faire bâtir le château qui porte son nom. Deux bœufs trainaient un chariot chargé de matériaux de construction. Survient un ours qui étrangle un des bœufs. Alors le saint ordonne à l'ours de prendre la place de l'animal qu'il vient de tuer, et l’ours obéit.
 
Saint Grat, évêque d'Aoste, sous Charlemagne, obtint du ciel la faveur de faire disparaître les taupes de la vallée d’Aoste et des pays environnants à trois milles à la ronde.
 
Saint Bernard étant à Frogny, une des premières abbayes fondées par lui dans le diocèse de Laon, se disposait à monter en chaire, lorsqu'une incroyable multitude de mouches envahit l'église avec un bourdonnement assourdissant, comme pour imposer silence au prédicateur et chasser les fidèles. Mais le saint, sans se troubler, dit seulement : "Je les excommunie." Et aussitôt les mouches de tomber à terre, si bien qu'il fallut les enlever avec des pelles, et que l'expression "tomber comme les mouches de Frogny" resta longtemps proverbiale dans le pays.
 
Saint Hugues, évêque de Grenoble au onzième siècle, étant à Aix-les-Bains, les habitants vinrent se plaindre à lui des serpents qui infestaient la localité. Saint Hugues excommunia ces reptiles, qui ne périrent pas, mais cessèrent d'être venimeux.
 
De tels faits, au moyen âge, n'étaient même pas considérés comme miraculeux. On était persuadé que les bêtes, lorsqu'elles commettaient des dégâts, lorsqu'elles causaient à l'homme un dommage quelconque ou s'associaient à des actes criminels accomplis par des personnes, savaient ce qu'elles faisaient ; qu'il y avait lieu, en conséquence, soit de les mettre en demeure de cesser leurs méfaits, soit de les châtier conformément aux lois ou édits en vigueur. De là les procès fort nombreux intentés aux animaux depuis le onzième jusqu'au dix-huitième siècle, et qui peuvent se classer en deux sortes : procès civils et procès criminels. Les premiers étaient de beaucoup les plus fréquents et offrent avec les seconds un contraste frappant. Les uns et les autres sont, sans contredit, également absurdes ; mais tandis que les procès criminels nous montrent la justice d'autrefois sous un aspect à la fois odieux et grotesque, les procès civils témoignent, au contraire, d'une douceur de mœurs singulière, d'un sentiment profond d'équité à l'égard de tous les êtres vivants, de toutes les "créatures de Dieu".
 
On croit voir en action les fables de la Fontaine. Les bêtes ne parlent point, mais les hommes leur parlent avec la conviction qu'elles entendent raison. Au lieu de les chasser, de les détruire avec brutalité, ils leur laissent tout le bénéfice des garanties que la justice assure aux inculpés, Avant même d'instrumenter contre elles, ils leur offrent de s'arranger, de s'entendre à l'amiable ; et lorsqu'ils les condamnent, ce n'est pas sans compensation, car ils le reconnaissent, « il faut que tout le monde vive ».
 
On possède le compte rendu exact, détaillé, de plusieurs de ces procédures dirigées contre des charançons, des cantharides, des chenilles, des mulots, des taupes ; toutes les formalités, y sont très scrupuleusement observées. On a le texte même des plaidoiries pour et contre ; car les intimés avaient leur procureur aussi bien que la partie plaignante, et l’on faisait de son mieux de part et d'autre. Un jurisconsulte des quinzième et seizième siècles, Barthélemi Chassanée, dut, selon de Thou, le commencement de sa réputation à un procès où il avait plaidé pour des rats. On a enfin la teneur des arrêts, qui prononcent en général l'expulsion des délinquants et, au cas où ils refusaient d'obéir, l'excommunication. Ce n'était donc pas d'emblée qu'on en venait à cette grande extrémité "d'excommunier les insectes des champs". On leur adressait au préalable une admonition telle que celle-ci : "Tu es une créature de Dieu : je te respecte. La terre t'a été donnée comme à moi : je dois vouloir que tu vives. Cependant tu me nuis, tu empiètes sur mon héritage, tu détruis ma vigne, tu dévores ma moisson, tu me prives du fruit de mes travaux. Peut-être ai-je mérité ce qui m'arrive, car je ne suis qu'un malheureux pécheur. Quoi qu'il en soit, le droit du fort est un droit unique : je te montrerai tes torts, j'implorerai la divine miséricorde, je t'indiquerai un lieu où tu puisses subsister ; il faudra bien alors que tu t'en ailles, et si tu persistes, je te maudirai."
 
Certes on n'a plus envie de se moquer, lorsqu'on voit d'aussi nobles sentiments exprimés avec une simplicité si touchante, et l'on doit convenir qu'en parlant ainsi aux bêtes dans la candeur de leur âme, nos pères approchaient beaucoup plus du sublime que du ridicule.
 
Malléolus raconte qu'aux environs de Coire, dans l'électoral de Mayence, il y eut une irruption de vers blancs (larves de hannetons), "Les habitants, dit-il, firent citer ces insectes devant le tribunal." Naturellement les vers blancs ne répondirent point à la citation. Le tribunal, passant outre, leur constitua un avocat et un procureur, puis on procéda contre eux avec toutes les formalités requises. Finalement, le juge, "considérant que ces vers étaient des créatures du bon Dieu, qu'ils avaient le droit de vivre, qu'il serait injuste de les priver de la subsistance, les relégua en une région forestière et sauvage, afin qu'ils n'eussent plus désormais prétexte pour dévaster les fonds cultifs ; et ainsi fut fait."
 
Le même auteur parle d'un procès semblable intenté aussi par les habitants de Coire aux cantharides. Le juge s'empressa tout d'abord de nommer à ces coléoptères, attendu leur petitesse et leur éloignement de l’âge de majorité, un curateur et orateur qui les défendit très dignement, et obtint qu'en les chassant du pays on leur désignerait un territoire où ils pussent se retirer, "Et aujourd'hui encore, ajoute Malléolus, les habitants passent chaque année un bon contrat avec les cantharides susdites, et abandonnent à ces insectes une certaine étendue de terrain ; si bien que les scarabées s'en contentent et ne cherchent point à sortir des limites convenues."
 
Chorier, historien exact, qui puisait aux sources officielles, parle d'un procès qui eut lieu en 1585, et où les chenilles, assignées devant le grand vicaire du diocèse de Valence, furent, les parties entendues, sommées d'avoir à vider le diocèse.
 
En 1690, les chenilles furent jugées de même dans un canton de l'Auvergne, et il leur fut enjoint de se retirer sur un terrain qu'on leur assigna. Ce correctif à la condamnation se trouve dans tous les procès du même genre, et la plupart des auteurs qui les rapportent donnent à entendre, s'ils ne le disent explicitement, que les animaux condamnés obéissaient à l'injonction, ou que, par l'effet de l'excommunication, ils disparaissaient sans qu'on pût savoir ce qu'ils étaient devenus. Quelquefois même le fait miraculeux est affirmé catégoriquement.
 
Ainsi Chassanée, ou Malléolus (je ne sais lequel des deux), rapporte qu'au seizième siècle une portion du littoral espagnol était infectée par des rats. On assigna ces rongeurs devant l'autorité ecclésiastique, et le procès suivit sa marche accoutumée. Lorsqu'il s'agit de prononcer la sentence, l’évêque saisi du litige se rendît, accompagné de son clergé, au sommet du promontoire, et là enjoignit aux rats de s'en aller. Les rats accoururent de toutes parts, se mirent bravement à la nage et traversèrent le bras de mer qui séparait la côte d'une petite île déserte, où ils restèrent dès lors confinés.
 
Seuls les serpents, bêtes maudites, n'obtenaient point de pitié. On ne se croyait pas obligé envers eux aux mêmes ménagements qu'envers les autres animaux nuisibles ou incommodes, et l'exil équivalait pour eux à la proscription. Je trouve à ce sujet, dans le travail de M. L. Menabréa, une légende dont le héros est saint Eldrad, apôtre de la Novalaise.
 
prud’homie s'étendait au loin. Ce vénérable personnage arrive d'aventure chez les religieux qui lui exposent leur cas. "Ne vous inquiétez pas, leur dit-il, mes bons pères, je me charge de ces serpents. »
 
Il sa met en oraison, puis somme les reptiles de comparaître devant lui. En un clin d'œil il est entouré d'une multitude de vipères qui viennent ramper à ses pieds.
 
Loin de s’en effrayer, le saint homme prend son bâton et se met en marche, docilement suivi par cet étrange troupeau. Il arrive ainsi en un lieu désert, et ordonne aux serpents d'entrer dans une profonde caverne qui se trouvait là. Les serpents obéissent encore et disparaissent pour jamais.
 
J'arrive aux procès criminels.
 
Les animaux qu'on voit figurer dans ces procès sont principalement des porcs, des boues, des chèvres, des mulets, des chevaux, des chats, des chiens, des coqs. Ils sont appréhendés au corps et mis en prison ; ils comparaissent devant le tribunal ; on les interroge. Comme ils ne répondent-pas, - au moins d'une façon intelligible, - on leur applique la question, et les cris que la torture leur arrache sont reçus comme des aveux. Le procès se termine donc nécessairement par une sentence de mort, et l'exécution a lieu au sortir de l'audience, après lecture donnée au coupable de l'arrêt qui le condamne. La pauvre bête est souvent victime de la fatalité qui a voulu qu'elle appartint à un individu voué lui-même au gibet ou au bûcher : juif, bohémien, démonomane ; ou qu'on lui fît jouer un rôle dans les cérémonies magiques, dans les enchantements, dans les sortilèges. L'épisode introduit par M. V. Hugo dans sa Notre-Dame de Paris, la chèvre Djali jugée et condamnée avec sa maîtresse la Esméralda, est de tout point conforme à la réalité historique. De tels faits sont loin d'être rares dans les annales judiciaires du moyen âge.
 
Cependant on trouve aussi des animaux envoyés au supplice pour des méfaits qui leur sont propres, pour avoir tué ou blessé des personnes. L'espèce porcine est celle qui fournit le plus fort contingent à cette catégorie de criminels. Les cochons ont, à ce qu'il paraît, toujours eu du goût pour la chair humaine, et en particulier pour celle des petits enfants. L'éminent jurisconsulte Berriat Saint-Prix a relevé à peu près tous les procès de ce genre qui ont eu lieu depuis le douzième jusqu'au dix-huitième siècle inclusivement, et il donne le texte de plusieurs des sentences prononcées, avec le compte des frais de la procédure et de l'exécution. Voici quelques exemples emprunt tés à son savant et curieux mémoire :
 
En 1268, par arrêt des officiers de justice du monastère de Sainte-Geneviève de Paris, "porcel ars", c'est-à-dire petit cochon brûlé pour avoir mangé un enfant.
 
En 1386, truie condamnée par le juge de Falaise à être mutilée à la jambe et à la tête, puis pendue, pour avoir déchiré au bras et au visage, puis tué un enfant. C'est, on le voit, la peine du talion. La truie fut exécutée en habits d'homme sur la place de la ville. L'exécution coûta dix sols six deniers, plus un gant neuf donné à l'exécuteur.
 
En 1474, un coq est condamné par le magistrat de Bâle, en Suisse, à être brûlé pour avoir pondu un œuf ; l'œuf fut brûlé aussi. Il va sans dire que l'œuf était d'une poule, et que le pauvre coq était bien innocent du crime qu'on lui imputait(1).
 
In 1499, le bailliage de l'abbaye de Beaupré, de l’ordre des Cîteaux, près Beauvais, condamna à être pendu jusqu'à ce que mort s'ensuivît un taureau coupable d'avoir "par furiosité occis un joine fils de quatorze à quinze ans" dans la seigneurie de Cauroy, dépendante de cette abbaye. Voici le texte même d'un arrêt prononcé dans la même année par le bailli de l'abbaye de Josaphat, commune de Sèves, près Chartres, contre un cochon, et duquel lecture fut donnée à haute voix au condamné :
 

 

"Vu le procès criminel fait devant nous à la requeste du procureur des religieux, abbé et couvent de Josaphat, près Chartres, au sujet de la mort d'un enfant du nommé Gilon, âgé d'un an et demi à peu près, qui a été mis à mort par un porc âgé de trois mois ; vu l'instruction faite par le procureur fiscal de cette juridiction ; tout vu et entendu ; en ce qui regarde ledit porc, et pour les motifs résultant du procès, nous l'avons condamné et condamnons à être pendu à l'issue de l’audience, dans l’étendue de la juridiction des sieurs demandeurs.

 

"Donné sous le scel de nostre bailliage, le dix neuvième jour d'avril de l’an de grâce mil quatre cent nonante neuf.

 

 

 
Signé : "BRISC."
 
En 1565, un homme est envoyé au bûcher, en compagnie d'un mulet. Ce mulet était vicieux et rétif dit Ranchin : Mulus erat vitiosus et calcitrosus. C'était peut-être un motif pour l'abattre, et il semble que c'eût été l'affaire de son maître. Mais le vrai coupable, c'était le maître lui-même. Coupable de quoi ? Sans doute de quelque crime de sacrilège ou de sorcellerie : c'est pour cela qu'au bon vieux temps on brûlait bêtes et gens. Le pauvre mulet eut les pieds coupés avant d'être livré aux flammes.
 
Nous voilà bien loin des anathèmes inoffensifs contre les hannetons et les charançons, et des douces exhortations de ce bon saint qui appelait des poissons "mes frères..." !
 
 
 
Notes
 
(1) On croit encore, dans les compagnes, aux coqs qui pondent, et quelques savants naïfs ont bien voulu sa mettre en peine de chercher à ce phénomène une explication plausible. L'explication est bien simple. Les prétendus oeufs de coq sont des oeufs manqués, c'est-à-dire avortés ; mais ils sont pondus par la femelle, ainsi que tous les œufs du monde.
 
 
Notes de Citadelle
 
(a) l'ophtalmie, orthographiée : ophthalmie.
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